Histoire du Consulat et de l'Empire , t. XI , p
fallait s’en séparer. Cette âme si française s’effrayait en outre d’une existence passée loin de ce pays qu’elle aimait au point de se sacrifier, maintenant avec un courage bien décidé, à ce qu’on lui disait être son vœu et son bonheur. Elle avait constamment conservé dans le rang suprême la calme sérénité de son âme. Montée sans ivresse, elle pouvait descendre sans désespoir; et comme elle s’était montrée au-dessus de sa prospérité, elle ne devait pas être au-dessous de son infortune.
Mais une fois le sacrifice accompli dans son cœur, elle n’avait plus pensé qu’à la situation de ses en fants, et ce rang, ces honneurs, dont elle faisait bon marché pour elle-même, lui paraissaient une perte douloureuse quand elle considérait les siens. Napoléon, qui comprenait cette ambition et ce souci de la mère, attacha là tout son soin délicat, et en même temps qu’il s’ingéniait à entourer la chute de Joséphine de toutes les marques de la considération la plus honorable et de l’affection la moins équivoque , il prodigua à Eugène et à llortense, sous les yeux de sa famille qui l’observait et de la cour qui cherchait une règle de conduite dans ses yeux, les preuves de la continuation de sa paternelle tendresse. Au bout de quelques jours, la reconnaissance était venue remplacer les premiers et naturels mouvements dans ces cœurs si bien préparés par leur ancien et pur dévouement : Joséphine était touchée de la manière dont l’Empereur traitait et voulait continuer de traiter ses enfants, Eugène et Hortense delà façon dont Na-
poléon honorait leur mère, victime uniquement de la raison d’Élat.
C'est dans ces dispositions qu’on approchait du jour destiné à. la rédaction de l’acte qui devait séparer définitivement Napoléon et Joséphine. Depuis le commencement du mois, l’Impératrice avait vécu retirée dans son appartement, entourée des consolations de celui qui pour quelques jours encore était son époux, des soins de ses enfants et de quelques amis particuliers instruits par elle de ce qui se passait aux Tuileries, et qui, du reste, commençait à ne plus être un secret. A deux reprises toutefois, elle avait dû se montrer en public, pour assister, dans une tribune, au Te Deum chanté à Notre-Dame le 3 décembre , à l’occasion de la paix de Vienne, et ensuite pour paraître au bal qui fut donné le même jour par le conseil municipal de Paris, à l’hôtel de ville. Ce fut la dernière fois qu’elle parut comme souveraine. Une femme qui a trop souvent apprécié Joséphine avec son esprit, mais qui à ce moment la juge avec son cœur, nous a conservé un souvenir ému de cette suprême apparition qui termina aux yeux des Parisiens le rôle public de leur souveraine aimée, inauguré au milieu de leurs acclamations, quatre ans auparavant, au 2 décembre du Couronnement. « Nous montâmes dans la salle du Trône, raconte Mme la duchesse d’Abrantès, où nous étions à peine assises , que le tambour battit aux champs, et l’Impératrice arriva. Jamais je ne l’oublierai dans ce costume qu’elle portait si admirablement. Jamais sa physionomie tou-
jours si douce, et ce jour-là enveloppée d’un crêpe de tristesse, ne me sortira de la pensée avec cette expression. Lorsqu’elle approcha de ce trône sur lequel elle allait s’asseoir à la vue du public de la grande ville, peut-être pour la dernière fois, alors ses jambes faiblirent et ses yeux se remplirent de larmes. Je les cherchais ses yeux.... j’aurais voulu tomber à ses pieds pour lui dire combien je souffrais. Elle me comprit et me jeta le plus douloureux regard que ses yeux aient donné peut-être depuis que cette couronne, maintenant dépouillée de ses roses, avait été placée sur sa tête. 11 disait bien des douleurs ce regard, il dévoilait bien des peines.... Elle devait sc
sentir mourir; et pourtant elle souriait, ü tortures d’une couronne1 ! »
Le 1 5 décembre, l’Impératrice Joséphine eut une épreuve encore plus pénible à subir. Ce jour avait été fixé pour la prononciation publique du divorce. Dans la matinée, le prince archichancelier reçut de l’Empereur une lettre close ainsi conçue : « Mon cousin, notre intention est que vous vous rendiez aujourd’hui, 15 décembre, à neuf heures du soir, dans notre grand cabinet du palais des Tuileries, assisté du secrétaire de l’état civil de notre famille Impériale, pour y recevoir, de notre part et de celle de l’Impératrice, notre chère épouse, une communication de grande importance. » Conformement à cette invitation , l’archichancelier Cambacérès se transporta aux