Mémoires , t. XII , p
Tuileries afin d’y exercer les fonctions à lui attribuées par le titre II, article 14 du Statut de famille. 11 était accompagné du comte Régnault de Saint-Jean d’Angély, ministre d’État et secrétaire de l’état civil pour les membres de la maison Impériale.
Bientôt se trouvèrent réunis, dans le cabinet de cérémonie, l’Empereur, l’Impératrice Joséphine, l’Impératrice-Mère, le roi et la reine de Hollande, le roi et la reine de Westphalie , le roi et la reine de Naples , le prince vice-roi et la princesse Pauline , l’archichancelier et le secrétaire de l’état civil; — Joséphine, pâle et tremblante, ses enfants dissimulant leur émotion sous le calme de leur attitude, afin de donner du courage à leur mère, et le prince Eugène surtout arrivant là comme au feu un jour de bataille, et n’ayant qu’un soin, celui de préserver la mâle expression de son visage de tout pli involontaire que l’on eût pu prendre pour du dépit et de l’ambition déçue.
Napoléon, debout, la main dans la main de l’Impératrice, ces deux mains qui allaient se disjoindre, lut le discours suivant plein de dignité et de tendresse, d’une voix dont l’émotion se trahissait par les efforts pour mieux l’assurer :
« Mon cousin le prince archichancelier, je vous ai expédié une lettre close en date de ce jour, pour vous ordonner de vous rendre dans mon cabinet, afin de vous faire connaître la résolution que moi et l’Impératrice , ma très-chère épouse , nous avons prise. J’ai été bien aise que les rois, reines, princesses, mes frè-
res et sœurs, beaux-frères et belles-sœurs , ma bellefille et mon beau-fils , devenu mon fils d’adoption, ainsi que ma mère , fussent présents à ce que j’avais à vous faire connaître.
« La politique de ma monarchie, l’intérêt et le besoin de mes peuples, qui ont constamment guidé toutes mes actions , veulent qu 'après moi je laisse à des enfants, héritiers de mon amour pour mes peuples, ce trône où la Providence m’a placé. Cependant, depuis plusieurs années , j’ai perdu l’espérance d’avoir des enfants de mon mariage avec ma bien-aimée épouse, l’Impératrice Joséphine; c’est ce qui me porte à sacrifier les plus douces affections de mon cœur , à n’écouter que le bien de l’État, et à vouloir la dissolution de notre mariage.
« Parvenu à l’àge de quarante ans, je puis concevoir l’espérance de vivre assez pour élever dans mon esprit et dans ma pensée les enfants qu’il plaira à la Providence de me donner. Dieu sait combien une pareille résolution a coûté à mon cœur; mais il n’est aucun sacrifice qui soit au-dessus de mon courage, lorsqu’il m’est démontré qu’il est utile au bien de la France.
« J’ai le besoin d’ajouter que , loin d'avoir jamais eu à me plaindre, je n’ai eu, au contraire, qu’à me louer de l’attachement et de la tendresse de ma bienaimée épouse : elle a embelli quinze ans de ma vie ; le souvenir en restera toujours gravé dans mon cœur. Elle a été couronnée de ma main; je veux qu’elle conserve le rang et le titre d’impératrice, mais sur-
tout qu’elle ne doute jamais de mes sentiments , et qu’elle me tienne toujours pour son meilleur et son plus cher ami. »
Lorsque en jetant sur sa compagne un regard attendri, il fut arrivé à l’endroit où il rappelait poétiquement le bonheur que Joséphine lui avait donné pendant ces quinze années écoulées (plus tard il devait dire les plus heureuses de sa vie), des larmes vinrent aux yeux de Napoléon et c’est en proi^ à un trouble profond qu’il termina sa lecture.
Ce fut au tour de Joséphine. Elle commença à lire la déclaration qui lui avait été préparée : « Avec la permission de notre auguste et cher époux, dit-elle, je dois déclarer que, ne conservant aucun espoir d’avoir des enfants qui puissent satisfaire les besoins de sa politique et l’intérêt de la France , je me plais à lui donner la plus grande preuve d’attachement et de dévouement qui ait jamais été donnée sur la terre.... »
Mais à peine avait-elle dit ces mots, que les sanglots qu’elle comprimait depuis le commencement, firent taire sa voix; elle voulut en vain continuer, et tendit le papier au comte Régnault de Saint-Jean d’Angély, qui en acheva la lecture avec tous les signes d’une vive émotion :
« .... Je tiens tout de ses bontés; c’est sa main qui m’a couronnée, et du haut de ce trône, je n’ai reçu que des témoignages d’affection et d’amour du peuple français.
« Je crois reconnaître tous ces sentiments en con-
sentant à la dissolution d’un mariage qui désormais est un obstacle au bien de la France, qui la prive du bonheur d’être un jour gouvernée par les descendants d’un grand homme si évidemment suscité par la Providence pour effacer les maux d’une terrible révolution, et rétablir l’autel, le trône et l’ordre social. Mais la dissolution de mon mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur; l’Empereur aura toujours en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte, commandé par la politique et par de si grands intérêts, a froissé son cœur; mais l’un et l’autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au bien de la patrie. »
Après ces mutuelles paroles, « les plus belles, remarque avec raison l'historien de Napoléon, qui aient été prononcées en pareille circonstance, parce que, il faut le dire, jamais de vulgaires passions ne présidèrent moins à un acte de ce genre, après ces paroles, l’archichancelier dressa le procès-verbal de cette double déclaration, et Napoléon embrassant Joséphine, la conduisit chez elle, et l’y laissa presque évanouie dans les bras de ses enfants ’. » a L’Empereur, ajoute M. de Menneval, rentra dans son cabinet triste et silencieux; il se laissa tomber sur la causeuse où il s'asseyait habituellement, dans un état d’abattement complet. 11 y resta quelques moments la tête appuyée sur sa main, et, quand il se leva, sa figure était bouleversée’. » Tous les assistants sortirent plus Ou moins
1 Histoire du Consulat et de l'Empire , l. XI, p. 349.