‹ Histoire de l'impératrice Joséphine. IIChapitre 195 sur 232 · Expressions de M. Thiers · texte numérisé non relu

Expressions de M. Thiers

différemment e’efit été affecter du dépit et une préoccupation personnelle qui n’étaient point dans son cœur. Joséphine avait puisé la force de consentir à la dissolution de son union, dans la conviction quelle se sacrifiait au bonheur de son époux et à la stabilité de son trône. Ces mêmes motifs élevés dictèrent la patriotique conduite de ses enfants, et inspirèrent les paroles chevaleresques, prononcées à la face de la nation par celui qui, à partir de cet instant, n’eut plus qu’une ambition, celle d’être le lieutenant le plus modeste, le plus dévoué, et l’histoire a dit le plus habile comme le plus fidèle de l’Empereur: car, aux jours du malheur et des trahisons, il a su refuser des ennemis de Napoléon, ce trône d’Italie que celui-ci lui avait promis sans le lui donner.

Une commission fut nommée, séance tenante, pour examiner les pièces déposées par les envoyés de l'Empereur. Après une courte interruption, le comte Lacépède vint faire au Sénat le rapport sur cette grande affaire. Il s’exprima en ces termes, mêlant les souvenirs de l’histoire à l’appréciation des sentiments réciproques des souverains qui ne se sacrifiaient mutuellement que par amour pour la patrie.

« Sénateurs, vous avez renvoyé à votre commission spéciale le projet de Sénatus-consulte qui vous a été présenté par les orateurs du conseil d’État. Vous avez entendu la lecture de cet acte mémorable, annexé au projet de Sénatus-consulte, et que l’histoire transmettra à la postérité, comme un monument des affections les plus touchantes, des sentiments les plus

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généreux , et du dévouement le plus absolu au premier intérêt d'une monarchie héréditaire. Ces paroles mémorables, prononcées par le plus grand des souverains et par son auguste et bien-aimée épouse, retentiront longtemps dans tous les cœurs français. C'est aujourd’hui plus que jamais que l’Empereur a prouvé qu’il ne veut régner que pour servir ses sujets, et que l'Impératrice a mérité que la postérité associât son nom à celui de l’immortel Napoléon.

« Et telle est donc la condition de ceux que le trône n’élève au dessus des autres hommes que pour leur imposer des obligations plus rigoureuses ! Combien de princes qui, ne consultant que le bonheur de leurs peuples, ont dû renoncer aux liens qui leur étaient le plus chers! En ne portant même nos regards que sur les prédécesseurs de Napoléon , nous voyons treize rois que leur devoir de souverain a contraint de dissoudre les nœuds qui les unissaient à leurs épouses; et, ce qui est bien digne de remarque, parmi ces treize princes, nous devons compter quatre des monarques français les plus admirés et les plus chéris : Charlemagne, Philippe Auguste, Louis XII et Henri IV. Ah ! que celui dont la gloire et le dévouement surpassent leur dévouement et leur gloire, règne longtemps pour la prospérité de la France et de l’Europe; que sa vie s’étende biort au delà des trente ans qu'il a désirés pour la stabilité de son Empire! Qu’il puisse voir autour de son trône de3 Princes issus, de son sang , élevés dans son esprit ainsi que dans sa pensée, et dignes de leur auguste origine, ga-

rantir pour nos arrière-petits-neveux la durée de tous les Liens que lui devra notre patrie, et que l’image du bonheur des Français, que lui offriront le présent et l’avenir, soit la récompense de ses travaux et le prix de ses sacrifices. »

En conséquence, la commission proposait au Sénat d’adopter d’abord le projet de Sénatus- consulte qui lui avait été présenté, et ensuite de voter deux adresses dont elle avait arrêté la rédaction, l'une à l’Empereur et l’autre à l'Impératrice. Ces deux propositions furent adoptées à l’unanimité.

Le Sénatus-consulte était ainsi conçu :

« Art. 1". Le mariage contracté entre l’Empereur Napoléon et l’Impératrice Joséphine est dissous.

« Art. 2. L’Impératrice Joséphine conservera les titre et rang d’Impératrice-Ileine couronnée.

« Art. 3. Son douaire est fixé à une rente annuelle de deux millions de francs sur le trésor de l’État.

« Art. 4. Toutes les dispositions qui pourront être faites par l’Empereur en faveur de l'Impératrice Joséphine, sur les fonds de la Liste civile, seront obligatoires pour ses successeurs. »

Voici enfin le texte des adresses dans lesquelles ce grand corps voulut manifester à Napoléon et à Joséphine, ses sentiments à l’occasion de l’acte qu’ils venaient d’accomplir :

Adresse à l'Empereur.

« Sire,

« Le Sénat vient d’adopter le projet deSénatus-con-

suite qui lui a été présenté au nom de S. M. I. et R. Votre Majesté, Sire, ne pouvait pas donner à la France un plus grand témoignage de son dévouement absolu aux devoirs qu’impose un trône héréditaire. Le Sénat ressent vivement le besoin de vous exprimer combien il est pénétré de tout ce qu’éprouve la grande âme de V. M. La puissance la plus étendue, la gloire la plus éclatante, l’admiration de la postérité la plus reculée, ne pourront pas payer, Sire, le sacrifice de vos affections les plus chères : l’éternel amour du peuple français, et le ressentiment profond de tout ce que vous faites pour lui, pourront seuls consoler le cœur de Votre Majesté. »

Adresse à V Impératrice.

« Votre Majesté Impériale et Royale vient de faire à la France le plus grand des sacrifices : l’histoire eu conservera un éternel souvenir.

« L’auguste épouse du plus grand des monarques, ne pouvait pas s’associer à sa gloire immortelle par un dévouement plus héroïque.

« Depuis longtemps, Madame, le peuple français révère vos vertus; il chérit cette bonté touchante qui inspire toutes vos paroles, comme elle dirige toutes vos actions : il admirera votre dévouement sublime; il décernera à jamais à V. M. I. et R. un hommage de reconnaissance, de respect et d’amour.' »

Ce juste et magnifique hommage fut le dernier

1. Voir loules ces pièces dans le Moniteur du 17 décembre, ii 31

que reçut des corps de l’État celle qui , en effet, avait donné le plus touchant exemple des vertus souveraines, sur ce premier trône du monde, d’où elle sut descendre et d où elle ne (bmba pas.

Aux dispositions votées par le Sénat, l’Empereur ajouta le don en toute propriété de la Malmaison et du château de Navarre, près d’Évreux. 11 décida, en outre , que la liste civile ferait à l’impératrice Joséphine, sa vie durant, une rente d’un million, ce qui portait à trois millions son revenu annuel ; enfin , il affecta à sa résidence , lorsqu’elle voudrait venir à Paris, le palais de l’Élysée, réalisant ainsi la promesse qu’il avait faite d’assurer magnifiquement le sort et le rang de l’épouse qu’il avait couronnée de scs mains.

Au sortir d’une solennité courageusement affrontée , mais supportée non sans émotion , le prince Eugène fut rejoindre sa mère et sa sœur, et sur cette situation de la Malmaison, aux premières heures de la séparation, nous trouvons quelques détails dans la lettre suivante écrite par le vice-roi à la princesse Auguste' : « Nous voici à la Malmaison depuis hier soir, ma très-chère Auguste; si le temps avait été plus beau, nous aurions pu passer une journée moins triste; mais il n’a pas cessé de pleuvoir. L’Impératrice se porte bien, sa douleur a été assez vive ce matin en parcourant les lieux qu’elle avait habités si longtemps

1. Celle lettre doit faire partie de la publication si intéressante de M. le baron du Casse, qui a bien voulu nou9 la communiquer.

bE L’Ill l’EHATIUCE JOSÉPHINE. WJ

avec l’Empereur, mais son courage a repris le dessus et elle est résignée à sa nouvelle position. Moi, je crois fermement qu’elle sera plus lieureuse et plus tranquille. Nous avons eu ce malin quelques visites ; on ne parle, nous dit-on, à Paris que de notre courage et de la résignation de l’Impératrice. Ils seraient Lien sots, ceux qui pourraient croire que j'ai regretté quelque faveur ou quelque élévation. J’espère qu’à la manière dont j’ai pris la chose, je convaincrai les plus incrédules que je suis au-dessus de tout cela. Je ne te cacherai pas que je n’ai eu qu’une seule inquiétude, c’était de penser que cet événement pourrait te faire de la peine ; j’ai cependant été tant de fois à même d’apprécier ton excellent caractère, que j’aime à penser que tu seras la première de mon avis. Tu as dû voir toutes les pièces de cette affaire dans le Moniteur de ce matin ; j’espère que je serai bientôt à Milan, et là tu me diras franchement ta façon de penser. Adieu, ma très-chère Auguste, etc.

« Eugène. »

Le lendemain de leur séparation , l’Empereur vint faire une visite à l’Impératrice , et se promena longtemps seul avec elle dans le jardin de la .Malmaison. L’un et l’autre regardaient avec émotion tous ccs lieux qui leur rappelaient leur vie passée , dont ils étaient aujourd’hui séparés par un abîme. En arrivant et en quittant Joséphine , Napoléon lui serra amicalement la main , toutefois sans l’embrasser, ce qui fut pour elle un coup douloureux : il avait cessé d’être son époux, et n’était plus que son ami. Mais

il lui témoigna tant d'amitié, qu'il la laissa plus calme qu’il ne l’avait trouvée. A peine rentré à Trianon, il sentit le besoin de lui écrire pour remonter son courage. La lettre est datée de huit heures du soir ; elle est tendre et rappelle les meilleurs temps de leur union : « Mon amie, je t’ai trouvée aujourd’hui plus faible que tu ne devais être. Tu as montré du courage , il faut que tu en trouves pour te soutenir; il faut ne pas te laisser aller à une funeste mélancolie ; il faut te trouver contente , et surtout soigner ta santé , qui m’est si précieuse. Si tu m’es attachée et si tu m’aimes , tu dois te comporter avec force et te placer heureuse. Tu ne peux pas mettre en doute ma constante et tendre amitié , et tu connaîtrais bien mal tous les sentiments que je te porte, si tu supposais que je puis être heureux si tu n’es pas heureuse, et content si tu ne te tranquillises. Adieu , mon amie; dors bien ; songe que je le veux.

« Napoléon1. »

Chaque jour, pendant le mois qui suivit la prononciation du divorce, une visite de Napoléon, ou une lettre de lui , vint consoler l’Impératrice Joséphine. Niais il fallut à celle-ci plus longtemps pour reprendre ses esprits , si profondément ébranlés par cette rude secousse. En voyant cette continuation de la tendresse impériale, tous ceux des courtisans qui ne se règlent que sur les sentiments du maître, affluèrent à la Malmaison. 11 faut rendre, toutefois, la justice à un

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