HIST01KF
Mlle Cochelet fut visitée à Paris par M. le comte de Ncsselrode, qu’elle avait beaucoup connu dans d’autres temps, et qui, alors, négociait avec le duc de Yicence le traité qui devait fixer la position de Napoléon et de sa famille. Elle put transmettre au château de Navarre les nouvelles qui lui parvenaient par ces deux voies sûres. Le 13 avril , l’Impératrice et la reine furent avisées de la conclusion du traité, signé deux jours auparavant à Fontainebleau, et dans lequel Napoléon renonçait à tout droit de souveraineté tant sur la France que sur le royaume d’Italie, et adoptait File d’Elbe pour séjour. Il avait stipulé en faveur de tous les siens la conservation de leurs titres princiers, et des dotations en domaines ou en rentes de chiffres inégaux. La plus considérable était pour l'Impératrice Joséphine : l’Empereur avait voulu que son revenu fût fixé à la somme d’un million. Il avait voulu aussi que la reine Horlense conservât, ce à quoi elle tenait plus qu’à tout, l’administration de la personne de ses enfants . Quant au prince Eugène, il faisait l’objet d’une stipulation à part : « Il sera donné au prince Eugène, vice-roi d’Italie, disait le traité, un établissement convenable hors de France; » souvenir de cœur de l’Empereur, qui voulait assurer après lui à celui qui restait toujours son fils, une souveraineté qu’il n’avait pu que lui promettre.
Le 21 avril , Napoléon partit de Fontainebleau se dirigeant vers l’île d’Elbe, où il avait donné rendezvous à la femme qui ne put ou ne voulut pas y venir, lorsqu’il n’avait qu’un mot à dire pour y voir accourir
celle qui restait frappée au cœur par l’infortune de l’homme qu’elle avait tant aimé. On dit qu'avant de quitter Fontainebleau, Napoléon, commençant à douter de rattachement de Marie-LouiBe, et si tristement revenu des espérances fondées sur son divorce, s’écria, en pensant à la tendresse de sa première femme, et comme une réponse à un remords intérieur : « Elle avait raison , de l’avoir quittée m’a porté malheur'. »
Tandis que l’Empereur se dirigeait vers son lieu d’exil, l’Impératrice Joséphine , cédant aux vœux de tous ses amis, était retournée à la Malmaison. Elle y fut rejointe par la reine, qui avait d’abord cru de son devoir d’aller à Rambouillet offrir ses services à Marie-Louise, la croyant dans les intérêts de Napoléon. Mais froidement accueillie, et voyant qu’elle gênait, car cette princesse était évidemment en route pour l’Autriche, et n’avait qu’une crainte, celle d’être forcée d’aller à l’île d'Elbe, la reine Hortense jugea de nouveau que sa place était auprès de sa mère , dont l’affliction causée par la chute de l'Empereur, était accrue du vif chagrin de voir ses enfants déchus de la haute fortune qu’elle avait rêvée pour eux, qu’elle ne regrettait point pour elle.
La reine, en arrivant à la Malmaison, trouva sa mère en compagnie de l’empereur de Russie, qui,
1. Mémoires de Mlle Cochelet, t. I, p. 289. — Ces mois trouvent leur confirmation dans cette phrase de M. Thibaudeau : « Bonaparte était persuadé que sa femme lui portait bonheur; elle le croyait aussi. » ( Mémoires sur le Consulat, p. 19.)
dès qu’il eut connu le retour de l'Impératrice Joséphine, l’avait fait prier de le recevoir, afin de lui apporter lui-même des assurances de respect et de protection, et de l’entretenir du sort de ses enfants. Depuis quelques jours déjà, Alexandre avait témoigné, à plusieurs reprises , aux amis de l’Impératrice et de la reine, et notamment au duc de Vicence, un vif désir de les voir et de leur être utile. La reine Hortense y avait une grande répugnance, et elle avait même nettement refusé de revenir de Navarre à cet effet. Mais Alexandre, qui affichait toutes les prétentions d’un ennemi courtois, tenait à prodiguer à la femme et à la fille de Napoléon, ces égards dont celui-ci ne s’était jamais départi vis-à-vis des femmes ou des filles des souverains qu’il avait vaincus. Joséphine ensuite, il n’y a pas d’exagération à le dire, jouissait au dehors comme en France de cette popularité et de cette estime qui faisaient désirer, même à un ennemi, de lui rendre hommage.
L’empereur de Russie se montra plein d’empressément et de délicatesse, et ne se laissa point décourager par la réserve et la fierté qui, dans cette première visite, accueillirent l’expression de son vœu d’être utile aux enfants de Joséphine, dont le sort définitif n’était point encore fixé, et avait été réservé par le traité. L’Impératrice entretint surtout Alexandre du malheur de celui qu’il avait appelé son ami, invoquant en sa faveur le souvenir des anciens sentiments, tout en lui sachant gré de l’insistance que l’on disait qu’il avait employée pour procurer à Napoléon
et aux siens, une position meilleure que ne le voulaient leurs autres ennemis. L’empereur Alexandre revint à la Malmaison, et déclara à l'Impératrice qu’avec ou sans son agrément il voulait s’occuper de l’avenir de ses enfants, et Joséphine, dont c’était là maintenant l’unique préoccupation, finit, dans la facile bonté de son cœur, par lui témoigner quelque reconnaissance pour des sentiments qu’elle devait croire sincères. En même temps elle fit promettre à la reine Hortense, dont elle avait appris les projets, de ne pas la quitter, sous peine d’abréger sa vie.
Sur ces entrefaites arriva le prince Eugène. Ce fut une grande consolation pour l’Impératrice et la reine qui, depuis leurs malheurs, étaient restées sans nouvelles de lui. Il leur fit connaître les derniers événements de son séjour en Italie, où il avait bravement tenu jusqu’à la fin. En apprenant l’abdication de l’Empereur, le 1 7 avril, le prince Eugène s’était demis à son tour de la vice-royauté d’Italie, après avoir sauvegardé, dans un traité, les intérêts de l’armée française, dont les chefs, avant de partir, voulurent lui ex-
1 . Yoici la réponse des chefs de corps à la proclamation dans laquelle le vice-roi faisait à l’armée ses adieux :
f Monseigneur , l’armée française , avant de se mettre en marche pour rentrer au sein de sa patrie, sc fait un devoir de mettre aux pieds de Votre Altesse Impériale les sentiments de reconnaissance cl de respect dont elle est pénétrée envers votre auguste personne. L armée d'Italie sera toujours fière de son chef; ccst pour elle un titre d’honneur que d’avoir servi sous Votre Altesse Impériale; puissiezvous jouir de l'honneur et de la gloire que vous ont acquis vos belles qualités I Tel est le vœu de toute l’armée, qui a connu ces
La conduite du vice-roi lui avait valu l’approbation universelle. Personne ue songea à l’empêcher de venir en France joindre sa douleur à celle de sa mère et de sa sœur. Il y reçut l’accueil qu’obtient toujours la loyauté , même de la part de ceux qui ont vaine-
qualités dans tant d'occasions , et en conservera éternellement le souvenir.
• Le lieutenant général comte GnENiER ; les généraux de division comte Verdier; comte Vignollb ; baron Marcouset; comte d’Anthouard; baron Freissimet; baron Quesnel ; baron Mehsiet; baron de Saint-Laurent; le général du génie baron Dode.
• Manloue , le 17 avril <814. »
On remarquera parmi ces noms, celui du général d'Anthouard, ancien premier aide de camp du prince Eugène. Le lendemain 18, renchérissant encore sur les sentiments exprimés dans cette lettre collective, ce général écrivait en ces termes à son ancien chef :
« Monseigneur, c'est les yeux baignés de larmes que j’écris à Votre Altesse Impériale; il est déchirant pour moi d’être réduit à demander à la quitter après avoir, depuis longtemps , rêvé continuellement le bonheur de vivre auprès d’elle. Quelle terrible catastrophe change tous nos projets! Malheureuse France I Quel sort lui est réservé! Au moins, je crois que celui de Votre Altesse Impériale sera assuré tel qu’elle le mérite, et qu’elle jouira en paix Je l’estime qu'elle a commandée, et de la conduite superbe qu’elle n’a cessé de tenir, et qui sera dans tous les temps on modèle aux souverains , aucr grands et aux particuliers. >
Nous avons souligné ces mots, qui nous paraissent la dernière limite de l’éloge humain . parce qu'ils sont dus au même personnage qui, treize ans plus tard , pour des motifs bien peu avouables, a, le premier, accusé le prince Eugène d'avoir trahi l’Empereur, en n’évacuant pas l'ilaüe conformément à l'ordre que lui-même lui aurait apporté, ce qui a été reconnu n’être pas , et sans tenir compte du contre-ordre formel de Napoléon.
C’est une triste chose que l’homme ! (a)
(«) Voir toutes tes pièces de celte i (Taire dans le compte retutu du procès fait en 1857 par les héritiers do prince Eugène A l’èdtleur des Mémoires du duc de Haguse, qui, dans ses attaques d'ouire-lomhc, a adopté, en l'amplillant, le thème imaginé par l'ancien aide de camp du vice-roi.
ment cherché à l’entamer. L’empereur Alexandre vint le voir à la Malmaison, et lui renouvela les offres de service qu’il avait déjà faites à l’Impératrice Joséphine et à la reine Hortense. Le duc d’Orléans, en lui rappelant qu’il avait été l’ami de son père, lui montra de semblables dispositions. Le prince Eugène se trouvait dans une position particulière et qui ne ressemblait en rien à celle des autres membres de la famille de l’Empereur. Il avait plu à celui-ci, comme récompense de toute une vie d’affectueux dévouement et marque dernière de satisfaction pour une fidélité qu’il connaissait bien, il avait plu à Napoléon de stipuler dans le traité de Fontainebleau l’obligation, de la part des puissances coalisées et du nouveau gouvernement de la France, de constituer à son fils adoptif une souveraineté indépendante. Cette clause donnait au prince Eugène un droit que sa qualité de père de famille lui imposait l’obligation de faire valoir. Il était pleinement autorisé à traiter personnellement cette importante affaire avec les souverains présents à Paris et le roi de France lui-même. En effet, en insérant au traité du \ 1 avril le principe favorable au prince Eugène et à ses enfants. Napoléon n’avait pas prétendu y inscrire une lettre morte; il avait nécessairement dévolu au vice-roi le soin, sa dignité sauve, de le faire aboutir, et ce n’est certes pas lui qui se fût plaint de voir son fils adoptif obtenir, non pas seulement la principauté qu’il avait exigée pour lui , mais encore ce royaume d’Italie qu’il avait aussi réservé en sa faveur à Châ-
tillon. Le prince Eugène, comme chef de sa famille, avait ensuite à réclamer, pour sa mère et pour sa sœur, l’exécution des clauses imposées aussi par Napoléon, et qu’on se montrait déjà disposé à ne pas respecter. Il vit donc les souverains alliés, et Louis XVIII lui-même, njrn en solliciteur qui s’abaisse, mais en fils adoptif de l’Empereur, chargé par lui de poursuivre la réalisation d’un traité portant les conditions de son abdication.
Mais, autour des souverains et à la cour de Louis XVIII, la haine contre toute la famille de Napoléon montait sans cesse. On demandait hautement que le traité de Fontainebleau, maintenant que l'Empereur était à l’île d’Elbe, fût regardé comme non avenu. L’empereur Alexandre insistait avec vivacité et, l’on doit le croire, de bonne foi, pour que l’établissement du prince Eugène fût constitué, pour que la terre de Saint-Leu, qui appartenait à la reine Hortense, fût érigée en duché, ce qui assurait sa résidence en France tant souhaitée par sa mère, et pour que le million stipulé en faveur de l’Impératrice Joséphine lui fût payé. Privée de son revenu, celle-ci s’affligeait, s’effrayait de la perspective de ses engagements, de ses générosités qu’elle ne pourrait plus satisfaire. Mais son plus grand chagrin était son incertitude sur le sort de ses enfants. On parlait aussi de la faire sortir elle-même de France. Chaque jour lui apportait quelque rumeur fâcheuse, qui accroissait la souffrance dans laquelle elle semblait vivre depuis la chute de l’Empereur dont elle parlait sans cesse.
Le 15 mai, l’Impératrice fut passer deux jours au château de Saint-Leu avec la reine Hortense. L’empereur Alexandre y vint. On alla visiter les bois de Montmorency. Au retour, Joséphine se sentit fatiguée et rentra dans son appartement pendant que sa fille Be promenait dans le jardin avec le reste de la société. La lectrice de la reine l’avait suivie. En entrant dans sa chambre, elle se laissa tomber sur une chaise longue, avec tous les signes d’un douloureux abattement.
« Mademoiselle Cochelet, dit l'Impératrice après un instant, je ne puis vaincre une tristesse affreuse qui s’empare de moi; je fais tous mes efforts pour la cacher à mes enfants, mais j'en souffre davantage. Je commence à perdre courage. L’empereur de Russie est certainement rempli d’égards et d’affection pour nous, mais tout cela ce sont des paroles. Que décide-t-il pour mon fils, pour ma fille et ses enfants? N’est-il pas en position de vouloir quelque chose pour eux? Savezvous ce qui arrivera, lorsqu’il sera parti ? On ne fera rien de ce qu’on lui promettra; je verrai mes enfants malheureux , et je ne puis supporter cette idée, elle me fait un mal affreux. Je souffre déjà assez du sort de l’Empereur Napoléon, qui se trouve déchu de tant de grandeurs, relégué dans une île loin de la France qui l’abandonne; faut-il encore voir mes enfants errants, sans fortune ! Je sens que cette idée me tue. — Mais, madame, lui répondit la lectrice de la reine, voyez au contraire toute l’amitié de l'empereur de Russie. Il vous vénère; il est rempli de soins pour
vous, il cherche à assurer le sort de vos enfants, même en dépit d'eux ; car vous savez combien la reine a mis de difficultés à lui avoir des obligations. — Oui , sans contredit, il a pour nous des soins qu’on était loin d’attendre, mais, malgré toutes ces démonstrations, je ne vois rien de positif. Vous êtes liée avec M. de Nesselrode, sachez de lui s’il y a lieu d’espérer. Est-ce l’Autriche qui s’oppose au sort de mon fils? Cela ne peut être. Sônt-ce les Bourbons? Ils m’ont pourtant assez d’obligations pour les reconnaître dans mes enfants. N’ai-je pas été assez bonne pour tous les malheureux de leur parti? Certes, je n’imaginais pas qu’ils rentreraient jamais en France; mais il m’était doux d’être utile à leurs amis : c’étaient des Français qui avaient souffert; c’étaient de mes anciennes connaissances, et la position de ces princes, que j’avais vus jeunes, me touchait. Enfin, n’ai-je pas demandé vingt fois à Bonaparte de faire rentrer la duchesse d’Orléans, la duchesse de Bourbon? C’est par moi qu’il a secouru leur détresse, qu’il leur a accordé une pension qu’elles recevaient en pays étrangers. Je ne doute pas qu’elles ne viennent me voir, celles-là, et je suis étonnée de n’avoir encore reçu que la visite de M. de Rivière; car M. de Polignac me doit bien la vie , et il n’a pas encore paru à la Malmaison. »
La reine Hortense, inquiète de la disparition de sa mère, vint bientôt la retrouver. L’Impératrice se leva et retourna au salon. La reine demanda à sa lectrice quel avait été l’objet de leur conversation. Mlle Co-
-9tgitigcd by Googk
ehelet crut devoir la rassurer, et ne lui fit qu’une réponse vague. « Je vois toujours, lui dit la reine, ma mère courageuse et aimable avec tous ceux qu’elle reçoit; mais je m’aperçois qu’aussitôt quelle est seule , elle se livre à une tristesse qui me désespère. J’ai peur qu’elle ne s’affecte trop de tous les événements qui nous ont frappés, et que sa santé ne s’en ressente. » En effet, Joséphine était atteinte au cœur. Le chagrin la minait, les nuits sans sommeil avaient échaufTé son sang; elle ne proférait aucune plainte, elle affectait même le calme; mais autour d’elle les yeux clairvoyants de son fils , de sa fille et des dames qui composaient encore sa cour de souveraine maintenant bien déchue, ne s’y trompaient pas, et on semblait sous l’impression d’un pénible pressentiment. Une semaine se passa ainsi.
Le lundi, 23 mai, le roi de Prusse vint avec ses deux jeunes fils faire «ne visite à la Malmaison , et y resta à dîner. L’Impératrice Joséphine , qui, depuis quelques jours , paraissait visiblement souffrante , réussit tellement à prendre sur elle, pour faire à ses hôtes les honneurs de sa résidence, qu’on la crut entièrement rétablie. Le lendemain (tous ces princes étaient jaloux de lui rendre hommage) elle fut encore obligée de recevoir les deux grands-ducs de Russie, Nicolas et Michel. Dans le jour, ceux-ci allèrent visiter les environs avec le prince Eugène. La reine resta auprès de sa mère , qui disait avoir un peu de rhume. Elle voulait que l'Impératrice gardât la chambre; mais celle-ci répondit qu’elle ne soignait
jamais un rhume, et elle descendit pour le dîner. Le soir elle se sentit fatiguée; à plusieurs reprises elle se retira dans une pièce voisine et se reposa sur sa chaise longue, laissant la reine Hortense faire aux princes russes les honneurs du salon.
Le 24, Mlle Cochelet s’empressa de venir demander des nouvelles de l’Impératrice. Elle la trouva fondant en larmes et tenant à la main un journal , qu’elle lui tendit. « Ma fille lit-elle ce journal? lui dit-elle; tâchez qu’elle ne le voie pas. Lisez l’article qu’on met sur le cercueil de son pauvre enfant. Cela est-il croyable? Voyez dans quels termes méprisants on dit qu’il doit être ôté de l’église Notre-Dame pour être porté dans un cimetière ordinaire. On ose toucher aux tombeaux ! C’est comme du temps de la Révolution. Ah ! qui m’eût dit que cela me viendrait de gens que j’ai tant obligés ! » Cette émotion n’était pas faite pour diminuer la mélancolie qui chaque jour la minait davantage. Elle s’étendit encore sur son chagrin de ne pas voir fixer la position de ses enfants et sur ses craintes à cet égard.
La reine Hortense et le prince Eugène s’inquiétèrent de l’état de santé et d’esprit de leur mère. Le lendemain 25, en pénétrant dans sa chambre avant qu’elle fût éveillée, la reine la trouva respirant avec quelque difficulté. Elle témoigna son inquiétude au médecin ordinaire de l’Impératrice qui, partageant l’opinion de celle-ci, pensa que ce n’était là qu’un rhume qui céderait aux remèdes usités en pareil «cas. Le jeudi 26, la toux devint plus sèche et plus forte. L’Impéra-
trice, pour complaire à ses enfants, garda le lit, mais de crainte de faire de la peine à son médecin, elle s’opposa à ce qu’on en appelât un autre, disant qu’elle se sentait mieux ; et, en effet, son teint, légèrement animé, faisait croire à une complète guérison. Afin de ne point l’affliger, la reine crut devoir lui cacher que son frère, par suite d’une forte fièvre, venait aussi d’être obligé de s'aliter. Le 27, un abattement de mauvais augure succéda à l’animation de la veille. Au moment où la reine se décidait à envoyer chercher un autre médecin à Paris, le premier médecin de l’empereur de Russie se présenta de la part de son maître, pour avoir des nouvelles de l’Impératrice, et lui annoncer qu’Alexandre viendrait le lendemain lui demander à dîner. Joséphine le chargea de remercier l’empereur et de lui dire qu’elle l’attendait, et immédiatement elle occupa son esprit de tous les détails de la réception à faire le samedi an souverain de la Russie ; elle se proposa même de se lever pour le recevoir. Mais, en sortant, et questionné par la reine Ilortense , le médecin russe ne lui cacha pas qu’il trouvait sa mère sérieusement malade, et qu’à son avis il fallait, sans perdre de temps, la couvrir de vésicatoires. La reine et son frère effrayés se décidèrent à envoyer chercher les meilleurs médecins de Paris, afin de connaître au juste l’état de l’Impératrice , qui continuait à ne pas se plaindre, mais qui éprouvait une oppression croissante. Une consultation èut lieu le même jour, à laquelle prit part le médecin ordinaire de la Malmaison. Les médecins re-
connurent alors tous les symptômes d’une esquinancie de la plus dangereuse espèce; ils prescrivirent quelques remèdes énergiques, mais, à leur avis, il était trop tard pour combattre le mal. Ils ne crurent pas devoir faire part de leurs craintes à la reine et au prince, ils se contentèrent de leur dire que la maladie de leur mère était sérieuse et serait longue.
La reine organisa un service par lequel les dames présentes à la Malmaison se partageraient les soins à donner à l’Impératrice, et veilleraient deux par deux dans sa chambre pendant la durée de la maladie. Elle voulut veiller la première nuit, et la passa allant à chaque instant du lit de sa mère au chevet de son frère, dont la fièvre avait redoublé au point de donner des inquiétudes. L’Impératrice Joséphine savait que son fils était malade; n’ayant point la conscience de sa propre situation, elle le faisait prier de se soigner et de ne point quitter sa chambre, et elle voulait aussi exiger de sa fille qu’elle allât se reposer. Cette nuit, l’état de la malade parut ne pas empirer. Le matin du 28, la médication suivie avec zèle et habileté par son médecin ordinaire , semblait l’avoir soulagée; mais, vers le milieu du jour, elle fut prise d’un grand abattement. La reine se décida à envoyer auprès de l’empereur Alexandre pour le prier de remettre sa visite. Le courrier allait partir, lorsque l’empereur qui, d’après ce que lui avait dit son médecin, s’inquiétait fort de l’état de l’Impératrice, arriva quelques heures avant le dîner. La reine, qui cependant était loin de deviner la réalité, lui fit con-
UE L’IMPÉRATHICE JOSEPHINE. 657
naître ses propres appréhensions et le conduisit chez son frère, où ils décidèrent que l'on cacherait à l'Impératrice que l’empereur fût à la Malmaison, dans la crainte qu’elle 11e voulût descendre pour le recevoir. Sa fille lui dit que l’einpereur s’était fait excuser et qu’il viendrait un autre jour. L’empereur de Russie passa le reste de la journée dans la chambre du prince Eugène, et n’en descendit que pour le dîner, où la reine Ilortense vint lui tenir compagnie. Après le dîner, la reine dit à l’empereur qu’elle agissait avec lui sans cérémonie, et qu’elle le laissait avec scs dames pour remonter auprès de sa mère. L’empereur ne voulut se retirer, bien avant dans la soirée, que quand il eut appris que l'Impératrice était plus calme.
Quoique accablée de fatigue, la reine Hortense se disposait à passer cette nuit encore auprès de sa mère que ni elle ni son frère ne croyaient cependant dangereusement malade, car elle n'accusait aucune souffrance, et, tout en parlant peu, elle avait toute la liberté de sa conversation. L’Impératrice la supplia d’aller se reposer, lui recommandant aussi de tranquilliser son frère. Mme la duchesse d’Arberg joignit ses instances à celles de l’Impératrice, et s’établit pour la nuit près du lit de la malade. La reine Hortense ne se retira que fort tard, sur la promesse qui lui fut faite ainsi qu’à son frère de les prévenir au moindre symptôme alarmant. Mais la reine, inquiétée par un pressentiment qu’elle ne s’expliquait pas, se releva plusieurs fois pour venir voir si sa mère reposait. Il lui fut répondu qu’elle ne se plaignait pas et paraissait ne pas
sys
souffrir, mais qu elle se réveillait souvent, parlant à
voix basse avec elle-même, et répétant par intervalle
ces mots : « Bonaparte!... l’tle d’Elbe!... Marie- • 0 Louise !...,»
De bonne heure, le 29, jour de la Pentecôte, la reine, alarmée de ces discours sans suite, entra chez son frère qu’elle trouva un peu mieux, et qui s’en alarma comme elle. Le prince Eugène se leva avec effort. Ils entrèrent dans la chambre de l’Impératrice. En apercevant ses enfants, ses yeux se remplirent de larmes; elle leur tendit les bras sans pouvoir se soulever et pouvant à peine parler, car sa langue s’embarrassait. Ceux-ci l’embrassèrent avec tendresse, mais en réprimant leur émotion, car le mal avait fait des progrès rapides, et l’altération sensible des traits de leur mère les avait frappés en entrant. La reine, trop émue, fut obligée de se retirer. Le prince Eugène voulut savoir des deux médecins qui n’avaient pas quitté la malade, celui de l’Impératrice et celui de la reine Hortense, s’ils conservaient encore de l’espoir pour sa mère et s’ils pensaient que l’on dût lui apporter les sacrements. Ils répondirent qu’ils n'avaient pas perdu tout espoir, mais qu’il était prudent de ne pas renvoyer à plus tard l’accomplissement des devoirs religieux. Le prince, avec les ménagements d’un ûls tendre et courageux, disposa sa mère à cet acte suprême si conforme à sa foi; l’abbé Bertrand, aumônier de la reine de Hollande, entra pour la préparer à recevoir le viatique. Le prince Eugène et sa sœur laissèrent l'Impératrice avec son confesseur, et
descendirent dans la chapelle du château alla d’entendre la messe et prier pour cette vie qui leur était si précieuse. Comme eux, tous les assistants avaient les larmes aux yeux. Après vingt minutes, ils remontèrent auprès de leur mère. En les voyant, elle leur lendit encore les bras. Pendant ce peu de temps, sa figure s’était entièrement décomposée; elle voulait parler, mais elle ne put articuler un seul mot. A cette vue, la reine s'évanouit ; on l’emportâ sans connaissance dans sa chambre. Le prince Eugène s’agenouilla auprès du lit de sa mère pendant que l’abbé Bertrand l’administrait et qu’elle recevait la communion avec toute sa connaissance et sa douce résignation. Elle ne vécut que peu d’iDstants encore, et, après quelques efforts, elle expira, consolation dernière, entre les bras de son fils bien-aimé.
Le prince Eugène pensa alors à l’état de sa sœur; il se précipita dans sa chambre et lui annonça leur malheur, et ils confondirent leurs larmes. Toutes les personnes de la maison de l’Impératrice qui venaient de la voir mourir, entrèrent aussi dans la chambre de la reine, afin de mêler leur douleur à celle des enfants de leur maîtresse. # Je restai avec Mme d’Arberg, ajoute Mlle Cochelet, près de celle qui n’existait plus; je pensai procurer encore une faible consolation à ses enfants, auxquels le sort ravissait tout à la fois, et j’osai approcher de cette tête, qui paraissait dormir avec calme et espérance. Je coupai ses beaux cheveux que je gardai comme un trésor à remettre à la reine. Le prince Eugène emmena sa
sœur à Saint-Leu, où je les suivis bientôt après. Aucune expression ne saurait peindre la douleur du prince et de la reine; ceux qui ont connu la mère adorable qu’ils pleuraient pourront seuls se l’imaginer. »
La désolation éprouvée par tous les serviteurs grands et petits de la Malmaison, se répandit avec la funeste nouvelle à Rueil et dans tous les lieux d’alentour, où Joséphine était aimée comme une providence et une mère.
Le corps de l’Impératrice, après avoir été embaumé et placé dans un double cercueil de plomb et d’acajou, fut, pendant trois jours, exposé sur un catafalque dressé au milieu du grand vestibule du château. Plus de vingt mille persorfnes se présentèrent pour lui jeter l’eau bénite. Cultivateurs, ouvriers, bourgeois, on y venait de plusieurs lieues, comme à un pèlerinage. A Paris, où d’autres intérêts entraînaient les esprits, cette mort produisit aussi une générale et pénible impression. Les souverains et les princes étrangers, la famille royale elle-même, s’empressèrent de faire parvenir aux enfants de l’Impératrice Joséphine l’expression de la part qu’ils prenaient à leur douleur. L’empereur Alexandre s’était proposé d’assister aux funérailles, mais apprenant que l’état de santé du prince Eugène ne lui permettait pas de conduire le deuil de sa mère, il s’y fit représenter par le général Sacken.
Les obsèques eurent lieu le jeudi, 2 juin, dans l'église de Rueil, réparée par les soins de Joséphine qui avait témoigné le désir d’y être inhumée. Le cor-
tége sortit par la grande grille de la Malmaison, et suivit la route de Paris jusqu’à Rueil. Les deux jeunes enfants de la reine Hortense menaient le deuil. Les coins du drap mortuaire étaient portés par le grand-duc de Bade, époux de la princesse Stéphanie, par le marquis de Beauharnais, beau-frère de l'Impératrice, le comte de Tascher, ex-sénaieur, et le père de la princesse de Bade , le comte de Beauharnais. Venaient ensuite tous les officiers et les dames attachés à l’Impératrice , au prince Eugène et à la reine Hortense ; puis plusieurs personnages importants qu’avait amenés de Paris la reconnaissance envers la souveraine qui avait été si parfaite pour tous. Mais ce qui communiqua à ces funérailles du cœur leur caractère le plus désintéressé et le plus touchant, ce fut l’affiuence et la tristesse du peuple qui, de tous les environs , s’était réuni à' Rueil , afin de rendre un dernier hommage à celle à qui il donnait ce nom de la bonne Joséphine, qui lui est resté.
A un an de là, l’Empereur, revenu de l’île d’Elbe où il avait vainement attendu sa Louise' préférée, voulut, avant de partir pour sa dernière campagne, aller sc recueillir à la Malmaison. En l’absence du prince Eugène, retenu de force en Allemagne, la reine Hortense, restée fidèle à la fortune impériale, vint lui en faire les honneurs. L’Empereur arriva accompagné de MM. Molé et Denon, et du colonel Labédoyère. A son entrée dans le vestibule du château, il parut