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rence dans la manière de comprendre l’honneur. Je regardais, pendant ce temps, dans la loge du Premier Consul. Il était calme et paraissait seulement ému toutes les fois que le mouvement lui apportait quelques paroles fortement expressives, relativement à ce qui venait de se passer. Mme Bonaparte n’était pas aussi maîtresse d’elle-même. Sa figure était bouleversée, son attitude même, toujours si gracieuse, n’était pas la Bienne.EUe semblait frissonner sous son châle, comme sous un abri ; et, dans le fait , c’était ce châle qui avait été la cause de son salut personnel. Elle pleurait; quelque effort qu’elle fit pour retenir ses larmes, on les voyait le long de ses joues pâles, et, lorsqu’elle regardait le Premier Consul, elle frissonnait de nouveau. Sa fille était aussi fort troublée. Quant à Mme Murat, le caractère de la famille paraissait en elle; elle fut parfaitement maîtresse d’ellemême dans toute cette cruelle soirée. »
Le Premier Consul n’attendit pas la fin du spectacle pour rentrer aux Tuileries. Une fois hors de cette cruelle contrainte que lui avaient imposée l’œil du public et les recommandations de son mari, Joséphine donna un libre cours à sa douleur, et la nature reprit ses droits : « Est-ce vivre, s’écria-t-elle, que de trembler sans cesse! » faisant allusion à toutes les tentatives qui , depuis six mois, empoisonnaient sa vie.
Le lendemain matin, lorsque Paris eut connu toute l’atrocité du crime, la foule envahit les abords des Tuileries, afin de s’assurer que le soutien de la pa-
trie était bien réellement vivant, et de lui témoigner à la fois son allégresse et son indignation. Rentré dans ses appartements, où tous les corps s’étaient réunis, Bonaparte y trouva les mêmes acclamations, et dans les félicitations publiques son épouse obtint aussi sa part. Douloureuse coïncidence, il y a peu de mois, à la porte aussi d’un théâtre, la cité épouvantée a entendu l’explosion d'une semblable machine infernale. Dans cet affreux moment, Napoléon III, protégé par la même Providence , a déployé le sang-froid , le courage et l’humanité de son oncle, et l’on a vu l’impératrice Eugénie, plus près encore du péril que Joséphine, se révéler aussi touchante, aussi dévouée, mais, il faut le dire, plus intrépide et plus forte. La France, comme en 1 800 , s’est levée tout entière contre un hideux attentat : dans sa douleur, elle a eu au moins une consolation nationale, c’est que les assassins n’étaient pas Français.
Dans le premier moment, Bonaparte avait rejeté le crime de nivôse sur les terroristes, et il refusa longtemps de croire son ministre de la police qui n’avait pas hésité à en accuser les royalistes. La répugnance du Premier Consul à se rendre aux indications de Fouché, indiquait combien il croyait peu capable un tel parti d’avoir recours à d’aussi abominables moyens. Cependant, lorsque les vrais coupables eurent été arrêtés, il fut bien forcé de s'avouer que là encore il y avait une minorité, une fraction perverse, prête à tout, mais désavouée, flétrie même par la masse du parti, reconnaissante des actes du Consulat à son
égard et même des services rendus par Bonaparte à la patrie. Aussi le Premier Consul ne se départit point, toutefois en y apportant plus de précautions et de choix , de la politique de fusion dont il avait fait son système, et Mme Bonaparte put sans scrupule continuer à protéger d’anciens amis.
Le résultat de la machine infernale fut une plus grande popularité et une plus grande force pour Bonaparte, et pour la femme associée à ses périls comme à sa grandeur, un accroissement de cette affection publique, que la connaissance chaque jour plus répandue de son caractère, commençait à lui acquérir. Châtiment ordinaire des assassins politiques, ce crime ne contribua pas peu à fonder cette autorité suprême à laquelle nous verrons, trois ans après , la volonté nationale porter l’homme qui devait à la fois réunir le génie de César et la fortune d’Auguste.
L’année 1 800 se termina sur cette épouvantable affaire. L’année suivante procura enfin à la France le fruit de tant d’efforts et de sacrifices prodigués depuis dix ans, le prix surtout des victoires décisives de l'homme héroïque qui faisait aujourd’hui ses destinées. On peut l’appeler l’année de la paix. Successivement les Parisiens charmés entendirent publier notre alliance fraternelle avec les États-Unis d’Amérique; le glorieux traité de Lunéville qui arrachait à l’Autriche la reconnaissance de nos grandes frontières; la paix avec les rois de Naples et de Portugal; les traités avec la Bavière, la Russie et la Turquie; enfin, comme couronnement de l’œuvre, le
78 HISTOIRE DE L’IMPÉRATRICE JOSÉPHINE, canon des Invalides put annoncer les préliminaires de la paix avec la tenace Angleterre, pendant qne des négociations déjà fort avancées avec Rome promettaient la pacification prochaine des consciences et la restauration du culte. Époque radieuse ! c’est alors que Napoléon a été véritablement l’idole de la France.
Maintenant donc plus de guerres. Le Consulat se déploie dans toute sa force et sa splendeur. De Marengo à Austerlitz, pendant cinq années, Bonaparte ne quitte plus la France pour aller aux armées. 11 peut se livrer à toutes les inspirations de son génie civil, et poursuivre le développement de tous les éléments de prospérité et de relief national, industrie, commerce , luxe, arts, mœurs et manières.
Le moment nous semble venu de peindre le régime intérieur du gouvernement consulaire; de faire connaître en uu seul tableau les habitudes, les goûts, le caractère du Premier Consul et de Joséphine, devenue un personnage dans cette rénovation à laquelle ne suffisait point le génie profond du politique , mais où il fallait encore le tact exercé d'une femme : et ceci rentrait dans la mission spéciale que son époux semblait lui avoir départie, de restaurer les traditions et les usages sociaux de la France. Nous allons donc étudier l’intérieur du Premier Consul, et voir l'homme sous le héros, sa vie plus publique, plus brillante aux Tuileries, plus intime et plus familière à la Malmaison. Ce sera le sujet du chapitre suivant.