‹ Histoire de l'impératrice Joséphine. IIChapitre 4 sur 232 · Sou renies tf un sexagénaire, t. IV, p · texte numérisé non relu

Sou renies tf un sexagénaire, t. IV, p

responsabilité dont un regard très -significatif me grevait déjà : k Madame de Staël, dis-je, prétend avoir w besoin auprès de vous d'une autre recommanda- « lion que son nom , et veut que je vous la présente ; « permeltez-moi, général, de lui obéir. »

« Le cercle se resserre alors autour de nous , chacun étant curieux d’entendre la conversation qui allait s’engager entre deux pareils interlocuteurs : on croyait voir Talestris avec Alexandre, ou la reine de Saba avec Salomon. Mme de Stafil accabla d’abord de compliments assez emphatiques Bonaparte qui y répondait par des propos assez froids ; une autre personne n’eût pas été plus avant. Sans faire attention à la contrariété qui se manifestait dans ses traits et dans son accent, Mme de Staél déterminée à engager une discussion en règle , le poursuit cependant de questions, et tout en lui faisant entendre qu’il est pour elle le premier des hommes : « Général, lui dita elle, quelle est la femme que vous aimez le plus ? « — La mienne. — C’est tout simple; mais quelle « est celle que vous estimeriez le plus? — Celle qui a sait le mieux s’occuper de son ménage. — Je le « conçois encore. Mais enfin, quelle serait pour vous a la première des femmes ? — Celle qui fait le plus « d'enfants, madame; « et il se retira en la laissant au milieu d’un cercle plus égayé qu’elle de cette boutade. Toute déconcertée d’un résultat qui répondait si mal à son attente : « Votre grand homme, me dit- « elle, est un homme bien singulier. »

Le Mémorial a gardé souvenir de ce bizarre inci-

dent, et,, au dialogue reproduit par l’académicien, il ajoute une réponse du général Bonaparte dont nos lecteurs qui connaissent sa correspondance conjugale, sont en mesure de certifier la sincérité. Mme de Staël ayant allégué, pour couvrir sa retraite, que le général avait, du reste, la réputation d’aimer peu les femmes : « Pardonnez-moi, répliqua celui-ci avec un sourire et en lui faisant un dernier salut, j’aime beaucoup la mienne, madame1! »

Au sortir de ces fêtes officielles, chacun rentra dans la vérité de sa situation, le Directoire discrédité déjà, et le conquérant de l’Italie pourvu d’une importance politique et sociale qui lui permettait de tout entreprendre et de tout espérer. Maintenant Barras, le prétendu protecteur, demandait à être protégé. Bonaparte refusa de se compromettre dans le patronage afiiclié d’un pouvoir sans consistance et sans avenir. D’un autre côté, il ne voulut rien tenter contre lui, soit qu’il ne trouvât pas l’occasion opportune, soit que son ambition ne fût point encore suffisamment éveillée. Afin de n’exciter ni ombrage ni espérances, il se renferma dans son intérieur, dans ses affections de famille, dans l’intimité de quelques compagnons d’armes et de quelques rares hommes politiques, et le commerce des savants et des hommes de lettres que sa gloire et l’amabilité de sa femme

1. Mémorial de Sainte-Hélène, I"partie, p. 175t et ceci e.-t (l’accord avec ce que Mme de Staël a écrit ello-même en pariant du général Bonaparte, lurs de ce retour d’Italie : « On disait qu’il aimait beaucoup sa femme dont le caractère était plein do douceur. » (Contidé ration « sur la Révolution. française, édit. Charpentier, p. 331.)

attiraient dans leur petit hôtel de la nouvelle rue de la Victoire.

Nous avons vu, quelque temps avant son mariage, Mme de Beauharnais acheter ce pavillon , de Talma et de sa femme. En voici la description fidèle, tel qu’il existait hier encore à quelques pas de la rue de la Chaussée-d'Antin , car, tandis que nous écrivions ce Tolume, en quinze jours, les exigences de Paris moderne l’ont fait entièrement disparaître.

Un long passage à ciel ouvert , ménagé entre deux maisons à jardins, qui ont leur façade sur la rue de fa Victoire, et tout juste assez large pour le service des voitures, conduisait de cette rue où se trouvait la grande porte, décorée d’attributs de guerre, à une cour sur les côtés de laquelle étaient situés, dans des bâtiments distincts de la maison d'habitation , les cuisines et le reste des communs. Construit sur quatre faces , avec pans coupés aux quatre angles , ce petit hôtel composé d’un rez-de-chaussée et d’un étage surmonté de mansardes, présentait, dans son architecture simple et de bon goût, une assez jolie apparence. Au moyen de quelques marches placées entre deux lions de pierre , on arrivait à un perron en demi-cercle, d’abord découvert, mais que Joséphine avait fait fermer en forme de tente , afin de donner à la maison un vestibule qui lui manquait. La porte vitrée éclairait cette première pièce, ornée au dehors de trophées sculptés sur bois, et peinte à l’intérieur en toile de coutil. De celte antichambre on pénétrait immédiatement dans la salle à manger disposée en

ovale ; à côté se trouvait uu petit cabinet pavé en mosaïque, qui servait de boudoir à Mme Bonaparte.

De la salle à manger , on passait dans le grand salon, la maîtresse pièce de l’hôtel, à laquelle tout le reste semblait avoir été sacrifié. On y remarquait une belle cheminée adroite, placée entre une croisée descendant jusqu’au parquet, et une porte vitrée qui donnait sur un escalier extérieur , par lequel on pouvait se rendre dans le jardin ; ce jardin, très-spacieux pour la maison , était ombragé de beaux arbres dont quelques-uns ont été conservés.

A ce salon en succédait un autre plus petit dont le général Bonaparte avait fait son cabinet de travail. Celte pièce préférée avait été décorée par les premiers artistes du temps. De cette décoration il restait encore, il y a quelque mois, une très-belle frise de près d’un mètre de haut, dessinée par David lui-même, et peinte sous sa direction. Le maître y avait figuré une suite de personnages mythologiques et de sujets allégoriques, dans le style des bas-reliefs grecs.

On montait à l’unique étage de l’hôtel par un tout petit escalier tournant, où deux personnes n’auraient pu passer de front. Cet escalier donnait accès, après quelques marches, dans un élégant cabinet de bain, placé à mi-étage , et aboutissait à un salon supérieur servant d’avant-pièce aux deux chambres du général et de sa femme.

La chambre à coucher de Bonaparte, située sur son cabinet de travail, était d’une simplicité sévère; on ne voyait, sur ses panneaux peints, que des vases

étrusques, des Ivres antiques et un aigle prophétique portant la foudre. La chambre de Joséphine n 'affectait point, on le pense bien, cette rigide sobriété ; elle offrait naguère des traces de l'élégance coquette de celle qui l’habita. Arrondie en hémicycle comme la salle à manger au-dessus de laquelle elle se trouvait, cette pièce à alcôve, était tout ornée de glaces en guise de tentures; elles allaient du parquet jusqu’au plafond, encadrees dans une série de petites colonnes surmontées d’arceaux, ce qui réalisait un véritable miroir circulaire à facettes, donnant la faculté de se voir sous tous les aspects et de juger par soi-même de l’ensemble et des détails d'une toilette. L’intérieur de l’alcôve était décoré de peintures qui représentaient des fleurs et des oiseaux du tropique, souvenirs charmants des premières années de Joséphine.

Tel était l’ensemble de cette demeure, sorte de monument historique que , dans ses lettros d’Italie, Bonaparte avait, sans trop de poésie, appelé un temple, car il fut le sanctuaire de sa première gloire et de son premier amour , et il y reçut les premiers et les plus purs hommages de ce Paris qui l’adoptaitdès lors comme son héros de prédilection '.

Dans le réveil de la société française, qui se poursuivait déjà sous le Directoire, mais en dehors de son action, les lettres avaient une grande part. Bonaparte, qui connaissait leur charme et leur puissance, leur

1. Le dernier propriétaire de cet hôtel, M. Goubie, en a enlevé avec soin, pondes conserver, tous les objets d’art, peintures, sculptures, boiseries, etc.

ouvrit son salon dans le triple intérêt de ses loisirs , de sa politique actuelle et de ses futurs desseins. Il eut peu de frais à faire pour attirer chez lui toutes les célébrités intellectuelles du jour; il lui suffit d’en témoigner le désir, et Arnault, un assidu d'Italie, lui servit d'interprète et de lien auprès de ceux (car il n’admit pas tout le monde) qu’il voulait mieux connaître et fréquenter. En un instant il se forma, dans le petit hôtel de la me de la Victoire, un véritable cénacle littéraire qui était pour le général une nouveauté en même temps qu’une distraction , mais qui rentrait dans les anciennes habitudes de sa femme. Chez la comtesse Fanny de Beauharnais, sa tante; dans le salon de son premier mari , aux jours les plus solennels de la Constituante ; dans ce même hôtel, au lendemain de la Terreur, Mme Bonaparte avait connu la plupart des écrivains qui venaient aujourd'hui charmer la retraite volontaire du conquérant de l’Italie.

Ceux que M. Arnault1 désigne comme les préférés étaient, outre lui qu’il n’a garde d’omettre, Bernardin de Saint-Pierre, déjà célèbre par sa Virginie et ses mélancoliques Etudes de la nature ; Ducis , ce patriarche de la littérature , ami et conseil de tous les jeunes gens ; Legouvé et Lemercier dont , depuis peu , le théâtre avait proclamé les noms; Méhul , qui venait aussi de se faire connaître avec éclat, et sur les traits duquel on voyait l’empreinte naïve et forte de son

Page 1