‹ Histoire de l'impératrice Joséphine. IIChapitre 40 sur 232 · Ibid. p · texte numérisé non relu

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deviennent plus abondants et plus précis sur le rôle, la conduite, les habitudes que la fortune ascendante de Bonaparte impose aux personnes qui vivent à ses côtés. « Conservez ( écrit à son élève l’oracle de Saint-Germain ) votre modeste extérieur et dans le maintien et dans la parure. Tant que vous n’êtes pas mariée vous n’avez pas d’étal à tenir. Ne frappez les yeux des étrangers que par votre simplicité; soyez d’une grande politesse. Craignez vos distractions : on ne les jugera jamais favorablement. Quand les grands du temps passé étaient impolis, ils disaient qu’ils avaient été distraits ; ainsi l’excuse n’a plus de valeur, même quand elle est réelle ; elle est usée. Soyez attentive avec les femmes âgées, ce sont elles qui font la réputation des jeunes personnes; et, en général, la jeunesse se livre trop dans les cercles, au penchant de rejoindre la jeunesse. Donnez aussi des marques d’une grande bienveillance aux femmes de province, aux étrangères dont vous remarquerez aisément la gêne et l’embarras dans le cercle de votre maman, et qui y sont introduites à raison de l’état de leurs maris : que d'autels vous vous élèverez dans ces cœurs qui, s’ils ne sont pas formés aux manières et aux usages du grand monde, n’en sont que plus purs. Hélas ! les malheurs que la calomnie a attirés sur une tête qui m’a été bien chère, n’ont eu pour principe que la faiblesse de rire des vieux bonnets, et la bassesse des femmes de cour, qui , pour lui plaire, excitaient et faisaient naître ces funestes moqueries.

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« Votre situation ne doit pas vous éblouir; ce serait un grand malheur pour vous, ma chère enfant ; mais elle doit vous porter à vous pénétrer des devoirs qui y sont attachés. Tout ce qui a existé avant vous, dans les palais que vous habitez, n’a croulé uniquement que pour avoir voulu jouir des avantages de sa position, sans en reconnaître et sans en sentir les charges. Ne vous mêlez jamais d’affaires; c’est ce que vous pouvez faire de plus sage au monde; mais diles-le avec franchise, et ne laissez jamais espérer vainement; on finirait par vous taxer de mauvaise foi ; et lorsque vous promettez de parler à votre maman pour quelque chose qui intéresse votre cœur ou votre sensibilité, rendez réponse avec exactitude et sincérité'. »

Grâce à l’exemple de sa mère , comme aussi à sa simple et droite nature, Mlle de Beauharnais avait résisté aux éblouissements de sa position que les succès du Consul rendaient chaque jour plus brillante. Mais il paraît qu’il n’en était pas de même de toutes les femmes dont la fortune s’élevait avec le pouvoir de Bonaparte. Mme Campan en loue Hortense , sans nommer celles dont elle signale le ridicule.

« Vous êtes un ange, lui mande-t-elle, de m’avoir envoyé la nouvelle de la signature de la paix (la paix d’ Amiens). Vive Bonaparte! sera le cri de toute âme pure, qui aime non-seulement son pays mais l’humanité. Quelle attitude est la sienne en ce moment!

i. Lettre du 24 février 1801, t. I", p. 140.

Pacificateur de l’ uni vers I Auprès de quel homme vous vivez ! quel nom glorieux vous portez, ma chère enfant! N’en conservez pas moins votre extrême simplicité; qu’elle est belle au milieu de la gloire! Qu’il est sot de devenir maniérée avec un pareil entourage! il relève assez par lui-même; et lorsqu’on le tempère par les habitudes simples et modestes, on attire avec les hommages un respect, un amour, un sentiment qui valent cent fois mieux, et qui font que tout le monde vous loue , sans être jaloux de vos avantages. Voilà de grandes vérités; peu de gens les sentent, parce qu’il y a peu de gens qui unissent l’esprit à la bonté, et qu’on leur dit : II vous faut de la dignité. Il eu faut au chef du gouvernement, oui sans doute; mais à toute autre personne placée auprès de lui, c'est la décence des habitudes qui fait sa dignité. D'ailleurs vous avez toutes l’extérieur de la grande richesse, et cela est à la fois nécessaire et suffisant: mais la bouffissure, l’air empesé, le salut de ci-devant princesses, etc., ah! fi! fi! ce n’est pas cela, et vous ne tomberez jamais dans ce plat étalage qui cache la médiocrité, en faisant disparaître ce qui la ferait pardonner, la bonté d’âme. Ceci pour nous deux, ma chère enfant; je me livre d’abondance à mes réflexions; j’écris aussi vite que je pense, et c’est pour vous seule : on croirait que je critique quelques personnes; j’en suis à cent lieues, ce sont des réflexions que j’ai faites, il y a bien des années*. «

l. I.ptlre du 27 mars 1802, t. 1". p 205.

Malgré cette précaution oratoire , on voit bien que Mme Campan n’en a pas aux nuages, et il s’agit sans doute ici de quelque camarade d’Hortense qui aura pris de travers les principes de tenue enseignés à Saint-Germain.

Pour être plus sûre de son fait, et empêcher que dans la pratique ses leçons ne fussent ainsi travesties, Mme Campan avait grand soin de les réduire en axiomes à ses anciennes élèves. On peut en juger par cette exacte et complète définition du bon ton qui convient aux femmes , insérée par elle dans une de ses lettres à Mlle de Beauharnais : « Bon ton dans le rang élevé, comme dans la société privée — de la dignité sans hauteur, de la politesse sans fadeur , de la confiance sans hardiesse, du maintien sans raideur, des grâces sans affectation , de la réserve sans pruderie, de la gaieté sans bruyants éclats, de l’instruction sans pédanterie, des talents sans prétention et de l’envie de plaire sans coquetterie'. »

Traitant, à la veille du Consulat à vie, sa jeune amie, en princesse véritable, Mme Campan , dans un style qui s’élève avec la matière, lui recommande la protection intelligente des Arts et des Lettres, la mettant en garde contre les arguments employés dans les cours, pour so soustraire à cette obligation essentielle des souverains, arguments tirés des hautes prétentions, de l’amour-propre parfois excessif des écrivains et des artistes : « N’allez pas croire qu’en

l. Correspondance, t. I", p. 228.

aimant les arts je ne juge pas les artistes; vous vous tromperiez. Je sais qu’il n’y a pas d’êtres plus vains, plus orgueilleux; qu’ils veulent absolument marcher sur la ligne des premiers personnages ; mais l’histoire de tous les siècles les autorise dans cette prétention, et la leur rend légitime. Vous ne rencontrerez pas le nom d'un grand prince, d’un grand conquérant dans l’histoire, qu’à sa suite, et sans aucune ligne de démarcation, vous ne trouviez les noms des grands hommes de son siècle. Alexandre, Périclès marchent avec Apelles, Zeuxis , Phidias ; Auguste, César ne sont jamais nommés sans Virgile, Horace, etc.; François I" va visiter Léonard de Vinci; l’éclat du nom de Louis XIV se relève par les noms de Racine, Boileau, Lebrun, Lesueur, Perrault, etc.'. Voilà leurs titres ; ils sont anciens et respectables , et cependant je ne les lais valoir à vos yeux que par l’intérêt que je porte à vous et au Premier Consul. Les princes qui ont senti cette vérité, ont été servis par eux. Eux seuls portent au loin les renommées. La plume, le ciseau, le pinceau, voilà ce qui donne en entier cette récompense de l’avenir, si justement désirée par des cœurs généreux. Je vous ai dit cent fois que Louis XVI et Marie-Antoinette , les derniers, les plus infortunés de tous nos monarques, n’avaient fait que des fautes politiques, et que leur vie privée les ferait toujours chérir par ceux qui les ont approchés.

1. C'est sans doute par une inadvertance que dut relever avec empressement Bonaparte, s’il vit cette lettre, que Corneille n'est pas nommé ici.

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Une des grandes fautes de la reine a été de ne servir que la musique paire qu’elle l’aimait, et les modes parce qu’elle aimait la parure. Peinture, poésie, arts, manufactures nationales, jamais on n’a pu lui faire entendre un mot de tout cela1. »

Complétant enfin ses conseils de conduite dans les derniers mois du Consulat qui tourne visiblement à l’Empire, Mme Campan résume ainsi les obligations que lui semble imposer cette décisive élévation : » 11 faut la faire chérir de tout le monde, et c’est une tâche bien diflicile à remplir. L’égoïsme règne si généralement dans tous les cœurs , que le rang , la richesse , l’éclat blessent presque tous les hommes. Il faut donc, en quelque sorte, se faire pardonner ces avantages par une politesse , une affabilité extrêmes, et surtout en ne se croyant dégagée d’aucun des devoirs de la société. Vous connaissez ce que l’étiquette établit pour la famille du Premier Consul, et ce qu’elle interdit; ainsi vous ne risquez pas de vous y tromper. Votre pureté , votre haine pour l’intrigue vous portent, avec le tact que vous avez, à discerner les intrigants; vous ne courez donc aucun risque de vous compromettre de ce côté; mais tout ce qui est attention , politesse, service sincère , mémoire pour servir ceux que vous aimez et estimez , devoirs dans votre société habituelle, tout cela doit vous occuper sérieusement, et la paresse ou le mauvais emploi du r temps, qui fait gaspiller des journées précieuses,

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