T. III, p
Mais la grande affaire à la Malmaison , c’était la comédie. Les habitués formaient une troupe complète , et le Premier Consul , qui prenait le plus grand plaisir à ces exercices, leur avait fait disposer une véritable salle avec tous ses accessoires. 11 leur désignait lui-même les pièces à jouer, et faisait la guerre aux négligents qui ne savaient pas bien leurs rôles. Les acteurs les plus habituels étaient M. Didelot, Lauriston, lsabey, Bourrienne, Junot, les deux frères du Consul, Louis et Jérôme, et Eugène Beauharnais. Parmi les dames on citait : Hortense , Mme Murat , ainsi que Mmes Junot , Savary, Ney et Lavallette.
M. de Bourrienne s’est constitué l’historien de cette troupe : « Le Premier Consul , dit-il', nous avait fait construire une fort jolie petite salle de spectacle. Nos comédiens ordinaires étaient : Eugène Beauharnais, • Hortense, Mme Murat, Lauriston , M. Didelot, quelques autres personnes de la maison du Premier Consul, et moi. Les pièces que le Premier Consul aimait le plus à voir représenter par nous étaient : le Barbier de Séville et Défiance et Malice. Dans le Barbier de Séville, Lauriston jouait le rôle du comte Almaviva; Hortense, Rosine; Eugène, Basile; Didelot, Figaro; moi, Bartholo; et lsabey, l’Éveillé. Notre répertoire se composait encore des Projets de mariage, de la Gageure , du Dépit amoureux , où je jouais le rôle du valet, et de l'Impromptu de Campagne , où je
■IIST01RR
représentais le Baron, ayant pour baronne la jeune et jolie Caroline Murat.
« Hortense jouait à merveille , Caroline médiocrement, Eugène très bien, Lauriston était un peu lourd, Uidelot passable, et j’ose assurer que je n'étais pas le plus mauvais de la troupe. Si d’ailleurs nous n’étions pas bons, ce n’était pas faute de bonnes leçons et de bons conseils : Talma et Micliot venaient nous faire répéter tantôt en commun, tantôt séparément....
Nous avions, comme on dit en termes de coulisses, un matériel très-bien organisé; Bonaparte nous avait donné à chacun une collection de pièces de théâtre très-bien reliées , et , protecteur-né de la troupe , il nous avait fait faire des costumes riches et élégants. Bonaparte prenait un très-grand plaisir à nos représentations ; il aimait à voir des comédies jouées par des personnes de son intimité ; quelquefois môme, il nous adressait des compliments. Quoique cela m’a- • musât autant que les autres, je fus plus d’une fois obligé de lui faire observer que mes occupations ne me laissaient guère le temps d’apprendre mes rôles; alors il prenait ses manières caressantes et me disait : « Allons, laissez-moi donc tranquille; vous « avez tant de mémoire ! Vous aavez que cela « m’amuse ; vous voyez bien que ces réunions ani- « ment et égayent la Malmaison ; Joséphine les aime « beaucoup.... Allons, Bourrienne, faites cela pour « moi ; vous me faites tous rire de si bon cœur ! Ne « me privez pas de ce plaisir là; je n’en ai pas trop,
« vous le savez bien. — Ah! parbleu, ce n’est pas
<< moi qui vous en priverai. Je suis charmé de pou* « voir contribuer à vous égayer. » Et cela dit, je me remettais à étudier mes rôles. »
Ces détails d’intérieur nous ont paru autant appartenir à la biographie de Joséphine qu’à celle de Napoléon ; nous espérons qu’ils auront trouvé grâce devant le lecteur, car nous ne sachions pas qu'ils aient été jusqu’ici de la sorte réunis en un seul tableau.