CHAPITRE IV
Réveil de la société. — Salon de Mme de Montesson. — Liaison avec Joséphine. — Mariage de Mlle de Beauharnais. — Consulat é vie. — Cour de Saint-Cloud. — Voyage en Normandie. — Rupture de la paix d'Amiens.
Dès la première moitié du Consulat, la société se reforme, les salons se rouvrent. A l’imitation du Premier Consul, et sur son instigation, sa famille, les principaux fonctionnaires, le monde officiel, en un mot, se mirent à recevoir soit à Paris, soit à la campagne. Celui qui tenait le plus grand état de maison était Joseph Bonaparte. Dans son hôtel de la rue du Rocher ou à sa belle terre de Morfonlaine, on voyait affluer de préférence le corps diplomatique, les membres des deux assemblées et du Conseil d’État. On y trouvait aussi quelques écrivains et surtout Mme de Staël, le plus illustre et le mieux accueilli. Le Premier Consul, qui persistait à son égard dans une réserve systématique, voyait sans déplaisir la liaison, l’amitié presque, qui existait entre Mme de Staël et son frère.
La littérature s’empressait plutôt auprès de Lucien, d’abord au ministère de l’intérieur, puis dans son salon de la rue Verte et à sa terre du Plessis-Chamant. 11 y avait dans cet entourage plus d’animation, de jeunesse et d’ardeur. La politique s’y ingéniait à échauffer, pour les outre-passer parfois sous l'inspiration trop hâtive du maître du logis, les mouvements d'opinion qui devaient infailliblement porter le Premier Consul au souverain pouvoir. Mais les combinaisons politiques se cachaient sous les divertissements littéraires : à Paris, on faisait des lectures; on jouait des pièces au Plessis-Chamant, et Lucien , appelé à composer un poème épique , s’étudiait à l’art des vers en apprenant nos grands rôles tragiques dont il ne s’acquittait pas sans succès.
Mme Murat réunissait à Neuilly les brillants camarades de son mari et une partie des jeunes femmes qui figuraient aux Tuileries et à la Malmaison. Chez Mme Bacciochi, Élisa Bonaparte, on rencontrait quelques hommes de lettres choisis, M. de Fontanes, le plus intime et, ce qui n’était pas pour un salon un mince honneur, l’auteur du Génie du Christianisme, qui y faisait la lecture de sa touchante et si nouvelle Alala, et acceptait le patronage avoué de la maîtresse de la maison.
Venaient ensuite les réceptions plutôt politiques qu’amusantes des deux Consuls et des ministres: les plus fréquentées étaient celles de MM. Cambacérès, de Talleyrand et François de Neufchâteau. Après on
citait le salon du gouverneur de Paris, Junot, où le vif esprit et la parfaite distinction de sa jeune femme cherchaient à faire revivre tout ce que le personnel du jour permettait d’emprunter aux traditions d’autrefois, dont la maison maternelle lui avait donné la connaissance et le goût.
Enfin cette résurrection du monde se complétait par quelques sociétés ou amies, ou douteuses, ou hostiles qui, chaque jour, se dessinaient plus nettement. Telles étaient celles que l’on rencontrait chez Mmes de Montesson , de Genlis , Récamier , de Staél et de Luynes. Pressé par l’espace, nous ne pouvons que dire ici quelques mots du salon de la première, et il convient de le faire à cause de la liaison intime qui l’unissait à Mme Bonaparte.
Joséphine, nous l’avons vu, la connaissait depuis les premiers temps de son arrivée en France. Le vicomte de Beauharnais l’avait conduite dans une maison où venait alors tout Paris. On disait que Mme de Montesson était véritablement mariée au duc d’Orléans, aïeul du roi Louis-Philippe; que Louis XV avait permis ce mariage, mais avec la réserve de ne le reconnaître publiquement qu’au cas où il en naîtrait un enfant, ce qui n'eut point lieu. Quand vinrent les épreuves de la royauté , et le jour où le roi Louis XVI se vit en quelque sorte prisonnier dans son palais, Mme la comtesse de Montesson sollicita l’honneur qu’elle n’avait pas réclamé de l’heureux Louis XV, d’être reçue aux Tuileries. Touché d’une telle démarche, le roi lui fit répondre qu’il la re-
joqle
cevrait avec plaisir comme sa cousine ; elle fut annoncée sous le titre de duchesse douairière d’Orléans , et ce prince l’admit à faire sa partie de trictrac*. Désignée par cette conduite et sa qualité à la suspicion du temps, elle fut incarcérée au commencement de la Terreur, et, comme Mme de Beauharnais et tant d’autres, n’échappa que par miracle au sort qui lui était réservé. Lorsque le 18 brumaire fut venu restaurer la société française, le souvenir de son noble et courageux procédé, joint à la faveur toute particulière dont l’entoura le Premier Consul et à l’affection déférente que lui témoignait Joséphine, donnèrent à Mme de Montesson, pendant toute la durée du Consulat et le commencement de l’Empire, une position vraiment exceptionnelle. Aucun salon, pas même celui de Mme la baronne de Staël, ne pouvait lutter avec le sien d’importance et d’attrait. La pension que lui avait rendue le Premier Consul et ce qu elle put recouvrer de sa fortune personnelle lui faisaient un revenu de plus de deux cent mille francs, ce qui lui permit de reprendre son ancien état de maison, dans le bel hôtel qui lui appartenait, rue du Mont- Blanc
Mme de Montesson recevait tous les soirs et, chaque semaine, elle donnait un grand dîner très-fas-
1. .1 témoins sur l' Impératrice Joséphine , la Ville, la Cour et les Salons de Paris sous CEmpire, par Mme Ducrcst. Ed. Barba, p. 7. Noua laissons à l'auteur la responsabilité de ces détails.
2. L’hôtel Montesson allait de la rue du Mont-Blanc à la rue de Provence, et était situé où est aujourd’hui la cité d’Antin.
lueusement servi. La société chez elle était fort diversifiée. C’était un terrain neutre, plus accessible et plus libre que le salon du chef du gouvernement, où se rencontraient les nobles qui n’avaient point quitté la France et ceux qui rentraient de l’émigration, les nouveaux riches, les gens d’affaires bien lamés, les célébrités de tout genre, les étrangers de distinction, et, assure sa nièce, les plus jolies femmes de Paris Dans son salon, Mme de Montesson s’associait hautement à la politique de fusion du Premier Consul. H n’y avait pas là place pour l’opposition. C’était une maison amie, une sorte de succursale des Tuileries, dont le ton habituel était l’éloge ; mais, sous un gouvernement vierge de fautes, la louange c’était la justice. Mme Bonaparte qui , d’après les intentions de son mari , visitait peu de monde , venait souvent avec sa fille à l’hôtel Montesson, et s’y plaisait surtout en des déjeuners intimes et choisis , donnés à son intention. La maîtresse de la maison, qui, à cause de son âge et de quelques infirmités, recevait . tout le monde assise sur un canapé et les pieds recouverts par un petit tapis , se levait pour aller audevant de la femme du Premier Consul et pour la reconduire.
Mme de Montesson, dont on avait cité la beauté, comptait alors soixante-trois ans. Elle était très-petite et d’une extrême maigreur; mais cette exiguïté de sa personne n’excluait point chez elle la dignité des ma-