‹ Histoire de l'impératrice Joséphine. IIChapitre 73 sur 232 · Journal et Souvenirs de S. Girardin. t. III, p · texte numérisé non relu

Journal et Souvenirs de S. Girardin. t. III, p

paraissent aujourd’hui n’y plus mettre aucun intérêt. Soit insouciance, soit lassitude, jamais nation n’a été placée dans une position plus favorable pour être fortement gouvernée, et plus disposée à obéir à quiconque voudra la gouverner. Son chef ne connaît pas l’étendue de sa puissance et croit devoir encore dissimuler ses projets, ou modifier ses volontés, pour ne pas courir le risque de déplaire à tel ou à tel parti, à tel ou à tel individu. Ce qu’il vient de faire il l’eût pu faire plus tôt; ce qu’il faudrait faire, il le pourrait aujourd’hui : voilà ce qu’il ne croit pas, ce que l’on ne peut lui persuader. Son audace civile est loin d’égaler son audace guerrière. »

Consulté sur la question de savoir si Bonaparte serait Consul à vie, le peuple, presque unanime, avait répondu affirmativement. Il remettait, sans hésiter, ses destinées, pendant tout le temps que la Providence le laisserait ici-bas, à celui qui avait rendu la France si grande. Évidemment cette magistrature viagère était dans les vœux et l’ambition légitime du Premier Consul. Il y voyait au dedans une plus grande force et au dehors un prestige de stabilité qui devait lui donner les moyens de consolider son œuvre d’ordre et de patriotisme. Mais, bien inspiré , il n’avait voulu tenir que du peuple souverain tout accroissement de puissance, spontanément offert par le Sénat, en dehors de toute élection.

Le Conseil d’Ètat, chargé de rédiger les questions à soumettre au peuple, avait été d’avis de le consulter en même temps sur celle de savoir si le Premier

Consul , nommé à vie, aurait le droit de désigner son successeur. Bonaparte biffa cet article de sa main. 11 eut peur d’abord des embarras inhérents à cette faculté qui allait susciter autour de lui les ambitions rivales. Il est permis de croire qu 'alors il tenait aussi quelque compte des appréhensions de sa femme à cet égard. Joséphine, en effet, était sortie de cette sorte de lutte sans avoir rien perdu de l’affection de son époux, qui, habile à lire au fond des cœurs et connaissant bien celle qui devait s’immoler par dévouement pour lui, ne pouvait lui en vouloir d’aimer mieux sa personne que sa puissance. Il lui témoignait toujours la même tendresse et donnait aux siens des marques gracieuses d’affection qui allaient au cœur de Joséphine. C’est ce qui se voit dans cette lettre écrite par elle à la Martinique que les Anglais nous restituaient, le 12 mai, c’est-à-dire le jour où le Moniteur posait à la France la question du Consulat à vie. Mme Bonaparte fait grâce à sa mère, qu’elle appelle auprès d’elle au nom de son mari et au sien , de tout détail sur ses ennuis ; elle l’eût affligée sans en être peutêtre bien comprise à cette distance.

* Paris, le 22 floréal (12 mai)'.

« C’est le citoyen Bertin qui vous remettra ma lettre, ma chère maman. Le choix que fait Bonaparte

1. Cette lettre, autographe et inédite, fait partie des archives de la famille Tascher de La Pagerie. Elle ne porte point la date de l’année; mais cette date est indiquée par celle de la nomination du préfet colonial cité par Mme Bonaparte et arrivé dans la colonie en juillet 1802.

de lui, pour le nommer préfet de la Martinique, prouve l’estime qu’il lui porte et l’assurance qu’il fera le bonheur de cette colonie. Le citoyen Bertin vous donnera de mes nouvelles et vous remettra une boîte d’or enrichie de diamants, sur laquelle sont les portraits de Bonaparte, le mien et ceux de mes enfants. C’est un cadeau quevousfait mon mari; il désire qu'il vous soit agréable et que vous puissiez en jouir longtemps. Je veux aussi, ma chère maman, vous faire un présent. Je vous envoie un très-beau chapelet que m’a donné notre Saint-Père le Pape; il l’a béni de sa main. Je ne puis mieux prouver au Pape le cas que je fais de son cadeau qu’en le remettant à la plus vertueuse et à la meilleure des femmes.

« Bonaparte et moi avons le plus grand désir que vous veniez vivre avec nous; j’espère que vous vous rendrez à nos vœux, et que l’année ne se passera pas sans jouir de ce bonheur. Je vous ai mandé dans le temps le mariage de votre petite-fille avec un des frères de Bonaparte. C'est le qüatrième : il se nomme Louis; c’est un très-bon sujet; il a été élevé par Bonaparte; il est colonel d’un régiment de dragons, et n’a que vingt-trois ans. Il n’y a que quatre mois qu’il est marié, et sa femme est déjà grosse de trois mois. Me voilà bientôt grand’ maman : cela me paraît trèsplaisant.

« Écrivez-moi souvent et donnez-moi des nouvelles de toute ma famille. Décidez donc mon oncle à venir en France et à nous mener tous ses garçons : Bonaparte se chargera d’eux. Il devrait aussi m’en-

voyer ma filleule. Je profiterai, ma chère maman, de toutes les occasions pour vous écrire et vous renouveler l’assurance du tendre attachement de votre fille. Adieu, ma chère et bonne maman; je vous embrasse de tout mon cœur.

« La Pacerie-Bonaparte.

« Je laisse la plume âmes enfants qui veulent vous écrire. Écrivez à Bonaparte, cela lui fera plaisir. Envoyez-moi toutes les graines d’Amérique et tous les fruits : des patates, des bananes, des oranges, des mangots ou manguiers, enfin tout ce que vous pourrez en fruits et en graines. Mille choses aimables à nos connaissances1. »

L’alTaire du consulat à vie une fois réglée, Mme Bonaparte se rendit aux eaux de Plombières auxquelles elle redemandait une fécondité qui eût assüré nonseulement sa position, mais son affectueux empire sur

1. On a reproché à Joséphine , devenue puissante, do n’avoir point fait venir à Paris auprès d’elle sa mère, morte à la Martinique sans avoir contemplé la splendeur de sa Glle. Cette lettre répond à ce reproche et montre que si Mme do La Pagcrie, par suite do ses goûts simples, par appréhension d’un si long voyage à son âge et crainte du climat d'Europe, n’est pas venue en France, ce n est pas que sa fille, nous en verrons d'autres marques, ne l'en eût instamment priée , comme elle fait au reste de toute sa famille. On en lit précisément une preuve dans les quelques lignes ajoutées par Eugène et Hortense à celte lettre de leur mère qui avait invoqué le secours de leurs instances; nous les rétablissons ici dans leur intime simplicité :

« Je me joins à maman, ma chère grand’maman, pour vous donner des nouvelles de vos petits enfants. Je suis lo seul qui ne vous connaisse pas; mais j’espère que si vous ne venez pas en France, j’irai vous voir. Je le désire beaucoup, et le plus ardent de mes souhaits est de voir le moment où nous serons tous réunis , car

son époux, et livré celui-ci, sans embarras et sans contrainte, à ce courant de pouvoir héréditaire où le poussaient la faveur publique, l’ambition de famille et son souci de la durée d’un édifice déjà si glorieux, mais non affermi et point terminé. A son retour, après deux mois d’absence , Joséphine trouva le cabinet du Premier Consul en plein travail de réforme constitutionnelle.

En voyant l’empressement de la nation pour acclamer le pouvoir viager de Bonaparte, ceux qui n’avaient pu l’entraîner cherchèrent un moyen de redonner vie à leurs projets : ils le rencontrèrent dans les circonstances de l’élection populaire qui venait d’avoir lieu- En effet, pendant que l’opinion allait ainsi au-devant des désirs du Premier Consul, elle avait exprimé Ses vœux pour qu’une modification dans le même sens de durée et de stabilité fût apportée aux

maman nous fait espérer que vous viendrez cette année. Elle vous V engage, et, si cela est nécessaire, je me joins à elle de tout mon cœur. Adieu, ma bonne maman, écrivez-nous souvent, ne nous oubliez pas et comptez que je vous suis attaché commo le doit un bon fils à une bonne et tendre mère. Je vous embrasse do tout mon cœur.

« Eugène Beauharnais. s

« Votre Hortense qui vous aime toujours bien et qui se souvient toujours de vous avec bien du plaisir, veut aussi se joindre à son frère pour vous parler de son attachement et du désir qu’elle aurait de vous revoir. Je ne doute pas que ma chère maman ne fasse son possible pour venir embrasser ses enfants, ses petits-enfants, et bientôt son arrière petit-enfant. Celte réunion nous rendrait bien heureux, je vous assure. Adieu, ma chère maman, pensez toujours à votre Hortense, et ayez pour elle les sentiments bien tendres qu'elle vous a voués pour la vie.

a ilORTENSB BONAPARTE. »

Diqltl

autres parties de la constitution. Les questions déjà débattues revenaient donc sur le tapis. D’un autre côté, par son vote presque unanime, par cet acte de confiance illimitée, la nation semblait avoir délégué à Bonaparte , sa vie durant , sa propre souveraineté. C’était, disait-on, un blanc-seing qu’elle lui avait remis pour organiser le gouvernement au plus grand avantage du pays. Devenu ainsi pouvoir constituant, le Premier Consul, avec le seul concours du Sénat, et sans en référer de nouveau au peuple, avait faculté d’opérer dans la constitution les changements qui seraient reconnus nécessaires pour cadrer avec le consulat nouveau. Ses conseillers essayèrent de regagner tout le terrain qu’ils avaient perdu , ou du moins qu’ils n’avaient pas conquis. Ils s’entendirent pour exciter cette audace civile dont M. de Girardin nous accusait la prudente tiédeur : ils voulurent reprendre la désignation du successeur, emporter peut-être l’hérédité de famille, si on ne pouvait aller jusqu’au rétablissement de la monarchie.

Le courant était si favorable , l’occasion si engageante que si le Premier Consul eût eu un fils il est évident qu’il eût dès lors édifié, au profit de cet héritier naturel et incontesté , le pouvoir que tout semblait lui offrir. Mais, depuis trois mois, son embarras n’avait point diminué. Évidemment il n’était pas prêt à trancher, dans sa famille et en faveur de l’un de ses frères, cette question d’hérédité, grosse de jalousies et d’orages ; et jamais on n’a vu Napoléon faire

avant le temps des choses superflues. D’ailleurs on peut croire que, déjà à cette date, sans diminuer les mérites divers de ses frères, il aimait mieux, pour la continuation de son œuvre, un héritier, même adoptif, élevé par lui dans ses idées et façonné , dès l’enfance , à ses desseins. Sur trois de ses frères mariés, les deux premiers n’avaient que des filles. On ignorait ce qui naîtrait de la femme du troisième , alors enceinte de six mois. Le parti de l’hérédité attendait avec impatience l’accouchement de Mme Louis Bonaparte, et, si elle mettait au monde un fils, on ne doutait point que cet événement ne fût cause gagnée pour le système héréditaire, et que le Premier Consul ne le proclamât aussitôt en adoptant son neveu. Son affection particulière pour Louis et sa tendresse pour Hortense, à la fois sa belle-fille et sa belle-sœur, rendaient la chose certaine aux yeux d’un très-grand nombre, sans qu’il fût nécessaire d’avoir recours aux abominables suppositions par lesquelles l’esprit de parti, habile et pervers, trouvait le moyen d’attaquer la réputation ou la tranquillité de quatre victimes à la fois.

Mais si Bonaparte n’était pas prêt, ni dans sa volonté ni dans ses combinaisons, à organiser au sein de sa famille le gouvernement héréditaire, il pouvait au moins, sans inconvénient pour lui et avec profit pour la chose publique , se nantir de ce droit de désigner son successeurqu’ilavaitrefusé trois moisauparavant. Malgré la suppression de la question relative à ce point, un grand nombre de votes, donnant la réponse

complète, avaient formellement demandé que le Premier Consul eût celte faculté, qui rassurait les amis de la stabilité par la perpective de la transmission intelligente et sans secousses de l’autorité consulaire. Le vœu à cet égard devenait général. Le Premier Consul qui, dans le facile édifice de sa fortune, avait pris pour système de suivre et de ne jamais devancer l’opinion, se décida enfin, sauf à ne faire qu’une désignation tardive, et même testamentaire , du magistrat républicain destiné à lui succéder. Mais comme il gardait encore par-devers lui cette détermination, la seule à laquelle il voulût consentir, les projets continuaient à se produire dans Paris. Au Sénat, au Conseil d'Ëtat, dans les autres corps, dans les salons, dans les lieux publics, on indiquait, on examinait toutes les éventualités que permettait d’espérer une conjoncture si propice aux vœux de stabilité. Un bien plus grand nombre qu’au mois d’avril précédent voulait maintenant, sans plus tarder, revenir à la monarchie, sûr qu’on était de réhabiliter aux yeux de la France , en le remettant aux mains d’un consul glorieux qui serait un grand roi , ce sceptre tombé dix ans auparavant, débile et ensanglanté, sur la place des supplices. On disputait seulement sur le titre : les uns demandaient un Roi , d’autres un Empereur , et l’on parlait de refaire un Empire des Gaules , comme répondant mieux aux accroissements de territoire que la victoire avait donnés à l’ancienne France.

Telle était la situation des choses lorsque Mme Bo-

naparte revint de Plombières à la Malmaison. Les conseils étaient fréquents, mais le Premier Consul, comme toujours, se montra peu communicatif avec elle sur ses projets politiques. A son retour, Joséphine eut sur ce qui se préparait de nouvelles et, pour nous, bien intéressantes conversations avec cet ami, devenu de jour en jour un confident et un conseiller plus intime : nous aimons mieux y avoir encore recours que d’essayer ici de ses sentiments une expression à coup sûr moins fidèle et moins animée : « Les affaires vont bien (dit-elle à M. Thibaudeau , dans la journée du 31 juillet'); l’on va, en effet, faire quelques changements à la constitution : des lois organiques. Les deuxième et troisième Consuls seront nommés à vie; il n’y aura ni hérédité, ni désignation de successeur. Le Sénat conservera la nomination du Premier Consul en cas de vacance. J’ai dit, il y a quelques jours, à Bonaparte : « Eh bien ! quand me fais-tu Impératrice des Gaules? » Il a ri et m’a dit : <t Quoi ! la petite Joséphine Impératrice! » Je lui ai répondu en lui citant ce vers :

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.

« La femme de ce soldat partage son rang. » Il a répondu que c’était une absurdité.

Le surlendemain , M. Thibaudeau retourna à la Malmaison : « Je crois, lui dit encore Mme Bonaparte*,

Page 1