Mémoires sur le Consulat, par M. Thibaudeau, p
sentiment, sans en éprouver l’ardeur trop impatiente et l’audace inconsidérée.
On ne doit pas trop reprocher à Joséphine, influencée par ses craintes conjugales, son appréhension de l’avenir, ses préoccupations personnelles et sa lutte avec ses ennemis, de n’avoir point eu, dans toute cette crise, une nette et suffisante appréciation de cette faveur publique qui était la force et la loi de son mari, et de n’avoir pas mieux compris ce que pouvait et devait alors le Premier Consul. Au reste, c’est un reproche qui n’est pas commun que celui qui consiste à dire d’une femme aux prises avec la plus brillante destinée, qu’elle a péché par trop peu d ambition et par un excès de modération.
La désignation du successeur avait passe, mais l’hérédité était restée en chemin, et avec elle la question de séparation et de divorce que les plus impatients et les plus haineux n’avaient pas craint d’agiter prématurément et sans trop de mystère. Bonaparte avait repoussé ces tentatives peu séantes avec une * promptitude faite pour rassurer Joséphine, quoique troublé et malheureux parfois de se voir sans enfants de cette femme toujours aimée, quand, à un horizon déjà si distinct et si rapproché, brillait la couronne qui semblait l’appeler.
Pendant que la France se réjouissait, Mme Bonaparte restait avec les blessures qu’elle avait reçues dans cette sorte de lutte. Avec sa disposition d’esprit, elle vit presque un échec personnel dans la chute de Fouché, envoyé au Sénat par suite de la suppression
de son ministère de la police. Joséphine avait conçu pour lui un véritable attachement, parce qu’elle croyait pouvoir compter sur son dévouement, mais beaucoup plus [>arce qu’elle avait une entière confiance en son habileté un peu vantarde, et dans son bonheur, qu’il lui exagérait, pour déjouer les tentatives ourdies contre Bonaparte. « Et puis (disait-elle à son fidèle conseiller d’État} il dit la vérité et n'est point flatteur*. » Le Premier Consul voyait, au contraire, avec peine l’influence envahissante que cherchait à prendre ce ministre sous le couvert de fonctions peu définies, qui lui permettaient de toucher à tout, et le poussaient même à vouloir indiscrètement se rendre important dans sa famille. L'administration générale de la police fut attribuée au département de la justice, à la tête duquel fut placé Bégnier. « Je crains bien (ajoutait Joséphine à M. Thibaudeau’) que la suppression du ministère de la police et le renvoi de Fouché n’aient des suites fâcheuses. » Cependant elle rendait justice à l’honnêteté de son successeur : « Le Premier Consul, lui dit-elle quand Régnier fut lui rendre visite, a fait en vous un bon choix ; il pouvait en faire un aussi bon, il ne pouvait en faire un meilleur; mais je vous conseille de lui dire toujours la vérité etde ne pas le flatter. » Dans sa persuasion, elle donna à Fouché, au moment de son départ, les plus touchantes marques de sympathie : à cinq ans de là, celui-ci l’en récompensait à sa façon, en lui faisant, le premier,