Mémoires de Bourrienne . I. IV, p
elle accordait, ainsi que sa mère, au général Moreau tous les titres à un premier rôle, elle était froissée, et pour lui et pour elle-même, de le voir relégué au second. 11 y avait chez Moreau assez de jalousie contre le Premier Consul, assez de mauvaise humeur de son étonnante fortune à laquelle il se reprochait d’avoir contribué au 18 brumaire, pour le jeter, par une pente naturelle, dans cet isolement, d’abord silencieux, devenu facilement une hostilité déclarée, que l’on a décorée , à tort , du nom d’opposition puritaine. Mais faible de caractère, quoique d’un courage intrépide , il ne serait peut-être jamais allé jusqu’au complot et à l'alliance avec les ennemis de son pays , sans les perpétuelles incitations de sa femme et surtout de sa belle-mère, qui avaient fait de sa maison l’une des plus élégantes et en même temps des plus malveillantes de Paris, où tout ce qui était opposé au Premier Consul était accueilli avec faveur. On y donnait de très-beaux bals, que fréquentait avec empressement une partie du faubourg Saint-Germain, habile à brouiller'.
1. Voir pour toutes ces relations de la famille de Moreau aveccelle du Premier Consul, M. Mcnneval, t lit, p. 57; Tbibaudeau, p. 322; Bourrienne, l. IV, p. 250, et le Mémorial Je Sainte-Ilélène, t. I", pastim. Nous ne prenons, dans M. de Las Cases, que ce passage :
« Depuis longtemps, le Premier Consul avait rompu avec Moreau. Celui-ci était entièrement gouverné par sa femme, « malheur toujours funeste, disait l’Empereur, parce qu’on n'est alors ni soi ni sa femme; qu’on n’est plus rien. > Moreau so montrait tantôt bien, tantôt mal pour le Premier Consul ; tantôt obséquieux, tantôt caustique. Le Premier Consul, qui eôt désiré se rattacher, se vit obligé de s’en éloigner tout à lait. « Moreau finira, avait-il dit, par venir se casser la figure sur les colonnes du palais. » 11 n'y était que trop h 15
L’arrestation de Moreau causa une véritable douleur ; on était affligé de voir une telle gloire mêlée à de tels desseins. Mais la colère fut vive contre le parti qui , trois ans seulement après la machine infernale , était de nouveau trouvé la main dans des complots dont la mort de l’homme indispensable devait être , qu’on le voulût ou non , nécessairement le premier acte. Bonaparte se reprocha alors tout ce qu’il avait encore fait pour les royalistes depuis l’attentat de la rue Saint- Nicaise : amnistie complète, biens rendus, admission dans tous les emplois , même auprès de sa personne, sans compter ce que lui devait la religion. Devant cette ingratitude de parti , une réaction soudaine se produisit dans son esprit. Lors du 3 nivôse son courroux irréfléchi s’en était d’abord pris aux républicains; aujourd’hui il était exaspéré contre les royalistes, et « il était résolu (ainsi qu’il le répétait à chaque instant) à ne leur accorder aucun quartier*. » Joséphine, qui avait tant ménagé et protégé ce parti , partageait doublement l’indignation de son époux; car, avonsnous dit, au sentiment que lui faisait éprouver l’ingratitude se joignait la douleur de voir revenir
poussé par les inconséquences ridicules et les prétentions de sa femme et de sa belle-mère. Celle-ci allait jusqu'à vouloir disputer le pas à la femme du Premier Consul. Le ministre des Relations extérieures avait été obligé une fois, disait Napoléon, d'employer la force pour l'arrêter dans une fête ministérielle. » ( Mémorial , t. I",