‹ Histoire de l'imprimerieChapitre 16 sur 43 · LIBRAIRIE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE

- -jWWW.

sommaire.

I. 1>es libra ir«« rb« Icj anciens. — 11- Librairie en Fiance , aïiut 81 après fiaveniion de l'imprimerie. — 111. L i lira ires - éd i teu rs ; leurs rapports avec les ailleurs; r6 mu iié ration des auteurs. — [V. Pni|iri.'li- Iflteraire ; contrefaçon.— V. ft>u-f ri niions; prosperlns. — VI. Klat il ■ ■ lu [ilmiirir ili; m» jours. — VII. Lutalion dis livres; l'abiucls de lecture. — V [ 11. Afflclieurs ; colporteurs; crieun publics.

I. Le commerce des livresque nous appelons librairie eu fort ancien. Quoique l'invention de l'imprimerie, en multipliant les livres, lui ait donné dans ces derniers siècles une immense extension, il ne laissail pas de s'exercer avec activité chez les Grecs et chez les Romains, qui comptaient tant de poêles, d'orateurs, d'historiens, de philosophes, dont les nombreux écrits étaient livrés à la publicité; mais, par suite des bouleversements politiques, nous n'en possédons qu'une bien faible partie. Xénophon (1) est un des premiers auteurs qui fassent mention du commerce des livres.

En Grèce, le libraire concentrait dans sa profession tous les travaux relatifs à la confection d'un livre. • Il était à la fois, dit Vossius, dans son commentaire sur Catulle, l'écrivain

(I) Anabaie, VII. 5.

{biblioyraphus) , le relieur (bibtiopegus) cl le marchand [btbliopola). »

Les librairies d'Athènes ressemblaient a lies cercles littéraires : le libraire y lisait à haute voix la publication nouvelle. On y discutait des matières philosophiques; ou parlait des affaires d'État; on s'entretenait du théâtre, on pesait le mérite des acteurs et des auteurs. C'était le rendez-vous des savants et des oisifs.

A l'opposé des libraires de Rome, qui s'occupaient principalement des ouvrages sérieux, ceux d'Athènes recherchaient d'ordinaire les livres d'agrément. Une grande partie s'écoulait dans les contrées voisines, quelques-uns étaient expédiés jusque dans les colonies grecques établies sur le Ponl-Enxin (i).

C'est a Athènes et à Corinthe que se trouvaient les principaux établissements de librairie en Grèce.

Les ltomains distinguaient les librarii ou copistes de livres, des bibliopolœ, marchands de livres, bien que souvent on ait confondu ces deux expressions. On appelait aussi les premiers antiquarii, parce qu'ils copiaient d'anciens ouvrages; c'étaient, pour la plupart, des esclaves comme les medici, bibUolhecarii, infannatores, etc. Ceux, pourtant, qui servaient bien leurs maîtres, et qui savaient gagner leur affection, étaient certains de recevoir leur affranchissement; mais ils n'en restaient pas moins attachés a la personne du maître, qui seulement les traitait alors avec distinction. On sait l'amitié que Cicéron portail à l'affranchi qu'il avait fait le précepteur de son Sis.

Les citoyens riches et puissants qui se livraient à l'élude

(1) AneckartU, tom. lit, p ta».

des lettres, entretenaient un grand nombre de ces esclaves rendus à la liberté; ils les employaient à copier principalement des ouvrages grecs. Beaucoup d'entre eux, dit I'aulus, copiaient sans rien comprendre au contenu de l'ouvrage dont

lude des copies. L'un des plus grands services que l'imprimerie ait rendus au monde a été non-seulement de multiplier à volonté les exemplaires d'un ouvrage, mais encore de les reproduire sans en altérer la fidélité.

Les femmes exerçaient aussi le métier de copistes, Ubrariw. Origènc, qui était un grand amateur de livres, employait dans sa maison, outre des copistes, un certain nombre de jeunes filles, puellœ, qui s'acquittaient de leur tâche avec beaucoup d'exactitude et de goût.

Ce n'est guère que sous les empereurs que la librairie devint un commerce spécial et important, et que ceux qui l'exploitaient formèrent un corps de négociants qui eut ses règlements ci ses privilèges particulièrement spécifiés dans la législation romaine. Le célèbre critique Qnintilien exhorte, dans un passage de ses œuvres, Tryphon, le premier libraire de Rome, a ne livrer au public que des ouvrages bons et corrects. Ce Tryphon, plus habile que ses confrères, choisissait ses copistes parmi les personnes les plus instruites et les plus capables; c'était l'Eslienne de son temps. Il avait une haute idée de son art, et, par un excès de vanité dont ne se défendent pas toujours les hommes sensés, il se faisait appeler le docteur copiste, doctorem librarium.

Les bibliopolœ ou libraires romains, comme ceux de nos jours, distribuaient des prospectus et publiaient le catalogue

de leurs ouvrages. Ils nommaient ee catalogue index ou bien syllabus, du mol grec «nAXaaëavw, car il résumait les matières contenues dans l'ouvrage, il n'était point Tait comme aujourd'hui par ordre alphabétique, niais sous forme de sommaire et en tèie du livre.

Un grand nombre de libraires faisaient revoir cl corriger les ouvrages par les auteurs eux-mêmes, afin qu'ils fussent plus corrects. Aiilu-Gcllc en cite un, qui déliait qu'on lui montrât la moindre faute dans tes livres qu'il étalait en vente. Comme on voit, la belle devise sine memla, sans faute, n'est pas nouvelle. Toutefois, ajoute le même auteur, il se trouvait des libraires qui, tout en prétendant n'avoir que des livres corrects, trompaient le public ignorant : le charlatanisme est de tous les temps.

Il existait à Home plusieurs quartiers spécialement consacrés au commerce de la librairie. Dans celui qu'on appelait les Sigilleria , parce qu'on y vendait de petites images des dieux en forme de cachets , il y avait aussi un bazar où l'on pouvait acheter à bon compte les œuvres de Virgile et d'Horace. (In autre marché île librairie se tenait encore in Argileto ad forum Cœsaris, c'est-à-dire sur une grande place que Jules César avait fait construire. C'est là que furent exposés les poèmes de Martial (1).

Plusieurs boutiques de libraires se tenaient aussi in vico Sandaliario , ou dans la rue des Fabricants de chaussures.

Il y en avait aussi beaucoup sous les portiques des temples ou des théâtres. La librairie des Sosies , si vantée par Horace, était située près des temples de Janus et de Verlumnc.

(I) Vnjt'i les iHH-sics île Murlial ; elles sont |ileiiu's île renseignement furieux, tant sur les libraires de Rome, leurs boutique! el leurs habi'-

Les propriétaires de ces boutiques affichaient les titres de leurs ouvrages sur les colonnes du vestibule, d'autres sur les portes, comme on le fait encore de nos jours. On donnait le nom de libraria aux boutiques des libraires, et c'est par analogie que le mol français librairie signifia longtemps bibliothèque.

Les auteurs se servaient de ces boutiques comme de lieux de rendez-vous. Ils y venaient lire leurs ouvrages et discuter sur les nouvelles du jour. Cet usage existait également dans la Grèce.

La probité n'était pas la vertu liislinclive des libraires romains, ils avaient souvent recours à des ruses de charlatan pour mystifier le public ; c'est ainsi qu'il leur arrivait de mettre sur un nouveau livre le nom d'un auteur connu , afin de donner de la vogue à cet ouvrage. Ualien raconte qu'un libraire de Rome fit apposer son nom sur l'œuvre d'un autre auteur; mais qu'un crtidit, ne reconnaissant pas son style, s'aperçut bientôt de la supercherie.

Le prix des livres , si l'on considère celui du papyrus , du parchemin et la peine de les copier, était assez modique. Cependant, si les demandes d'un même ouvrage venaient à se multiplier, les libraires en haussaient immédiatement le prix. Ce n'est pas ainsi pourtant qu'en agit le libraire Atrectus, qui demeurait dans le quartier Argilète. Il mit le premier livre des Ëpigrammes de Martial à un prix si juste , que , déduction faite des frais de parchemin et de copiste, il ne lui restait presque rien. Malgré cela , le poète se plaignit encore que son ouvrage se vendait trop cher {!).

ludes, que sur les livres, leurs copistes, leurs reliures, leurs affiches el les endroits où ils étaient étalés.

(1) • Pour cin<| deniers, il te donnera dn premier ou du second rayon

Lucie» se moque au contraire d'un Crépis ignorant, qui, voulant se monter une bibliothèque complète , se laissait toujours duper par les libraires, parce qu'il n'avait aucune notion de littérature.

On pense que déjà le-^ libraires achetaient aux auteurs le droit de publier leurs ouvrages. Ils faisaient la cliasse aux bons écrivains ; el , s'ils en dépistaient un qui eut du talent et de la vogue , ils le relançaient si bien , que de gré ou de force il fallait qu'il comptât avec eux. Ils ne lui laissaient ni repos ni trêve qu'il n'eût mis la dernière main à ses œuvres : c'est ainsi qu'en agit Tryphon. Il arrivait souvent que les amateurs surenchérissaient un ouvrage, si cet ouvrage était écrit de la propre main de l'auteur. Cette enchère s'appelait pretium nffectiotiis , prix d'affection. Aulu-Gelle rapporte que l'on offrit vingt pièces d'or du manuscrit de ['Énéide(h pièce d'or valait environ H francs).

Les libraires romains faisaient aussi des envois dans les provinces même les plus reculées de l'empire et jusqu'en Afrique; mais il parait que ce pays ne recevait que les livres de rebut, comme qui dirait des livres de colportage.

An reste, des établissements de librairie existaient à Naples. ;'i Marseille , à Lyon , dans les Gaules alors soumises aux Romains.

IL Pendant la plus grande partie du moyen âge la transcription des livres en France, comme dans le reste de l'Europe, se faisait presque exclusivement dans les monastères, qui étaient en même temps des écoles publiques , el dans les bibliothèques desquels les étudiants pouvaient consulter ou

uiilut) un Martial . iioli à la pierre nonre cl colorié en pourpre. — Tu ne vaux pas tnni, me diras-tu. — Tu as raison, Litpcrrus. ■

copier les livres don! ils avaient besoin. Les monarques, les princes avaient aussi des copistes attachés à leur service.

On comprend que, dans cette période, les lihraires ne furent que des espèces de courtiers qui se chargeaient de procurer des livres aux personnes assez riches pour en acheter.

Mais au xin* siècle, après la fondation des universités (i), la profession de copiste (stationarius) se sécularisa; le grand nomhre d'écoliers que ces établissements attiraient donna aussi au commerce du libraire [librarius) un plus grand essor ; et tout ce qui concernait la confection des livres, papier, parchemin, copie, enluminure, reliure, vente, aclial, etc., comme plus tard l'imprimerie elle-même, fut placé sous la juridiction de l'Université de Paris.

Les premiers statuts qu'elle dressa pour la librairie remon-

(1) Quoique Charlcmagnc soit le patron du corps universitaire, à cause de la sollicitude qui' ce pr.ure munira pour l'Huliliwiiu'iil ilendcs publiques, 00 l'on enseignait les lettre, et le; sciences, il n'est pu,, comme on l'a dit quelquefois, le fondateur de l'Université de Paris. U'tte institution, telle qu'elle existait jadis, ne remonte qu'au règne de Louis VI ou à celui de Louis Vil. Sous saint Louis, on l'appela unfrtrtitê, soit parce qu'elle comprenait dans son enseignement l'unn-ecalilé des r.m naissances humaines, soit parce ijuYIlc réunissait sinis sa juridiction les maîtres, les écoliers, les écrivains, les libraires, relieurs, papetiers, parrlieininii'rs, et plus toril les .imprimeurs. De grands et nombreux privilèges lui furent concédés par les rois de France, et, depuis Charles V, elle prenait le titre de 1111c nlnee du roi. C'était la plus ancienne et la plus illustre université d'Europe. A l'instar de celle-ci, bcaurouu d'autres furent fondées en différentes villes cl a diverses époques. Il y en eut une à Toulouse, en 1*1)9; a Montpellier, en 1284; à Oxford (Angleterre), vers ISOG; à Valence (Espagne), en t*09; puis à Vienne ( Autriche), à Prague, à Salamanque.it Louvain, a Florence, etc.; et. dans ces derniers temps, à liei lin , en I8I0; à Saint-Pétersbourg, en 1819.

Toutes nos anciennes universités furent supprimées en 1780; ce n'est qu'en 1808 qu'un décret impérial créa un nouveau corps enseignant, soin le nom collectif d'Université de France , dont le siège est à Paris, dans les UtiDKnti de l'ancienne Sorbounc.

tent à 1473; elles les renouvela et les compléta à diverses époques, notamment en 1323 et Ces règlements soûl communs aux stationnaires et aux libraires, parce que souvent les deux professions étaient exercées par la même personne, ou que, du moins, le libraire, se chargeant de faire transcrire les livres, était responsable de ceux qu'il vendait ; il devait, avant de les exposer, les soumettre à l'examen de l'Université, "puis en afficher dans sa boutique le catalogue avec le prix.

Les libraires fournissaient un cautionnement et prêtaient serment entre les mains du recteur d'observer fidèlement les règlements; ils n'étaient d'ailleurs reçus que sur l'attestation de leur probité et de leur capacité. Quatre d'entre eux , qu'on appelait grands libraires [majores librarii), étaient spécialemont délégués par ITniversilé pour surveiller le corps de la librairie et taxer le prix des livres (voir ci-dessus, chap. III , et IV). Comme les manuscrits étaient alors rares et chers, l'Université, dans le but de favoriser l'instruction, enjoignait aux libraires de louer des livres , moyennant caution suffisante, à ceux qui, n'ayant pas le moyen de les acheter, voulaient les lire ou les copier.

Les libraires qui signèrent le règlement de 1323, après avoir prèle serment, la main étendue vers un crucifix, manibus omnium et singularium ad crucem extetuis, étaient au nombre de vingt-huit, parmi lesquels se trouvaient deux femmes : Thomas de Malbodia ; Jean Briton dit aussi de Saint- Paul; Thomas Normand; Godefroi Briton , notaire public; Geoffiroî de Saint-Léger ; Guillaume le Grand, rue des Noyers, anglais; Étienne dit Sauvage; Godefroi Lolltaringo, lorrain; Pierre dit Bon Enfant; Thomas de Sens; Nicolas dit Petit Clerc; Jean dit Cuyvendale, anglais, l'un des servants de

l'Université; Jean de Meillac; Pierre de Péroné, sa femme; Nicolas d'Ecosse; Radulphe de Varedis; Guillaume dit au Bâton (était Baculo) ; Pontius Gilbosc de Noblans ; Jean Pouclier; Gilles de Vivars; Jean Briton le Jeune; Jean de Reims; Nicolas dit Cliallamamc; Nicolas de Ybuna; Godefroi dit le Noyinant ; Marguerite , femme d'un certain Jacques de Troancio; Mathieu d'Arras (de Alrebate) , et Thomas de Wymondlkold, anglais; entre lesquels furent élus quatre grands libraires jurés : Jean de Guyvcmlale; Jean de Saint-Paul ; Jean Briton le Jeune, el Pierre dit de Péroné.

Voici maintenant les noms des vingt-huit libraires et stationnaircs-j tirés qui apposèrent leurs signatures au règlement universitaire du 6 octobre 1342 : Thomas de Sens; Nicolas des Branches; Jean Vacbet; Jean du Petit, anglais; Guillaume d'Orléans ; Robert d'Écosse ; Jean dit Pi xstre Jean; Jean Poniton; Nicolas Tuel; Geolïroi le Cauchois; Henri de Cornouille ; Henri de Ncnnanc ; Jean Magni ; Conrard l'Allemand ; Gilbert de Hollande ; Jean de la Fontaine; Thomas l'Anglais; Ricliard de Montbaslon; Ebert dit du Martray ; Ivcs Grcal; Guillaume dit le Bourguignon ; Matliieu Lcvavasseur ; Guillaume de Capri; lvcs dit le Breton; Simon dit l'Escholier ; Jean dit le Nonnant ; Michel de la Vacherie et Guillaume Herbert. — Les quatre grands libraires que l'Université élut cette année pour la taxe des livres furent Jean de la Fontaine , Ivcs dit Greal, Jean Vacliel et Alain Briton.

On ne retrouve, dans cette seconde liste, qu'un seul des libraires nommés dans la première dix-neuf ans auparavant, Thomas de Sens , à moins que Thomas l'Anglais ne soit aussi le même que Thomas de Wyinondlkold , anglais.

Outre les libraires assermentés, qu'on appelait libraires jurés, il y avait des libraires non-jnrés, c'est-à-dire qui n'a-

valent pas été reçus par le recteur et n'avaieul pas prêté serment. C'étaient pour la plupart de pauvres écrivains qui, ne pouvant plus exercer leur profession, s'étaient faits libraires.

L'Université les tolérait, mais à condition qu'ils ne vendraient que des livres de bas prix, dix sols au plus (environ deux écus), et qu'ils fourniraient caution pour répondre des contraventions qu'ils pourraient commettre ; car ils étaient toujours sous la juridiction de l'Université, et jouissaient, comme les autres, des privilèges et immunités concédés à ce corps enseignant; aussi le nombre des non-jurés s'étant prodigieusement accru, Charles Vfll, sur les représentations des fermiers des impôts, régla , par son édit de 1488, qu'il n'y aurait plus iptc les jurés qui jouiraient des privilèges universitaires : 24 libraires (t); 4 parcheminiers ; 4 marchands de papier, demeurant a Paris, et 7 manufacturiers, 3 en la ville de Troyes, et 4 à Corbeil et A Essonne; 2 enlumineurs; 2 relieurs; 2 écrivains de livres.

Les libraires pouvaient exercer en même temps ces différentes professions qui toutes dépendaient de l'Université; Charles VED leur avait même permis, par sa déclaration dti mois d'avril 1485, de cumuler avec leur commerce les fonctions de praticien, de notaire, etc. On voit, en effet, dans un acte universitaire du 21 juin 1488, qu'un avocat du roi en Parlement avait été reçu au nombre des libraires jurés. Mais l'Université leur défendait d'embrasser des états infimes. Ainsi, le 19 juin 1436, elle admonesta en assemblée générale les libraires qui ne tenaient pas dignement leur office, et sur-

(1) Déjà, depuis quelque lciuiw.lt- litiriuris jiin'^ ùiiii.'nl iviluits A Si ; r'rst ce qui scmblfi ré>iillir (l'un nflc. umviT-iliiuv (lu 18 avril Ii48, commentant ainsi : ■ Jean IVrquel l'.iiné. Illirnire juri- en l'Uni vrrsilé. Un nntnlire rte. 2t. -

lout ceux qui se mêlaient Je métiers vils {maxime ilii qui se immiscent ministeriis vilibus). Un siècle plus lard, le 17 septembre 1568, Jean Ricouart fut cite au tribunal «lu recteur, qui lui enjoignit de quitter le métier de charbonnier, sous peine d'être déchu de son office de libraire.

Après rétablissement de l'imprimerie, les typographes, ayant succédé aux écrivains, participèrent aux droits et aux prérogatives des libraires, et comme eux furent astreints à demeurer dans le quartier de l'Université ; et de même qu'il y avait eu des libraires stalionnaires, il y eut alors des imprimeurslibraires parmi les vingt-quatre jurés (Voir t. Ier, pag. 2(jO). Les uns et les autres continuèrent d'être considérés comme ofliciers de l'Université, au* processions de laquelle ils étaient tenus d'assister, et dont ils arboraient souvent les armes en tête de leurs éditions : ces armes étaient l'écn de France chargé d'une main qui sort d'une nuée et présenle un livre fermé.

L'Université les couvrit toujours de sa protection et ne cessa de revendiquer en leur faveur les franchises qu'elle avait obtenues pour ses membres, au nombre desquels elle supplia Charles VIII de comprendre les libraires, relieurs, etc. ; elle sollicita Louis XII de les décharger de leur part d'une taxe de 30,000 livres imposée sur la ville de Paris pour les frais de la guerre, et demanda a François lsr de les exempter de faire le guet, de garder les portes de la ville et de payer aucune contribution à cet effet. Plus tard , on la trouve encore présentant pour eux une requête au Parlement, afin d'empêcher tes fripiers et merciers , d'acheter ou vendre de vieux livres et des parchemins; puis, adressant une remontrance àllenri 111, pour qu'il fit cesser les vexations dont ils étaient l'objet de la part des fermiers de la douane touchant le transport de leurs livres ; enfin, après les guerres civiles, elle s'emploie auprès TOME II 23

de Henri IV pour obtenir de ce prince la confirmation des privilèges dont ils jouissaient, de ne payer pour leur commerce aucun impôt, taxe, subside ou péage; ce qui leur fut accordé par les lettres-patentes du 20 février 139b.

Les quatre grands libraires jurés dont nous avons parlé plus haut, et qui, dans l'origine, étaient principalement chargés de lîxcr le prix des manuscrits, eurent dans leurs attributions , après l'invention de l'art typographique, l'inspection de l'imprimerie. Ils devaient veiller a ce que les livres fussent imprimés correctement , en beaux caractères et sur bon papier. De 1610 à 1018, on les appela gardes de l'Université ; mais, en 1618, unéditde Louis XIII tes remplaça par une chambre syndicale, composée d'un syndic et de quatre adjoints élus par la communauté des libraires et imprimeurs.

En 1049, celte communauté dressa un règlement en trentesix articles où les Libraires jures furent supprimés, et pour lequel le roi donna ses Ictlres patentes. L'Université s'opposa en vain à l'enregistrement; les guerres civiles et étrangères qui survinrent l'eirqicchÈrcnl de poursuivre cette affaire.

Enlin,en 1680, un édit, enregistré au Parlement le 21 août, régla tout ce qui concerne l'imprimerie et la librairie de Taris, fixa le nombre des imprimeurs à trente-six (1) et ne parla plus de libraires jurés, de sorte que ces deux professions furent soustraites à l'autorité de l'Université. 11 paraît que ce nouvel ordre de choses fut amené par les libraires non jures dont le nombre s'était extrêmement multiplié ; déjà les lettres patentes de Henri III, du 10 novembre iîi&i, les avaient fait

(i) Cette disposition lui m.iiule nue jusijnVi I époque de la révolution. Le nombre des imprimeurs, dans les autres villes du rojaume, fut Usé et inortiné par différents édils, cl notamment par les arrêts du conseil du SI juillet 1701 elrt.i mars 1739. (Voir tome l«, pape» 165, 219, 263-67.)

participer aux exemptions du la librairie, el sous le règne lie Louis XIII ils commencèrent à être admis, avec les libraires jurés, dans le gouvernement îles affaires de la corporation.

Les imprimeurs et les libraires continuèrent de former une seule communauté; mais les relieurs el doreurs, <[tii jusqu'alors en avaient fait partie , en furent distraits el reçurent un règlement particulier par un édil enregistré le 7 septembre 1686 (i).

L'Université, malgré ses réclamations, ne conserva dans la nouvelle organisation de l'imprimerie et de la librairie que quelques prérogatives honorifiques. Ainsi le certificat constatant que l'aspirant à la mai Irise d'imprimeur ou libraire était congru en langue latine, et savait au moins lire le grec , devait être délivré par le recteur de l'Université. Chaque fois qu'un nouveau recteur élait élu, ce qui avait lieu tous les trois mois (mais le même était ordinairement continue pendant deux ans), il se faisait une procession solennelle, appelée procession du recteur, à laquelle assistaient les imprimeurs, les libraires, les papetiers, les parcheminiers, les relieurs, les écrivains jurés, les enlumineurs , comme appartenant au corps universitaire. Celle procession parlait du siège de l'Université, jadis le couvent des Mathurins-Sainl-Jacquos, et plus tard le collège Lonis-le-Grand, pour se rendre dans une église de Paris.

Au reslc , la communaulé des imprimeurs et libraires conserva en partie les franchises dont elle avait joui sous le pa-

(I) Dè-tlors, il ne fui plus permis aux relieur* île joindre à leur profession celle île libraire, nunine il- le laisau'HI souvent nu paru™ lit. On iléfeniliL aiist,! an\ libraires il'eM'irer simullnné.nii'ïil :i l'avenir l'imprimerie et ia librairie; mai» relie dernière disposition fut abroge par le rèslemnil de 17».

tronage universilaire, et qui avaient souvent été confirmées cl même augmentées par l'autorité royale, comme elles furent maintenues dans les règlements subséquents , notamment dans ceux Je 1723 et de 1777. Ce dernier règlement resta en vigueur jusqu'à la révolution.

Il n'y avait pas autrefois de ces petits marchands appelés libraires étalagisles.si nombreux aujourd'hui et qui sont établis principalement sur les parapets des ponts et des quais. Aucun étalage de livres n'était toléré sur la voie publique. Les libraires et imprimeurs enx-méinesélaient astrcinlsà n'avoir (pu' une boutique ou officine pour y exercer leur profession ; il leur était expressément défendu d'avoir des boutiques portatives pour y exposer des livres dans les places publiques ou même dans les foires (1).

Celte prohibition de l'étalage des livres avait pour but , dit le règlement de 1649, «de remettre l'imprimerie et la librairie en honneur, et de retrancher les choses qui tendent à son avilissement. »

Depuis que tes anciens règlements ont été abrogés par la révolution de 1781) , on voit souvent des livres figurer, dans certains étalages, à côté de vieilles ferrailles, de vieux meubles , etc.

Quant aux libraires étalagistes de profession, ils ne sont l>as assujettis au brevet, mais ils doivent se munir d'une permission de l'autorité.

Le commerce de la librairie a toujours été d'une grande importance en Allemagne. Il y a longtemps déjà que la nation allemande passe pour aimer singulièrement les livres. Aussi

(I] Déclaration de Franco» I" rin 31 noùt 1S50. — fciiil ili Charles IX , mai IW1.— Rcffemrab de 1619, iGi.1, tCRfi, na:.. — No mb reu* irrtts

y rrlalifi.

les écrivains de ce pays se sont-ils souvent occupés de suivre le mouvement de la branche d'industrie qui est le plus en honneur dans leur studieuse patrie.

La ville de Lelpsick en Saxe est depuis plusieurs siècles le centre de la librairie allemande. Il s'y tient deux fois par an, à Pâques et à la Saint-Michel, une foireimx livres. La première eut lie» en 1392, et l'usage ou ;i commué sans interruption depuis celte époque jusqu'à présent.

Les deux pays d'Europe où la librairie s'exerce encore le plus activement sont l'Italie et l'Angleterre.

La librairie italienne a été jadis plus florissante qu'elle ne t'est aujourd'hui.

La librairie anglaise au contraire n'a pris une grande extension que depuis environ un siècle.

Hors d'Europe, nous ne citerons que les États-unis d'Amérique, où le commerce des livres est devenu très-considérable.

III. L'éditeur est celui qui public un ouvrage; mais, quoiqu'un auteur, en faisant imprimer et en vendant lui-même ses œuvres, devienne ainsi son propre éditeur, on entend ordinairement par ce mot le publicaleur des ouvrages d'atilrui.

Après l'invention de l'imprimerie, on vit les Erasme, les lîudé, les Lascaris; plus tard, les lleinsius, les Scaligcr, les Vossius, même de savants imprimeurs, tels que les Aide, les i-lsliennc, etc., donner des éditions des auteurs de l'antiquité, mues sur différents manuscrits. et enrichies d'annotations et «le commentaires.

i.e même travail s'est opéré pour les auteurs modernes; on en a publié de nombreuses éditions auxquelles on a joint :iussi des remarques, des préfaces, des notices biographiques, ■et plus d'un homme de lettres s'est acquis de la réputation en propageant, comme éditeur, celle des autres.

Le plus souvent, ce sont les libraires qui se fonlédileurs, soit d'ouvrages tombés dans le domaine public, soil d'ouvrages pour lesquels ils ont à traiter avec les auteurs, et c'est principalement sous ce point de vue que nous envisageons la question.

Les spéculations de ce genre sont bien ebanceuscs; il faut y réfléchir à deux fois avant d'entreprendre une publication importante, surtout dans notre siècle où l'ornementation typographique, la gravure et autres il lustra lions coûteuses sont une condition presque indispensable du succès d'un livre.

De faux calculs, une concurrence téméraire peuvent enirainer la ruine d'un éditeur et la faire peser plus ou moins gravement sur l'imprimeur et sur ceux qui ont coopéré à une entreprise mal concertée.

Les valeurs de la librairie ne ressemblent pas à celles des autres genres de commerce. Ces dernières sont à peu près réelles, celles de ta librairie sont souvent idéales. Ce n'est pas toujours, ce n'est presque jamais la bonté, l'importance des ouvrages qui en fait le succès commercial ; ainsi la Mécanique de Lagrange, la Statistique chimique de Berlhollet, la Théorie de la chaleur par Fournier, n'ont point eu de succès commercial.

Il y a trente ans, c'était une fureur de réimprimer nos grands écrivains français; les éditions de luxe surgissaient de toutes parts. Le public en Tut rassasié; et, quelques années après, des volumes qui se vendaient primitivement 8 ou 10 francs valaient a peine le poids du papier.

L'éditeur qui traite avec les auteurs pour la publication de leurs ouvrages a encore plus de chances a courir. Il faudrait qu'il fui lui-même homme de lettres pour apprécier le mérite de l'ouvrage qu'on lui propose d'éditer; il faudrait qu'il eût un taci bien sûr pour pressentir le goût du public.

L'auteur est naturellement porté à vanter son œuvre; mais ce jugement favorable, fùl-il ratifié par les hommes compétents, ne l'est pas toujours par la masse des lecteurs: tel livre, vraiment digne d'éloges, reste enseveli dans les magasins de librairie, tandis mie tel autre, bien inférieur, mais plus en rappori avec les idées de l'époque, obtient du succès.

On ne peut pas exiger que l'éditeur sacrifie ses capitaux à des publications utiles, mais dont l'impression serait fort dispendieuse et le débit très-lent. De savants et zélés typographes ou libraires l'ont fait, et plusieurs sont morts pauvres, après avoir dépensé des sommes immenses pour éditer des ouvrages qu'ils jugeaient devoir servir aux progrès des lettres : Bomberg, a Venise; les Amerbacb, à Bâle, sont de ce nombre. Dans ces derniers temps même, lorsque Firrnin Didot a réimprimé le Thésaurus grœcce linguœ de Henri Eslienne, ce n'était pas assurément pour réaliser un bénéfice pécuniaire : le but du célèbre imprimeur était de conserver aux générations futures un ouvrage éminemment utile, fruit de la constance et de l'érudition prodigieuses d'un de ses plus illustres devanciers. Mais l'esprit mercantile domine trop aujourd'hui dans toutes les opérations, cl ces beaux exemples trouveraient peu d'imitateurs; la plupart des éditeurs répondraient comme Je maréchal de Villars à qui l'on citait le désintéressement de Turenne, pour stimuler sa générosité : «M. de Turcnne était « un homme inimitable. »

Cependant, s'il est permis d'éditer des écrits frivoles dont on espère tirer un certain bénéfice, l'éditeur qui se respecte devrait du moins s'interdire la publication de livres infâmes. Malheureusement, en pareil cas, la cupidité prévaut trop souvent contre le devoir.

D'autres reproches sont encore adressés aux éditeurs. C'est

d'abord de faire paraître quelquefois des livres médiocres, on même répréliensibtcs, sous les noms d'hommes célèbres, qui n'y ont nullement participé, et dont ils compromettent [a réputation, en trompant le publie. C'est aussi de falsifier les ouvrages qu'ils publient par des retranchements, des interpolations, des corrections qui en dénaturent le sens et qui ont fréquemment provoqué les plaintes et les réclamations des auteurs vivants. Mais les morts ne peuvent pas réclamer (1) !

En résumé, si les auteurs n'ont pas toujours eu a se louer de leurs éditeurs, si des récriminations se sont élevées de part et d'autre, ceux-ci prétendant avoir acheté les manuscrits trop cher, ceux-là regrettant de les avoir livrés à un prix trop bas, il faut convenir cependant, pour être juste, que beaucoup d'écrivains n'auraient jamais pu se faire connaître dans la littérature ou dans les sciences, s'ils n'eussent trouvé un éditeur qui, a ses risques et périls, se fût chargé de la publication de leurs ouvrages.

i)ti reste, ce n'est pas toujours sur les livres qui leur ont le plus conté que les éditeurs réalisent les plus beaux succès : témoin les Caractères de La Itruyère. M. de Sainte - iîeuve raconte à ce sujet l'anecdote suivante : « La Bruyère, à l'âge de quarante ans, n'avait encore rien publié ; il venait presque tous les jours, à une certaine heure, s'asseoir dans la bouti-

(•liiit'Hi rcui|>liL-s. Mais ce gnaet de crime semble devenir plus commun au lieu île diminuer, et il s'aecroitra sans liouie, si Ton se borne, toujours à »**n plaindre, mi» y remédier. .

que d'un libraire nommé Uichallct, où il feuillelatl les nouveautés el s'amusait avec une fort gentille enfant, tille du libraire, et qu'il avait prise en amitié. I n jour, il tira un manuscrit île sa poche et dit à Micliallet : • Voulez-vous impri- « mer ceci (c'étaient les Caractères)'! le ne sais si vous y trou- « verez voire compte; mais, en cas de succès, le produit sera ■v pour ma petite amie, i Le libraire, ajoute-t-on, plus incertain de la réussite que l'auteur, entreprit l'édition; mais à peine l' eut-il exposée en vente, qu'elle fui enlevée, el qu'il fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce livre qui lui valut cent mille francs et plus. Telle fut la dot imprévue de sa lille, qui lit dans la suite le mariage le plus avantageux. — N'admirezvous pas comme ce livre d'obscrvations-amëres et un peu chagrines devient un don souriant du philosophe et fait la forlune de la petite Micballel?

Les Œuvres posthumes de Molière furent vendues, en 1679, par sa veuve au libraire Denis Thierry, qui les publia en deux volumes. Voici ce que dit Bordelon de celte vente dans ses Diversités : a On disait que le sieur Thierry, libraire delà rue Saint-Jacques, a donné 150 livres à la veuve de Molière pour les pièces qui n'avaient pas été imprimées du vivant de l'auteur. Si cela est vrai, il y a longtemps qu'il a retiré son argent. Il y gagnera encore de quoi bâtir un appartement des plus magniliques dans le Château-Thierry, si l'envie lui en prend, »

Ajoutons cependant que les libraires ont souvent montré de la générosité envers les auteurs. Reiniers-Leers, imprimeur de Bayle, ayant appris que ce dernier venait de perdre sa pension, lui offrit aussitôt d'augmenter le prix qu'il payait pour son travail. M. Paiickoueke, éditeur du Dictionnaire des sriences médicales, ayant obtenu sur cet ouvrage un succès

inespéré, augmenta de son propre mouvement la rélribulion des auteurs, el cette seule augmentation s'est élevée au delà de cent raille francs.

Les travaux littéraires n'étaient pas aussi lucratifs autrefois qu'ils le sont actuellement. Loin de 11, on vit, dans les commencements de l'imprimerie, des savants rivaliser de zèle avec les premiers typographes pour faire progresser Ses bonnes études au prix de leurs veilles, et quelquefois au détriment de leur fortune.

Au xv siècle, en Halie, les ouvrages étaient déjà l'objet de traités entre les auteurs et les libraires, comme ils le sont aujourd'hui. On dit que cent exemplaires île Roland furieux furent cédés par l'Ariosle à son libraire au prix de 150 fr., à condition que chaque exemplaire ne serait pas vendu plus de quarante sous.

Les grands écrivains du siècle de Louis XIV et du siècle dernier ne reliraient pas non plus de leurs œuvres ces produits fabuleux que se font avec leur plume les auteurs modernes. Le reproche de Boileau serait bien plus applicable à notre époque qu'à la sienne :

Travaillez pour In gloire, cl iju'uu sordide gain

Ne soit jamais l'objet d'un illustre écrivain.

Je sais qu'on noble esprit peut, sans honte et sans crime,

Tirer île son travail un Iribul légitime;

Mais je ne pus souffrir ces auteurs renommés

Qui, dégoûtés de gloire et d'argent affames,

Mettent leur Apollon nu* gages d'un libraire,

Et fout d'un art divin un métier menenaiie (1).

(Il Art poéUpie, (haut IV.

Voltaire s'esl élevé aussi contre la littérature salariée par les libraires.

« La malheureuse espèce c|ui écrit pour vivre, dit-il quelque part dans sa correspondance, est charlatane d'une autre manière. Un pauvre homme, qui n'a point de métier, qui a eu le malheur d'aller au collège, et qui croit savoir écrire, va faire sa cour a. un marchand libraire, et lui demandera travailler. Le marchand libraire sait que la plupart des gens domicilies veulent avoir de petites bibliothèques, qu'il leur faut des abrégés et des litres nouveaux ; il ordonne à l'écrivain un abrégé de ['Histoire de Itapin Thogras, un abrégé de V Histoire de l'Église, un Hecueil de bons mots lires du Menagiana, un Dictionnaire des grands hommes, où l'on place un pédant inconnu à côte de Gicéron, et un sonettiero d'Italie auprès de Virgile.

« L'n autre marchand libraire commande des romans ou des traductions de romans. Si vous n'avez pas d'imagination, dit-il à son ouvrier, vous prendrez quelques aventures dans Cyrus, dans Gusman d'Alfaracke, dans les Mémoires secrets dune femme de qualité, et du total vous ferez un volume de 400 liages à -20 sous la feuille.

« L'n marchand libraire donne des gazeltes et des almanachs de dix années à un homme de génie. Vous me ferez un extrait de tout cela, et vous me le rapporterez dans trois mois, sous le nom d'Histoire fidèle du temps, par M. le chevalier de trois étoiles, lieutenant de vaisseau, employé dans les affaires étrangères.

< De ces sortes de livres, il y en a environ cinquante mille en Europe, et tout cela passe comme le secret de blanchir la peau, de noircir les cheveux cl la panacée universelle. »

Remarquons cependant que, s'il y a encore des auteurs fa-

méliques dont la besogne est toujours assez rétribuée, beaucoup d'écrivains estimables, doués d'un véritable talent, mais à qui l'occasion de se faire connaître a manqué, ne retirent de leur travail qu'une minime rémunération. N'ayant pas les moyens de payer des frais d'impression, ils sont souvent à la merci d'un éditeur, si toutefois ils peuvent en trouver un.

Mais, en revanche, les hommes de lettres qui, par leur position sociale, par des succès déjà obtenus, par un talent supérieur, sont en possession de la faveur publique, font, à leur tour, la loi aux éditeurs qu'ils n'ont pas besoin d'aller chercher, mais qui viennent eux-mêmes se proposer.

L'Histoire de la révolution française, par M. Thiers, a rapporté, dit-on, à son auteur 400,000 francs, cl la suite de cet ouvrage, ['Histoire du Consulat et de l'Empire, a été cédée d'avance, et à forfait, à des conditions non moins avantageuses.

En juillet 1843, M. lïéthune, imprimeur, alla trouver M. de Lamartine à son château de Saint-Point, pour solliciter du célèbre écrivain la cession de la propriété de ses œuvres inédites et de celles dont l'auteur devait plus tard ressaisir la possession. Ces œuvres inédites consistaient en cinq volumes de Yllistoire des Girondins, trois volumes de Mélanges, deux volumes de Tragédies, et un volume de Confidences. Le prix fut fixé d'un commun accord à 350,000 francs comptant, et 8,000 francs de rente viagère, dont i,000 francs réversibles, en cas de décès, sur Mm" de Lamartine. Ce traité ayant élé résilié d'un commun accord peu de temps après, les ouvrages de M. Lamartine s'éditèrent séparément, et probablement sans désavantage- pour l'auteur, puisque un seul volume des Confidences fut cédé au prit de 40,000 francs à M. Emile Girard in, pour être publié dans la Presse. Ce dernier promettait en

même temps à ses nombreux abonnes une autre lionne forlune, les Mémoires d' Outre-Tombe, de M. de Chateaubriand, ouvrage payé 100,000 fr. à l'illustre écrivain.

Le roman-feuillcion a été surtout pour certains auteurs une source de bénéfices énormes. L'n roman en dix volumes s'est vendu 100,000 fr., ce qui porte le prix de chaque ligne à i fr. 2îî c. ; car c'est par ligne, par certain nombre de lettres, que s'estiment les œuvres destinées au feuilleton.

Vers la fin du règne de Louis-Philippe, le romanfeuilleton s'était si impérieusement établi dans la presse quotidienne, et il lui donnait une tel le valeur, qu'il était devenu pour un journal une condition indispensable de succès, quelquefois même d'existence. Aussi, les écrivains préférés pour cette besogne, et gâtés par la faveur d'un public qui n'avait plus de goût que pour les lectures excitantes, se crurent tout permis, et se jouèrent même quelquefois de leurs engagements envers les directeurs de journaux. Nous allons en donner ici un exemple, comme aussi des sacrifices énormes que le roman-feuilleton imposait alors aux feuilles publiques.

En mars -1815, les gérants du Constitutionnel et de la Presse conçurent la pensée de s'associer, pour ces deux journaux, la collaboration exclusive de M. Alexandre Dumas. Cela fut entre eux et le célèbre romancier l'objet d'une convention qui disposait que, pendant cinq ans, ce dentier, sauf quelques engagements pris antérieurement, ne doterait plus de ses romans que les deux feuilles en question, et ne produirait plus rien pour aucun autre journal. M. Alexandre Dumas promit de ne publier, dans le cours de cinq ans, que dix-huit volumes par an : neuf pour le Constitutionnel et neuf pour la Presse. Il stipula, en outre, te prix de l'honneur qu'il faisait à ces deux journaux, en homme qui a la conscience de son

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