‹ Histoire de l'imprimerieChapitre 3 sur 43 · FRANCOYS · texte numérisé non relu

FRANCOYS

« Par le roy, Bavard, d

Cette pièce importante, en constatant la générosité de François Ier, constate également que les poinçons de lettres grecques, gravés par Garamond, étaient remis à Robert Estienne, et que c'était lui aussi qui payait l'artiste. Ces poinçons lui appartenaient donc, ou du moins étaient devenus sa propriété par la munilicence du prince.

Les lettres royales, récemment découvertes; données par Henri 11 pour la levée du séquestre mis sur les biens de Robert Estienne, émigré à Genève (voir ci-dessus, page 44), ne contiennent aucune restriction, aucune réclamation relative aux poinçons- el aux matrices des caractères grecs : nouvelle preuve qu'ils lui appartenaient.

Ainsi se trouve confirmée d'une manière éclatante l'opinion i|iic plusieurs personnes s'étaient déjà formée à ce sujet et qu'elles fondaient sur des remarques judicieuses, notamment sur les trois suivantes : 1° la réclamation de ces poinçons faite sous Henri IV n'eut pas de suite; elle fut donc reconnue non fondée ; 2° dans la requête que le clergé adressa à Louis XIII pour les racheter, et dans l'arrêt du conseil qui intervint en IGlf.on ne parle nullement d'objets frauduleusement enlevés; 3° c'est à Paul Estienne , fils de Henri , qui avait engagé ces poinçons, que l'on confia la mission d'aller les retirer (voir ci-après).

Nous avons vu que Henri Estienne Ier avait eu trois fils. Le troisième, Charles Estienne, commença à exercer la profession d'imprimeur vers 1531. En 1532, il fut nommé imprimeur dit roi. Il parait qu'il ne fit pas de très-lionnes affaires, car en 1361, il fui enfermé pour dettes au Châtelet, où il mourut en 1564. Il publia néanmoins un grand nombre d'éditions si belles, dit Voltaire, qu'elles n'ont jamais été surpassées. On cile notamment l'édition grecque iVAppien, in-fol. (1331), et celle du Nouveau Testament, in-8», de 1533. Il était, du reste, rempli d'érudition, et l'on sait peu d'imprimeurs qui aient mis au jour de si nombreux ouvrages dans un espace de temps si court. Comme tous les membres de sa famille, il avait un esprit assez vaste pour embrasser plusieurs sciences à la fois, et il excella encore dans la médecine.

Nous arrivons enfin à Henri Estienne 11, fils île Robert, le plus fameux imprimeur de la famille. Non-seulement il égala, mais il surpassa peut-être son père. Son intelligence et son érudition étaient immenses, et c'est lui qui, suivant l'heureuse expression de M. VIHemain, a d/nout notre langue.

Dlgitizcd by GoojL

Il naquit à Paris en 1328. Son père, apercevant en lui le germe des qualités qui devaient le distinguer plus tard, donna des soins infinis à son éducation et lui apprit de bonne heure l'emploi du temps. Le jeune Henri fut confié, vers l'âge de neuf ou dix ans, a un professeur de grec sous lequel il fit les plus rapides progrès. Le goût naturel qu'il avait pour celte langue lui permit d'en poursuivre sans ennui l'étude longue et difficile. A quinze ans, il eut le bonheur d'avoir pour précepteur Pierre Danès, qui transmit à son jeune élève les trésors d'instruction qu'il avait reçus lui-même de Guillaume Budé et de Jean Lascaris. Ce savant professeur, le plus habile helléniste de son temps, ne voulut faire que deux éducations particulières, celle de Henri H, fils de François 1", et celle de notre Henri, que la postérité, disons-le en passant, a désigné sous le nom de Henri 11, comme on désigne les princes, lui attribuant ainsi, à lui et a sa famille, une sorte de royauté, la plus belle de toutes, celle du talent et de la science. En vain les personnes les plus distinguées de la cour et de la ville sollicitèrent de Danès la même faveur pour leurs enfants : a Non, leur disait-il, je ne le puis; les soins de ma charge auprès du Dauphin et mes fonctions épiscopales me forcent de renvoyer souvent trois fois de suite mon jeune Henri; il s'en va tristement, mais il ne se lasse pas de revenir. >

Henri Estienne II eut encore pour précepteur le docte Jacques Tusan. Son oncle, Charles Estienne, le félicilait ainsi du bonheur qu'il avait de recevoir les leçons d'un si habile liommo :

« Je vois en toi, cher petit neveu, ce que depuis longtemps je désirais avec une vive ardeur, et je ne puis assez exprimer combien cela me cause de joie. Car c'est une grande chose, <!.' In pari d'un jeune homme, do travailler a égaler ses pères.

non-seuleuieni en vertus, mais encore en génie, de sorte que, dès ses premières années, il laisse tout le monde dans l'heureuse attente de son génie. Mais je ne sais si l'on ne doit pas dire que le plus grand de tous les avantages, c'est d'avoir trouvé un précepteur qui sache cultiver le génie naturel de son élève, le former sur le modèle de son père, le rendre illustre et remarquable en l'ornant de la connaissance de tontes les bonnes lettres. Tel est Jacques Tusan que tu as eu, comme je l'apprends, le bonheur de rencontrer, homme qui, par ses leçons, par ses discours et ses écrits, s'est acquis, auprès de tous les savants, une si grande autorité, que jamais Clirysippe ne fut autrefois recommandé plus favorablement à Cicéron (1). »

Henri Estienne suivit aussi, pendant quelque temps, les leçons d'Adrien Turnèlie. fl savait d'ailleurs le latin dès l'âge de dix ans, pour l'avoir entendu toujours parler chez son père, où c'était la langue usuelle.

Il apprit ce que l'on connaissait alors de mathématiques; il voulut même examiner ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans l'astrologie; mais il se convainquit bien vite rie la vanité de cette science, et le temps qu'il employa à l'étudier fut à peu près le seul qu'il eut ensuite à regretter d'avoir perdu. Il s'empressa de revenir aux travaux sérieux ; et, à dix-huit ans, il collationna un manuscrit de Denys d'Ilaliearnasse avec son père qui donnait au publie la première édition de cet auteur.

C'est à peu près vers cette époque que Itobcrl Estienne engagea son fils à voyager en Italie pour y visiter les bibliothèques et exercer l'art du graveur, et peut-être aussi pour

(I) Prifuco du traité De re horteiisi, publia par Charles Eslicnnc en 1.145.

éviter qu'il ne partageât plus longtemps les tourments que leur causait à tous deux la publication de la Bible de 1515. Henri n'eut pas de peine à apprendre la langue du pays avec ses différents idiomes. On raconte, à ce propos, un trait qui montre l'étonnante facilité avec laquelle cet homme extraordinaire s'appropriait les notions les plus diverses et pliait son organisation si souple à toutes les exigences de la science, aux caprices même de la nature. Comme il était à Naples, l'ambassadeur de France a Venise le chargea d'y remplir une mission délicate qui intéressait le roi, son maître, et dont l'exécution et le succès exigeaient qu'il gardât le plus strict incognito. Reconnu un jour et interpellé par un Napolitain qui l'avait rencontré chez l'ambassadeur de France, il feignit île ne pas reconnaître cet homme; toutefois, il répondit a ses questions; mais alors il prit si bien l'accent du pays et imita si parfaitement la volubilité naturelle aux Napolitains, que l'autre, tout confus, se retira en s'excusant et très-convaincu qu'il avait eu affaire a un pur Napolitain.

Accueilli partout avec distinction et bienveillance, tant à cause de la réputation de son père qu'à cause de son mérite personnel, Henri profila de la faveur dont il était l'objet de la part des ambassadeurs, des prélats, des princes et même des souverains, pour se faire ouvrir toutes les bibliothèques et tous les dépôts littéraires. Il se lia avec les hommes les plus remarquables dans la science et dans la littérature, et principalement avec Ch. Sigonius, Lcunclavius, Caslcl-Velro , Denis Lambin, Victorius, Muret, Paul Manuce, Cainerarius et Aooibal Caro.

Il voyagea ainsi longtemps. Cour chasser l'ennui, il s'amusait le long de la route à composer des vers grecs, latins et français.

Enfin il revint à Paris chargé de précieuses dépouilles. Le premier ouvrage qu'il publia, en ioM, fut Anacréon. On ne connaissait encore que deux odes de ce poète : l'une d'elles avait été découverte par Henri Estienne lui-même, dans l'intérieur de la couverture d'un vieux codex. Mais il avait eu le bonheur de trouver un manuscrit entier d'Anacréon, qui pourrissait dans la vieille lotir d'un monastère d'Italie; il en avait fait une copie en se cachant, de peur qu'un moine ignorant ou dévot ne lui enlevât un tel trésor. A la fin du texte d'Anacréon, imprimé avec les plus beaux types de Garamond, Henri Estienne donna, dans les mêmes mètres que ceux du poète grec, une traduction en vers latins qui est un chefd'œuvre.

Après VAnaeréon, il publia la première édition de Maxime de Tyr: on peut même regarder les éditions de Diogètte Laërce et de Divdore de Sicile comme tic véritables éditions princeps par les augmentations, les fragments inédits et la traduction latine qu'il y ajouta.

Un riche banquier d'Augsbourg, Hulricli Ftigger, d'abord camérier du pape Paul III, mais qui plus tard embrassa la réforme, secourait généreusement Henri Estienne dans ses travaux. On lit en effet au bas du titre du livre Impp. Justiniani, Justini, Leonis uovellœ. Constitutiones, publié en 1358, in-folio, ce premier témoignage de la reconnaissance de Henri Estienne : Excudebat Henricus Slephanus , lluldrici Fuggeri ttjpographus.

A la mort de Robert, en 1359, Henri réunit l'imprimerie de son père il la sienne. Le frère de Henri, Robert II, avait été déshérité par son père pour n'avoir pas voulu embrasser lu religion protestante. Mais il fut dédommagé de celte perte par sa nomination de garde des caractères et poinçons du roi.

L' i j lizod Lv L.i

En 15tî2, Henri Estienne publia quatre ouvrages in-folio commencés du vivant Je son père : ce sont les Commentaires rte Martorat, Valable, Luther et Calvin sur la Genèse, les Psaumes de David, etc. Cette même année, il eut la douleur d'apprendre la mort île l'infortuné et savant Augustin Martorat, pendu le 30 octobre à Itouen, par ordre du connétable Anne de Montmorency et de François, duc de Guise.

On a attribué à Henri Estienne un pamphlet, imprimé en 1365 sans nom d'auteur, de lieu ni d'imprimeur, intitulé Le Discours merveilleux de la vie, actions et déportements de Catherine de Médias, royne mère, etc., œuvre hardie et que Tailleur, s'il eut été connu, eût payée de sa vie.

Henri Estienne imprima une grande partie de ses éditions à Paris; d'autres furent imprimées à Genève et peut-être aussi en Allemagne. Il est assez difficile, en général, de préciser ces différentes origines.

Nous citerons ici quelques-unes de ces éditions les plus remarquables : en premier lieu est son Traité de la conformité du langage françois avec le grec, publié en 1366, dans lequel il estime que la langue grecque est la plus parfaite que les hommes aient jamais parlée, « que la langue française est de tous les idiomes modernes celui qui se rapproche le plus du grec. Il conclut de la que la langue française n tient le second lieu entre tous les langages qui ont jamais esté, et le premier entre ceux qui sont aujourd'hui, s

II fit paraître, aussi en 1366, le Nouveau Testament en grec, format in-16, avec des additions en marge; le Poetœ grœci princiws, 3 volumes in-folio, véritable chefd'œuvre typographique, qui fait l'admiration de tous ceux (jue leurs études spéciales ont mis à mémo d'apprécier convenablement la grandeur de l'entreprise et des d;flicultés

vaincues (1); enlin, la traduction latine d'Hérodote par Laurent Valla, avec une préface où il fait l'apologie d'Hérodote.

La même aimée, il publia, en français, l'Introduction au Traité de la conformité des merveilles anciennes avec les modernes, ou Traité préparait [ à l'apologie pour Hérodote. C'est un écrit satirique réimprimé douze ou treize fois de son vivant. Sous prétexte d'excuser les choses qui paraissent absurdes et révoltantes dans Hérodote par d'autres non moins étranges qui se rattachaient à des époques récentes, il accumula dans cet écrit, cl dans des vues manifestes d'opposition politique et religieuse, une foule d'anecdotes, de traits satiriques, de petits contes plus on moins inconvenants qu'il avait recueillis dans ses voyages, ses conversations et ses lectures. On a souvent répété que, cet ouvrage ayant été condamné , Henri se réfugia dans les montagnes d'Auvergne , fut brûlé en effigie à Paris, et disait plaisamment à ce sujet qu'il n'avait jamais eu si froid que quand il avait été brûlé. Mais celte historiette est apocryphe; Henri vint plusieurs fois depuis à Paris, sans y être inquiété.

Il donna en 1567 Artis medicœ principes pas! Ilippocralem et Gûlenum, 1 vol. in-folio. C'est lui-même qui lit la traduction latine des auteurs grecs de ce recueil. Il n'était pas étranger à la médecine, que son oncle Charles lui avait apprise ainsi que la botanique. Dans la préface, il s'applaudit d'avoir réuni en un seul volume un grand nombre d'ouvrages épars, dont chacun, séparément, formait souvent plusieurs volumes. Il dit que la pratique lui ayant démontré, dans le cours île ses études, l'inconvénient qui résultait de cette dis-

(l) Le titre Je cei ouvrage porte encan : ■ Excuiebat llenricut Stepttumu. illnslris e/ri Hiilderkhi Fuggcri lij)iographUi. •

persion des ailleurs en tant de volumes divers, il a cru, après mûre réflexion, rendre un grand service aux amis des letlres en réunissant sons un même toit les auteurs qui ont écrit sur un même sujet ou dans un genre analogue, alin qu'on nul les consulter simultanément.

En 1509, il publia son poème sur la typographie, intitulé : Artis TYPOGRAPiiic.r. QUERlHOXlA de illiteratis quibusdam Typograplits, propter quos in coiUemptum venit. On lit dans la préface : « Qu'est-ce, pensons-nous , je vous prie, que dirait Aide, si maintenant, revenu à la vie, il voyait les typographes qui lui ont succédé, dont la plupart ne comprennent presque autre chose dans les livres que la différence qu'il y a entre une page blanche et une page noire (car ceux qui sont assez avancés pour distinguer par leurs formes les lettres grecques d'avec les latines , les hébraïques d'avec les grecques, regarderaient comme une atroce injure a eux faite d'être comptés au nombre des ignorants) ï Mais que diraient, pensonsnous, ce Marc Musurus et Jean Lascaris, les premiers dans lesquels la Grèce commença à revivre, et qui furent dans cette voie nos principaux guides, en nous ouvrant l'accès au sanctuaire de la langue grecque? Que pensons-nous qu'ils diraient, ajouterai -je, si, lorsqu' eux-mêmes portaient tant d'honneur a l'art rjppgraphique, qu'ils ne le croyaient pas indigne de leur coopération, en remplissant les fonctions de correcteurs (car qu'il soit permis de parler typographiqucmenl des choses typographiques), ils voyaient que la chose en est venue à ce point que, si quelqu'un connait trois mots de la langue latine et autant de la langue grecque, tous les plus nobles écrivains de l'une et l'autre langue sont contiés a sa correction typographique? Car, je vous prie, accorder une telle puissance sur ces écrivains à des hommes de cette sorte, qu'est-ce autre

TOÏ1E II- 6

cliose que de livrer des épées entre les mains des furieux? »

Il publia presque en même temps une lettre adressée à ses amis sur l'étal de son imprimerie, où il rend compte des travaux qu'il prépare pour son édition du Thésaurus grœcœ linguœ, ce monument d'une prodigieuse érudition, que son père, au lit de mort, lui avait recommandé d'exécuter.

Les quatre premiers volumes de ce grand ouvrage parurent en 1172 (année de la Sainl-Barthélemi}, et le cinquième l'année suivante. Le Thésaurus fut publié sous les auspices de l'empereur d'Autriche Maximilien II, de Charles IX, roi de France (1); d'Elisabeth, reine d'Angleterre, et des illustrissimes princes et seigneurs Frédéric, comte palatin du Rhin; Auguste, duc de Saxe; Jean-Georges, marquis de Brandebourg, et de leurs illustres académies d'Heidelberg, de Leipsick et de Witlenberg, enfin de Francfort ad Viarduin.

Cet ouvrage immense, où les lexicographes de tous les pays ont puisé et puiseront sans cesse, Henri Estiennc l'exécuta en onze années. Mais, dit-il dans sa préface : « Ce fut pour moi une véritable lâche herculéenne a remplir pendant tout le temps que je dus rouler ce rocher de Sisyphe sur un terrain hérissé d'obstacles. Mais de même que Virgile a dit d'Énée Vieil amor patrue, je puis dire aussi Vieil amor Unguœ. *

Puis, rappelant ces vers d'un ancien poëtc qui célèbre la patience avec laquelle un amoureux endure la rigueur d'une nuit orageuse et le soldat la rigueur du climat en hiver :

(I) Le privilège esi ilaié de -iSfil , ce qui donne lieu de croire que l'impression en fui alors commencée , en sorte que le* qiuure volumes auraient clé onze années sous presse. De 18IB il I8iï, il en a paru :i Londres une .issez belle cd il ion en 8 vol La mjison Diilnl o commencé l'impression d'imu nouvelle édilon. dont sept volumes sonl déjà publics.

t Je puis me comparer à eux : Pervigilant ambo, dit le poète ; combien n*ai-je pas veillé aussi ! Mes amis, mes domestiques savent si je surpassais et le soldat et l'amant en abstinence : et de même qu'un poète a dit au sujet île sa maîtresse,

Quinetiam ledes juhcat ai rendere nviias, lie sub impurium suit litul unique , Lares;

chacun sait que moi aussi, pour ma maîtresse, la langue grecque, et pour le passionné désir de créer mon Trésor, j'ai successivement dépensé tout mon avoir et épuisé mon propre trésor, lieurcux si je puis dire avec le poète :

Ce travail altéra sa santé etacheva la ruine de sa fortune, déjà fort dérangée.

i Mais la perte de mes biens, dit-il au lecteur, la perte de « ma jeunesse ont pour moi peu d'importance, si mon travail « en a pour loi. »

At Thésaurus me hic du divite reil.lit i^enum

Et fiicit ul jiiïïiwm ruga senilis arcl; Svd mihi opum kvis ïs(, luvia est jnclura juventœ,

Jadieio liaud le vis est si labor «te liio.

En rapportant ces nobles et généreuses paroles, qui caractérisent si bien le digne fils de Robert Estienne, M. Firmin Didot laisse échapper cette exclamation : a 0 véritables lypot graphes, auprès desquels nous ne sommes rien!... » Sans nous associer complètement a une expression si absolue de regret et de découragement que dément d'ailleurs assez le nom seul de M. Firmin Didot, nous reconnaissons que l'art de la typographie a eu le rare privilège de s'élever tout d'abord à une perfection extraordinaire et de franchir d'un seul

coup les degrés successifs que d'autres gravissent d'ordinaire avec tant de lenteur, en s'appuyant d'un côté sur le temps, de l'autre sur le progrès, et en traînant après soi la routine et l'ignorance. L'honneur de celte ascension rapide appartient, en effet, a ces hommes illustres, à ces grands prêtres de la typographie, dont l'existence entière était vouée à son culte, et qui auraient dû ne recevoir de leurs contemporains (pie louanges et hcnédiclions. Cependant il n'en fut pas ainsi. Loin de là, la persécution et l'adversité empoisonnèrent leur gloire. Robert Eslienne, poursuivi par la haine des théologiens, fut forcé de s'expatrier. Henri, son lils, ruiné par les énormes dépenses que lui avait occasionnées son Thésaurus, lequel, pour parler comme lui, de riche qu'il était lavait rendu pauvre, et par l'abus du confiance dont Scapula s'était rendu coupable envers lui (1), termina tristement sa carrière si pleine et si utile.

C'est sur les instances du roi Henri III que Henri Estienne écrivit le livre De la précellence du langage français, qui contient sur notre langue des renseignements précieux. Le roi lui en témoigna sa reconnaissance par une gratification de

(I) Scapulu, correcleur rli« Henri Usticnnt! , râlera furtivement un abrégé du Thesaurm, qu'il publia ensuite sous son |>ro|ire nom, et qui causa un grand prcjoo'iie à Henri. Celui-ci . pour tuulc vengeance, se contenta de mettre k- disliqur suivant sur un nouveau frontispice de son ouvrage, don! il avait été obligi' <k ri ini|i!-imcr quelques parties avarices ou détruites, ce qui a fait supposer, mais à tort, une seconde édition : Quidam i-ni-iu.n;; (dissa'iins) nie, capulo tenus ahdidit ensem : ,-Egcr eram a scapulis, sanus at hue redeo. Celte ê pi gramme , dans laipielk H, i-^tiumic joue sur le nom de Scapula (qui en latin signifie épaule), peut se traduire ainsi :

Un certain individu, en me disséquant, a enfoncé son couteau

jusqu'au manelic :

J'avais mal aux épaules, mais je redeviens sain de ce coté-là.

3,000 livres. Les deux Dialogues du nouveau tannage français italianisé, aie, publiés à Genève, en 1578, prirent aussi naissance dans les conversations de Henri 111 avec Henri Estienne. Tous deux s'indignaient de voir que, par un esprit servile d'imitation étrangère, les Français introduisaient, surtout dans ie langage de !a cour, une foule de mots et d'idiotismes italiens, en abandonnant ainsi ce qu'ils avaient de mieux.

Cependant, quelques plaisanteries un peu hardies que Henri Estienne s'était permises dans ce livre le Tirent citer et réprimander au conseil de Genève. Il jugea prudent de quitter cette ville, et n'y rentra qu'en 1380, grâce à la protection de Henri III et à l'intervention de son ambassadeur, M. de Sancy, qui bientôt intervint encore pour le faire sortir de prison. En 1581, il encourut de nouveau la réprimande et fut de plus condamné a l'amende pour avoir imprimé un ouvrage sans permission.

Dans son édition i'Aulu-Gelle , publiée en 1585, Henri Estienne inséra une épitre a son (ils Paul, où il donnait des détails intéressants sur son imprimerie et sur sa famille. M. Didol (1} en cite ce passage :

« Votre aïeul Robert avait réuni chez lui une espèce de décemvirat littéraire, qu'on pouvait appeler rawatOvî) (de toutes nations), aussi bien que ttovtWtov (de toutes les langues), car les membres de cette docte réunion étaient de tous les pays et se servaient de tous les idiomes. Ces dix étrangers, d'un savoir prorond, particulièrement ceux qui composèrent les Epigrammata qui sont en tête de la dernière édition du Thésaurus latinœ linguœ, remplissaient les fonctions de correcteurs. Originaires de diverses contrées, et

il) Article Typofirafhie , iluns VKucyclnpédie moderne.

ne pouvant parlui' la même langue, ils se servaient entre eux 'lu latin comme d'un commun interprèle... Votre grand' mère, à l'exception de quelques mois peu usités, entendait tout ce qui se disait en latin presque aussi facilement que si c'eut été du français. Une dirai-je de votre tante Catherine, ma sœur, qui vit encore? Elle, non plus, n'avait pas besoin d'interprète pour comprendre le latin; bien plus, elle sait s'exprimer en celte langue, à quelques fautes près, de manière à être comprise de tout le monde. Les domestiques, les servantes même, qui entendaient tous les jours converser à table sur des sujets divers, plus ou moins à leur portée, s'accoutumaient tellement à ce langage, qu'ils comprenaient presque tout et Unissaient par s'exprimer en latin. Mais ce qui contribuait encore à habituer toute la maison à parler la langue latine, c'est que mon frère Robert et moi jamais nous n'aurions osé nous servir d'un autre langage en présence de notre père ou de l'un de ses dix correcteurs. »

Henri Eslicnnc donne des détails de la même nature dans la préface d'Appien (I5{l2i, et y rappelle avec complaisance l'affection que François 1er portait à Robert Eslienne, son père.

a Ce roi, qui aimait avec passion la littérature et les gens de lettres, avait une affection toute particulière pour mon père, et peu de jours avant de mourir il la manifesta devant toute la cour de la manière la plus signalée. Tout ce que mon père demandait, il l'obtenait sans peine, et l'extrême libéralité du roi pour les lettres et la science égalait l'importance de ses grandes entreprises .typographiques; elle allait même au point de prévenir les désirs de mon père et de les surpasser tous. »

Dans les dernières années de sa vie, Henri Estienne, pnur-

suivi par fe malheur et plus une jamais esclave d'une inconstance qui lui était naturelle, quitta Paris et alla résider tour a tour en Suisse et en Allemagne. En 1394, il publia à Francfort, chez Wecnel, qui s'y était retiré après la Saint- Barthélemi, une Exhortation à l'empereur Rodolphe, pour l'engager à faire une expédition contre les Turcs et à les combattre à outrance. Vers la lin de 1397, il passa quelque temps à Montpellier, chez son gendre, Casaulion, occupé alors d'une édition iXAthènêe. Il voyagea ensuite, seul, selon sa coutume , dans quelques villes du Midi de la France.

Ayant ainsi erré de toutes parts dans un état voisin de la misère, ayant eu tous ses manuscrits, tous ses livres détruits dans un tremblement de terre, il tomba malade à Lyon et fut transporté dans un hôpital où il mourut en 1598. On l'enterra dans le cimetière des religionnaires près de cet hôpital. On a dit avec fondement que, vers la fin de sa vie surtout, il avait à peu près perdu la raison. Cependant, il se souvenait toujours de sa patrie, et a la mine des nobles facultés de son intelligence survivait encore son amour pour celle France dont il avait été une des gloires et qui le récompensait si mal!

L'imprimerie doit une éternelle reconnaissance à Henri Estienne. La postérité ne saurait élever trop haut cet homme qui, indépendamment de ses correctes et nombreuses éditions de tous les bons auteurs, éditions publiées quelquefois avec une rapidité qui prouve que la langue grecque lui élail aussi familière que la langue française, a fait encore sur ces auteurs des travaux de critique auxquels les savants n'ont pas cessé de rendre hommage ; qui s'est montré littérateur plein de goût, lorsqu'il a donne en vers latins la seule bonne

traduction qu'on ait d'Anacréon; qui, sachant lout«s les langues et traduisant avec autant de facilité les poètes latins en vers grecs que les poêles grecs en vers latins, a bien écrit en sa propre langue dans un temps où ce mérite était tresrare; qui, de plus, avait laissé deux volumes manuscrits infolio pleins d'une si vaste érudition, qu'elle étonna son gendre lui-même, le docte Casaubon; qui a compilé enfin le Trésor de la langue grecque, ouvrage qui suffirait seul pour illustrer à jamais son auteur. Associons-nous donc aux sentiments d'admiration de M. Firmin Didot envers la mémoire de Henri Estienne, et disons très-haut que tout typographe, s'il a l'intelligence vraie de son art, doit se prosterner avec respect devant ce grand nom.

ha marque typographique de Robert Estienne, que son fils Henri avait adoptée, était un olivier dont un homme détacbc les branches à sa portée, avec celte modeste devise : IS'oii altum sapere, à laquelle il ajoutait quelquefois serf time. (Ne recherchez pas l'élévation mais redoutez-la.)

L'illustration des Estienne ne s'arrête pas a Henri. Cette famille paraît avoir eu le monopole du talent et de la gloire. Elle a exercé l'imprimerie pendant cent soixante ans, et elle a produit des théologiens, des grammairiens, des commentateurs, des poètes, des traducteurs, des critiques, des historiens, des jurisconsultes, des médecins.

Jeanne d'Albret.mere de Henri IV, visitant, en 1S66, l'imprimerie de Robert Estienne 11, y improvisa le quatrain suivant :

Art singulier, d'ici aux derniers ans Afin qu'ils soient les mêmes pu suivants.

Et voici la réponse que lui fit immédiatement Robert Estienne :

Au nom de l'Imprimerie.

Princesse que le ciel de çriees favorise,

A qui les cvai|'n:inls Dieu ii>uli;iitenl [uni bonheur,

A qui les grands esprits on! donné tout lionneur.

Pour avoir doctement la science conquise,

S'il est vrai que du temps h plus lirnve entreprise ,

Au devant des vertus abaisse sa grandeur,

S'il est vrai que les ans n'offusquent la splendeur

Qui fiiil luire partout les enfants île l'Église,

Le ciel, les craignants Dieu et les hommes savants

Me feront raconter aux peuples survivants

Vos grâces, votre cœur et louange notoire.

Et puisque vos vertus ne peuvent prendre fin ,

Par vous je derueurrai vivante â cette lin

Qu'aux peuples ù venir j'en garde la mémoire.

Le tils de celui-ci, Robert Eslicnne UI, interprète du roi pour les langues grecque et latine, commença a imprimer en 1588. Il traduisit les deux premiers livres de la Rhétorique d'Arislole. Pour n'être pas confondu avec son pere et son aïeul, il mettait sur ses livres : Rohertus Slcplianus, R.F.R.N. (Roberli Filius, Roberti Nepos.)

Paul Estiennc, premier lils de Henri, était digne de son pere par son érudition. Il est ;iuleur de plusieurs traductions. Ses éditions lYEuripide (1602) et de Sophocle (1003) sont les plus estimées. On sait toute la sollicitude que Henri portait à ce fils.

Après avoir terminé ses études littéraires et typographiques dans la maison paternelle, Paul Estienne fil plusieurs voyages, et se lia d'amité avec Jérôme Commelin à Heidellierg, à Lyon

avec Jean de Tournes, el avec Norton en Angleterre. Son père lui avait inspiré surtout !e goût de la poésie latine, et Paul Estieine s'y distingua, particulièrement dans la pièce qu'il publia en 1600 sur ta mort de son père (1), dont il célèbre les grandes qualités avec les sentiments d'un lils aussi tendre que respectueux. Sa douleur y est profondément sentie et exprimée d'une manière touchante.

Il fut chargé, en 1619, d'aller auprès de la seigneurie de Genève, afin de retirer el de rapporter en France les poinçons des caractères grecs gravés par Garamond et engagés par Henri Estienne. Il reçut, pour l'accomplissement de cette mission, 3,000 livres, dont -400 lui furent allouées personnellement pour ses soins dans cette affaire.

Antoine Estienne, fils aîné de Paul, né à Genève, obtint des lettres de naluralisation et fut reçu imprimeur après avoir fait abjuration de l'hérésie de Calvin entre les mains du cardinal du l'erron , dont il imprima les ouvrages ; il fut nommé premier imprimeur ordinaire du roi en décembre 1623, avec 600 livres d'appointements; il recevait de plus du clergé une pension de 500 livres el la charge d'huissier de l'assemblée du clergé, dont Antoine Vitré fut ensuite pourvu. Il a imprimé un grand nombre de belles et bonnes éditions grecques et latines, entre autres VAristote de Duval, grec-latin, en 1629.

Un descendant de cette famille, Antoine Estienne (Ve du nom), ancien colonel en retraite, a exercé, sons la Restauration, les fonctions d'inspecteur de l'imprimerie. Un de ses fils, Paul II, né à Sedan le 23 mars 1806, apprenti de Firmïn Didot, est en ce moment ouvrier imprimeur et dirige les

(I) En IH-' il*- la Conririliinef çrecque il" Nouveau Tintaient .

Diaitizod D, Ci

presses mécaniques chez MM. Firmin Didot frères. Le colonel Estienne a donné, en 1826, a Firmin Didot, un tableau généalogique qui prouve sa filiation avec l'illustre famille des Estonie. Ce tableau a été imprimé par Estienne (Paul II "j dans les ateliers de MM. Didot (1).

V. Les Elsevier, imprimeurs hollandais du xvne siècle, se sont rendus célèbres par la beauté des éditions qu'ils ont publiées et qui sont encore recherchées et payées fort cher par les amateurs.

Leur véritable nom était Elsevier ou Elzevier, comme on le Ht en tète de la plupart de leurs éditions françaises; mais, dans les éditions latines, suivant la méthode usitée à celle époque, ils le latinisaient et l'écrivaient Ehevirius; de là vient qu'on les a longtemps appelés et qu'on les appelle encore quelquefois Elzevir.

Louis I" Elsevier est celui qui ouvre la carrière où ses descendants devaient acquérir une si grande renommée. Il ne parait pas néanmoins avoir exercé la profession d'imprimeur.

(t) La dernière descendante en liync directe de Robert Etienne !«', Anne-Catherine, issue (le In branche de noherl li , avait épousé, en 1T.%8, Claude-Louis de Liancourt, marquis d'Estannel, et vivait encore en 1763.

Le Journal de la librairie (feuilleton du 27 mars IRrri) contient, en outre, sur cette famille, la note suivante : • Peu de personnes savent anns doute inie les dernières descendantes des Estienne habitent la ville de Valeuciennes el y vivent dans une modeste obscurité. Ces deux femmes , dont le nom est illustre dans le* arts et dans les sciences, et dont la noblesse remonte, par dix-sept générations connues, à l"an 1270, sont lllles du colonel Antoine Estienne, mort sans fortune. L'une, Henriette Estienne, née à Méxièrcs, le 13 juillet 1795, est mariée a un honnête artisan ; l'autre, Sophie Estienne, née à Charleville, te 19 avril 1801, vit avec sa sœur, ei vient de recevoir a Valencicnnes l'hommage d'un exemplaire de YEttai sur la typographie, par M. Ambroise-Firmiii Didot, qui a cru ne pouvoir mieux le placer qu'entre les mains de la dernière descendante des plus illustres imprimeurs fonçais. ■

Né à Louvain, vers 1340, il y fui relieur, et alla, en 1380, s'établir libraire à Leydc: mais il avait des boutiques ou îles correspondanis à Francfort, à Dordrecht, à Paris, etc.; car son nom se lit sur des ouvrages imprimés dans ces villes.

Il adopta pour marque typographique un aigle sur un cippe, tenant dans ses griffes un faisceau de sept flèches, avec celle devise autour : Concordia res parvœ crescunt (les petites choses s'accroissent par la concorde). C'étaient les armes des provinces unies de la Hollande, qui venaient de se soustraire à la domination de l'Espagne.

Quant au blason nobiliaire dont quelques Elsevier ont fait usage, c'était, dit-on, celui d'une famille française De Verbois ou De Verdun, à laquelle appartenait Maykc Duverdyn, femme de Louis Elsevier.

Des sept lils de Louis, qui mourut le i février 1617, cinq suivirent la profession de leur père : Matlhys ou Mathieu, Louis 11, Gilles (.Egidius) , Joost (Jossc ou Juste), Bonaventure (1). — Mathieu, mort le 6 décembre KiiO, laissa trois fils : Abraham , Isaac et Jacob.

Isaac, second fils de Mathieu, est le premier des Elsevier qui exerça la typographie. Il imprima à Lcydc, en 1G17, in-8Q, les ouvrages de l'empereur Constantin Porphyrogéiièto, édités par Meursius.

Abraham cl BonaveiUurc s'associèrent comme imprimeurs en 162G, et leur société dura vingt-six ans, c'esl-à-tliro jusqu'à leur mort; car Abraham mourut le 14 août 1032, et son oncle ne lui survécut pas d'une année.

Ce sont les deux plus célèbres typogiapbes de la famille

(I) Sous suivons h ftétwiiliiiiit! «tablir |>nr M. Chartes Pidcrs, dans ses Annales de l'imprimerie tluviTittme (Garni, IR'.â, in-8"). D'après les biographes antirieurs, Bonnve nuire seniil te AU, e\ non te frère, (te Mathieu

îles Elsevier; ils oui imprimé à eux seuls plus que tous les autres ensemble. Les belles et nombreuses éditions sorties de leurs presses ont attache" à leur nom une gloire impérissable.

Ils étaient en correspondance avec tous les savants de cette époque. Balzac leur écrivit une lettre très-flatteuse à l'occasion de la dédicace qu'ils lui avaient faite à lui-même d'une édition de ses œuvres (1631). Néanmoins, d'autres écrivains célèbres se sont plaints de leur cupidité : Heinsius, dans une lettre à Gronovius (1643), les appelle homines avari.

Uu reproche plus grave qu'on leur a fait, c'est d'avoir quelquefois prostitué leurs presses à la reproduction de livres infAmes, auxquels cependant ils n'osèrent pas joindre leur nom, tels que les Caprkciosi e piacevoli ragionamenti et la Puttana errante de l'Arélin.

Ils n'avaient ni l'érudition des Aide ni celle des Eslicnne, et les impressions grecques et hébraïques de ces derniers sont bien supérieures à celles des Elsevier, qui ont cependant imprimé en hébreu \' Apocalypse, avec une version grecque et une latine, 1627, in-4°, et le Talmud de Babylone, 1630, in-4°; une Vie de saint Pierre en persan, 1639, in-l°, et quelques autres ouvrages en langues orientales.

Mais, dans leurs petites éditions in-12, in-16 et in-24, ils ont porté l'élégance, la linesse et la netteté des caractères à un degré de perfection qu'aucun typographe avant eux n'avait encore atteint. LuNovumTestamentumgrcecam, 1624,1633; le Psalterium Davidis, 1635, 1653; VirgUii opéra, 1636; Terentii comediœ, 1633, cl plusieurs autres livres, ornés de caractères rouges, sont des chefs- d' œuvre typographiques.

Les Bespublicœ variœ, in-21, collection connue sous le nom de Petites Républiques, et a laquelle les amateurs réunissent beaucoup d'autres ouvrages politiques et géographitomf. il 7

qucs imprimés en Hollande dans le mémo. format, a été plus estimée autrefois qu'elle ne l'est maintenant, bien qu'il soit difficile de la trouver complète.

Mais la collection des auteurs classiques latins, français et italiens, polit in-12, est toujours recherchée et arrive encore dans les ventes à un prix trcs-élevé.

Composée primitivement d'un petit nombre de volumes, elle a été augmentée de tous ceux du mémo format qui portent le nom des Elsevier; puis on y a joint une foule d'éditions anonymes, mais que l'on croit sorties île leurs presses. Enfin, ces additions successives t'ont fait monter de quatre-vingts volumes à plus de huit cents, parmi lesquels il en est beaucoup d'insignifiants; d'autres n'ont pour mérite que leur excessive rareté.

Cette considération, plus encore que l'exécution typographique, qui cependant est fort belle, a placé la collection clscvirienne au nombre dés curiosités bibliographiques.

Tous les Elsevier qui ont exercé l'art de l'imprimerie à Levde, â Amsterdam, à Utrechl et autres lieux de la Hollande, ne mettaient souvent que cette indication sous la rubrique de la ville : Apud Elzevirios, ou bien Exofficina elz-evihana. Mais quand ils imprimaient des livres à l'usage de l'église romaine, comme le saint-siége avait prohibé les éditions données par les protestants, ils y mettaient le nom d'une ville catholique.

La marque typographique prise par Isaac pour l'imprimerie de Leydc, est un arbre (1) autour duquel un cep de vigne entrelace ses rameaux chargés de fruits, cl au-dessous de

(I) Elu, en hollandais, veut dire aune; vuur signifie feu. C'est pour faire allusion à eeh deux racines rlvroH^-ium-p dp leur nom ijuc les Elsevier ont leurésenlé sur le fronlisnirn des éditions de la Sageust de Charon, îles

l'arbre un homme debout avec ces mois : Non solits. Celte marque, quoique désignée sous le nom du solitaire, était l'emblème de l'union fraternelle des Elsevier.

Louis III, imprimeur à Amsterdam, adopta pour marque une Minerve avec l'olivier et cet ancien adage : A'e extra oleas (ne dépassez pas les oliviers, c'est-à-dire les limites indiquées par des oliviers plantés à l'extrémité du stade où les (Jrecs s'exerçaient à la course!.

La manpic des ouvrages auxquels les Elsevier ne voulaient pas mettre leur nom était une sphère.

La famille des Elsevier existe encore en Hollande, où plusieurs de ses membres ont rempli des fonctions publiques; mais on n'en trouve plus parmi les imprimeurs. M. Elsevier- SlocKmans, libraire à Amsterdam, en descend par les femmes.

VI. Après la famille des Estiennc, celle dont l'imprimerie française peut s'honorer le plus est sans contredit la famille des Didot, à laquelle on doit la plupart des perfectionnements obtenus, en ces derniers temps, dans les procédés de la typographie.

Françuis Didot, né en HS09, le premier imprimeur de cette foinilfe, était lils de Denis Didot, marchand de Paris. Apprenti d'André Pralard, il fut reçu libraire en 1713. La communauté des libraires le nomma syndic adjoint en 173a, et syndic en 1753. C'est seulement en 1784 qu'il fut reçu imprimeur. François Didot, homme instruit, aimé et estimé de tous ses eollègues, se lit connaître par plusieurs importantes entreprises, entre autres par l'édition, en 20 volumes in-4°, de

Mémoire» de Comités el de quelques autres un pelU bûcher enflammé., il [jarail ipie leur nom s'écrivait primitivement iïeltcherier (fru d'enfer), el ((ne Louis l" le transforma en Elsevier tfeu d'aune}-

l' Histoire des Voyages de l'abbé Prévost, dont il était l'ami, et dont il publia tons les ouvrages.

L'abbé Bcrnis, sortant du séminaire, fut quelque temps employé chez lui comme correcteur, et y avait son logement. Son enseigne était à la Bible d'Or, quai des Augnslins.

François-Ambroise Didot, son (ils, né à Paris, en 1730, fut le premier qui donna aux caractères des proportions exactes et invariables, en inventant le système des points typographiques. On lui doit, en outre, l'invention de la presse à un seul coup, et l'introduction en France de la fabrication du papier vélin. Ses bulles éditions dites du comte d'Artois, du Dauphin , et celle dite de Monsieur, jouissent encore d'une juste célébrité pour leur exécution et leur correction. Les types employés a ces éditions, beaucoup plus élégants que tous ceux qui existaient alors, avaient été gravés par son (ils, Firmin Didot. François-Ambroise Didot avait été reçu imprimeur en 1783, et nommé imprimeur du clergé en 1788. Il est mort en 1804.

Benjamin Franklin voulut visiter son imprimerie, et lui confia son petit-tils, auquel Firmin Didot enseigna la gravure et la fonte des caractères.

Pierre-François Didot, son frère, né a Paris, en 1732, fui reçu libraire en 1753, et, en 17fïo, nommé imprimeur de Monsieur (depuis Louis XVIII). II est créateur de la papeterie d'Essonne. Ses éditions les plus remarquables sont : limitation de Jésus-Christ, in-folio, 1780; le Tétémaqtte, in-l°; le Tableau de l'empire ottoman, in-folio. Il est mort en 1793. —Deux de ses fils, Henri Didot et Didot Saint-Léger se distinguèrent, le premier comme graveur en caractères et comme inventeur de la fonderie polyamatype ; le second, par l'invention du papier sans fin. Une de ses filles épousa Bernar-

Dl^itizcd by Goo;

(lin de Saint-Pierre. Son troisième liis, Diilol jeune, hérita de son imprimerie. Le pins bel ouvrage sorli de ses presses est une édition in-i° du Voyage du jeune Anaehartis. Édouard Didot, fils de Didol Saint-Léger, est auteur d'une traduction estimée des Vies des poètes anglais, par le docteur Johnson.

Pierre Didot, né à Paris, en 1761, lils aitté de François- Ambroise, lui succéda, en 1789, comme imprimeur, et fit paraître de magnifiques éditions, entre autres le Virgile et Yïlorace, in-folio , 1798 et 1799; les Voyages de Detion, Y Iconographie grecque et romaine de Visconti, et, surtout , le Ilacine de 1801 , ipie le jury d'exposition de 1806 proclama la plus parfaite production typographique de tous les pays et de tous les âges (1). Ainsi, ce monument élevé à la gloire de Racine, et pour lequel M. Pierre Didot lit les plus grands sacrifices d'argent, en s'imposantdes privations de toutes sortes, est, à tous égards, supérieur a celui que des capitalistes anglais ont élevé, avec des dépenses considérables , à la gloire de Shakspeare.

En 1798, ainsi que nous l'avons déjà remarqué quelque part, il présenta à l'exposition des produits de l'industrie sa grande édition de Virgile, dont les caractères avaient été gravés et fondus par son frère Finnin Didot; tous deux se trouvèrent au nombre des douze exposants qui reçurent la médaille d'or. Pour honorer l'imprimerie en sa. personne, le gouvernement fit placer ses presses au Louvre, oii elles restèrent sous le consulat et jusqu'au commencement de l'empire. C'est là que furent imprimées les magnifiques éditions dites du Louvre.

Il) M Brunei, le savant h i bliot--ni.be . s'eM'"«« «o» *«* dJlibrJ" ■ ««Ile édition ,M le liv« b- ,»tus «»«<••*!<* ¥« 'Mgraphie il'awnn pa^aii enror» Mwduit. ■

11 est auteur d'une Épltre sur les progrès de l'imprimerie (178+}, où on lit ces vers, qui témoignent des nobles sentiments île l'auteur en faveur de sa profession :

Ali! puissé-je à mon lour Étendre les progrès D'un art qui de mon pire exerça l;i constance El uni sut me charmer dès ma plut I«ndrc enfance!

L'auteur dit modestement dans une note : « 11 fautaltri- « buer à une espèce d'enthousiasme et non à un motif « d'amour-propre ce souhait que, sans témérité, je ne pour- « rais espérer d'accomplir. » Et, après avoir énuméré les connaissances que doit posséder un bon imprimeur, il ajoute : « Je sens combien ces connaissances sont au-dessus de mon « âge et de mon expérience, puisque je vois mon pere trai vailler encore tous les jours à les acquérir. j>

M. Pierre Didot est également auteur de traductions, en vers français, du IVe livre des Géorgiques, du Ier livre des Odes d'Horace, et de diverses poésies réunies en un volume, sous le litre de Sim-imen des nouveaux -caractères de la fonderie et (le l'imprimerie de Pierre Didot l'aîné, 1819, iu-8°. Son lils, Jules Didot, qui lui a succédé, a publié, entre autres belles éditions, la Collection des Poètes grecs, in-M , revue ]>ar M. Boissonade; les Classiques français, éditions, compactes en un volume ; une charmante édition de Don Quichotte, iu-32.

Il s'est retiré du commerce en 1811.

Firmin Didot, né à Paris, en 17(M, second lils de François- Anibroise Didot, s'est fait un nom célèbre comme littérateur, comme imprimeur, comme graveur et fondeur en caractères , et comme fabricant de papier. En 1789, il succéda à son père pour la fonderie, qu'il avait enrichie de types élégants.

11 inventa, en 17!I5, un procédé de stéréotypage, qu'il appliqua aux Tables de logarithmes de Callct. A l'exposition dos produits de l'industrie de 1798, il présenta des éditions stéréotypes exécutées par son nouveau procédé.

Il fut nommé imprimeur de l'Institut de France le 1G octobre 18(1 , et imprimeur du roi le 1" avril 1811; il obtint seul, et ensuite avec ses lils, six fois la médaille d'or aux expositions de l'industrie.

Il a exécuté de très-beaux caractères d'écriture sans interruption dans le délié, caractères qu'on avait vainement tenté de graver en Angleterre, et qui permirent de répandre en France, à bon marché, d'excellents modèles d'écriture pour les enfants (1). Us caractères qui ont servi à l'impression du Racine in-folio, publié par son frère, avaient été gravés et fondus par lui.

Les plus beaux ouvrages sortis de ses presses, sont : une Hetaiade, în-4"; un Camoëns, en portugais, in-4°; un Salluste, in-folio. Il a, en outre, publié, en société avec ses lils: les Ruines de Pompeï, par Marois; les Antiquités de la Nubie, parCau; le Panthéon égyptien, deCbampollion ; les Tournois du roi René, de M. Champollion-Figeac ; tes Contes du Gai savoir cM'Ilistorial du jongleur, imprimés en caractères gothiques, avec vignettes et fleurons, comme les éditions du quinzième siècle.

Les hommes les plus distingués se plaisaient à visiter sou

(11 i.t gouvernement a foi! l'acquisition . en 1831, des trapue* d'écritures anglaises et rondes de Finnin Didot. Ces chefs- d'œu»re île gravure, qui .«ont restes pendant trente années la prooriélé exclusive de leur auteur, et (jtti sont encore ce qu'on a fait de plus parfait, quant au système de gravure et de font.', devaient naturellement trouver place rians le trésor typique de l'imprimerie de l'État.

établissement, où toutes les brandies de la typographie se trouvaient réunies. L'empereur Alexandre y vint en 1814, el lui conlia deux jeunes Kusses pour les iustruire dans l'art typographique.

Plusieurs imprimeurs de Paris el des départements se sont formés à son école en faisant leur apprentissage dans ses ateliers. C'est pour nous un titre d'honneur, auquel nous attachons le plus grand prix, d'avoir été du nombre de ses élèves. Plusieurs imprimeurs de l'étranger ont sollicité la même faveur, el ont été admis chez lui avec la même bienveillance.

Firmin Didotcéda a ses lils, eu 1837, son immense maison de commerce, où se trouvaient réunies une fonderie en caractères, une fabrique de papiers, une imprimerie et une librairie. Envoyé la même année à la chambre des députés par les électeurs du département de l'Eure, il y siégea parmi les membres de l'opposition modérée, fut, en 1830, au nombre des 221 , et défendit, en plusieurs occasions, les intérêts de la liberté (le la presse. Il est mort en 1836. Ami de Dclillc, et poète distingué lui-même , il avait écrit plusieurs ouvrages remarquables, entre autres, deux tragédies, dont l'une, la Heine de Portugal, a été plusieurs fois représentée; des traductions en vers français des Bucoliques de Virgile, des Chants de Tgrtée, des Idylles de Théocrite, et une intéressante Notice sur les E&tknne.

Il dédia la traduction des Bucoliques de Virgile, son premier ouvrage littéraire, à son frère Pierre Didol. «Puissent » nos enfants, lui disait-il, par leur goût pour l'élude, et par » une érudition aussi solide que profonde, marcher sur les « traces des anciens imprimeurs de Paris! Puissent-ils un <■ jour, et c'est là le bul <\r tous mes soins, de tons nies vœux

Page 1