TOME II
vues, justifier de leur conduite et de leur capacité. Les différends qui survenaient étaient jugés par une juridiction particulière. Un imprimeur ne pouvait recevoir chez lui un ouvrier ou compagnon sans savoir de quelle imprimerie il sortait, s'il était libre ou en état de travailler où bon lui semblerait, à peine d'amende, el même de destitution en cas de récidive; et, pour éviter toute surpriseà cet égard, il devait indiquer, de semaine en semaine, a la chambre syndicale, les mutations dans le personnel de son imprimerie. Il ne pouvait, sans une cause raisonnable, retirer à un ouvrier l'ouvrage commencé, CI encore élait-il tenu, dans ce cas, de lui en fournir un autre non moins avantageux, jusqu'il ce que le premier pùl être repris. Les ouvriers ne pouvaient être congédiés sans avoir été prévenus huit jours à l'avance, et un mois, s'il s'agissait d'un homme île conscience. Le visa que le commissaire de police appose aujourd'hui sur leur livret était donné par la chambre syndicale ; c'est elle qui s'occupait de les placer quand ils étaient sans ouvrage. Pour n'avoir que des ouvriers capables, il était défendu aux maîtres, sous peine d'amende, de faire remise aux apprentis d'aucune partie du temps d'apprentissage, qui était de quatre années. Cet acte d'apprentissage était considéré comme ebose si importante, qu'il devait être passé devant notaire. Le plus ordinairement, les correcteurs, les principaux ouvriers et les apprentis mangeaient à la table du maître.
il naissait de ces rapports intimes et constants une affection el un dévouement qui tournaient au profil des affaires. Certains d'être appréciés h leur juste valeur, recevant comme une sorte de reflet des nobles qualités de leur patron, retrouvant en quelque sorte chez lui une famille, les ouvriers ne ménageaient ni leur temps ni leur peine, et mettaient à honneur, non-seulement de conserver intacte, mais encore d'à-
grandir lu réputation d'une maison qu'ils considéraient comme la leur. On ne se persuade peut-être pas assez combien celte union intime du patron et des ouvriers est nécessaire pour réussir en industrie. Celui qui assurera du travail, le rétribuera convenablement, ne demandera et n'exigera rien nue de juste, tout en augmentant les salaires en raison de ses propres bénéfices, ne comptera bientôt chez lui (pie des ouvriers habiles, intelligents, tranquilles, dévoués, et nulle entreprise, quelque importante qu'elle soit, ne lui sera impossible.
Lorsque les mécaniques sont venues se substituer aux anciennes presses, beaucoup de typographes se trouvèrent sans ouvrage; mais nulle révolte, nulle coalition n'éclata parmi eux, ainsi qu'il est arrivé dans d'autres professions. Ils se soumirent avec résignation à celte grande loi du progrès, à laquelle nulle entreprise humaine ne saurait se soustraire. Au reste, comme toujours, ce progrès, tout en causant quelques souffrances individuelles, produisit un bien général. Des livres, des journaux purent, grâce au bon marché du tirage, être placés à un grand nombre d'exemplaires, etdonnèrent a l'imprimerie une vive et heureuse impulsion. Il est hors île doute qu'aujourd'hui le chiffre général des ouvriers occupés est plus considérable qu'il ne l'était avant l'introduction ries mécaniques.
Les typographes donnèrent encore une preuve de leur raison dans les jours rie trouble qui suivirent la révolution de 1848 : ils restèrent fidèles a leurs ateliers, et ne cherchèrent point à imposer à leurs patrons des lois impraticables et éphémères, alors que, dans presque tous les états, des ouvriers, séduits par de coupables et trompeuses théories, perdaient leur temps dans des promenades tumultueuses. Des machines furent brisées, il est vrai, dans quelques imprimeries; mais le
corps entier dos ouvriers en gémit et déplora cet acte de vandalisme.
Au nombre des anciens privilèges des typographes, <|tii ont aujourd'hui disparu, se trouvait le droit de prélever, sur tous les ouvrages imprimés dans l'atelier, des exemplaires dits de chapelle, dont le nombre s'élevait au moins a trois et souvent a cinq. Ces exemplaires étaient rachetés par les libraires aux ouvriers, ou bien ceux-ci en opéraient la vente, et la somme qui en provenait formait un fonds destiné à secourir les ouvriers malades ou infirmes (i). Il serait à désirer de voir rétablir cet usage ; mais nous voudrions (pie les exemplaires fussent vendus entre les ouvriers seuls, afin qu'ils pussent se faire, à peu de frais, une bibliothèque qui aiderait ainsi à répandre encore davantage parmi eux le goût de l'instruction et les plaisirs de l'intelligence.
On a prétendu que la profession d'imprimeur offrait de graves inconvénients : on a même été jusqu'à dire que peu d'imprimeurs atteignaient cinquante ans (2), et cela parce qu'ils étaient obligés de vivre an milieu de caractères composes de plomb et d'antimoine. C'est une erreur. On vit dans l'imprimerie aussi longtemps que dans toutes les autres professions; pas plus qu'ailleurs les ouvriers ne sont sujets aux maladies d'yeux, aux attaques de goutte, aux coliques de plomb. Ces questions ont été discutées et résolues dans ce
(1) Les droit* île tablier, de itretnière banque cl île chevet , aujourd'hui presque entièrement tombe* en iti-Miétudc, étaient lièrent nu profil de la
année, en l'honneur de (lutcnliei^, la fêle de !:i Sainl-Jean-PoTteLattoe, dans laquelle patron , proie et ouvrier- se donnaient les lento ignares d'une mutuelle sympathie.
(2] Maladies des artisans , par Pâtissier. — Titra er-Tbakrah, même sujet. Londres, tRJS.
sens par un de nos habiles chimistes, M. Chevallier, après une enquête faite avec soin dans un granit nombre d'ateliers de Paris.
En rendant justice an bon esprit dont furent animés les ouvriers typographes lors de nos dernières commotions politiques, nous ne devons pas dissimuler ipie, à d'autres époques, ils ne se conduisirent pas avec autant de sagesse. Cendant le xvi» siècle, quand la France était livrée aux agitations civiles et religieuses, de graves débats s'élevèrent entre les maîtres et les compagnons imprimeurs. Ceux-ci exigeaient une augmentation de salaire, ne voulaient pas souffrir parmi eux des apprentis ou, s'ils les toléraient, leur faisaient donner de l'argent, soit pour te dépenser en festins, soit pour en former une bourse commune. C'était surtout à Paris et à Lyon que la coalition se montrait plus ardente: les ouvriers abandonnèrent leurs ateliers, et plusieurs libraires furent obligés de faire imprimer des livres en pays étranger. Les maîtres imprimeurs adressèrent une supplique à François I" qui, par ses édils de 1539, 1541 et 1542, prit des mesures coërcitivcs pour faire cesser ce fâcheux état de choses, si préjudiciable à l'art typographique (voir toni. I", p. 140). Les mêmes désordres s'éuint renouvelés plus tard, Charles IX, parédit de 1571, renouvela aussi les mêmes mesures, qui furent maintenues dans les règlements dressés sous Louis XIII et sons Louis XIV, et conservées dans celui de 17-23, dont elles forment les articles 41 et 42 (1).
festin ou banquet, siti'l \hwi- niliw , is-.ni' ■ l .n l > ^ ' i ■ l' t > r i — i . eu nulrcmeul, pour i|uelque eume ei rstUnu i|iie ce soit-
. Arl. «. Détendes sont failcs :'i mus compagnons, ouvrier* cl an; preniis île Taire lacune communauté. , raalrairic, assemblée, raliale ni
Le souvenir de ces mésintelligences, dont plusieurs causes d'ailleurs n'exislenl plus, est effacé depuis longtemps, elc'est en vain qu'on a essayé de les raviver. Grâce à des concessions réciproques, un accord bien entendu règne aujourd'hui entre les patrons et les ouvriers typographes.
Nous avons parlé dans notre chapitre VI (loin. I", p. 139- 1-40) d'une association formée en 1839 entre les maîtres imprimeurs de Paris, pour suppléer à l'absence d'une chambre syndicale. C'est sous les auspices de celle société que des commissions mixtes, composées de maîtres et d'ouvriers, ont fixé, en 1813 et en 1818, les prix de la composition typographique, tarif adopté généralement dans les imprimeries de Paris.
En 1847, une société fraternelle des proies s'est constituée, avec l'autorisation du ministre de l'intérieur, dans le but d'assurer des secours aux membres qui en font partie. Elle s'occupe, en outre, des progrès de la typographie et publie des comptes rendus de ses séances.
Il nous reste maintenant à présenter quelques considérations sur les associations d'ouvriers typographes.
On trouvera au chapitre suivant, article Imprimerie administrative, les bases de l'association faite avec les travailleurs de nos ateliers. Nous croyons que ce mode de participation (1) est plus avantageux que tout autre aux intérêts personnels des
bourse commune; .lavoir aucun livre ni registre Je coufrairic; d'élire nucun mariruilluT, syiidir, prévôt, rhef. prépose, ni autres ofliciers ; de faire aucune collecte ni levée île deniers ; et d'agir en nom collectif pour quelque cause et occasion que te soit, ;i peine de prison, de punition corporelle et de trois cents livre* d'amende. ■
Les règlements défendaient aussi ;<n\ ronip^iions imprimeurs de porter èpées , poignards et autres armes offensives.
! I) Le journal la Proie a également accordé à ses ouvriers une parliri nation dans 1rs bénéfices de l'entrepris*-.
ouvriers, en ce qu'il garantit le payement île leur salaire journalier.
Depuis la révolution de 18-18, on a émis, au sujet des associations ouvrières, les idées les plus fausses, les plus subversives. On a fait du ce mot, association, un mol magique qui devait amener l'abolition du prolétariat, l'émancipation des classes laborieuses, le bonheur, enfin, de l'humanité tout entière. Théories d'autant plus dangereuses qu'elles étaient plus séduisantes, et qu'elles tombaient du haut de la tribune érigée au Luxembourg par le Gouvernement provisoire! Les ouvriers sages ont échappé à cet écueil. Ils ont compris que, en imposant au chef les chances de perte ou de bénéfice inhérentes aux opérations commerciales, l'organisation actuelle de l'industrie est tout en leur faveur, puisqu'elle leur laisse, quoi qu'il arrive, un salaire fixe et assuré; qu'une association entre ouvriers seuls n'a pour résultat ordinaire que de faire exploiter les bons par les mauvais ; que de nombreux éléments d'insuccès se réunissent contre elle, car il lui manque les capitaux et cette unité qui, seule, peut réaliser de grandes et utiles entreprises.
En effet, pour alimenter des ateliers, combattre des concurrences, étudier des ovations nouvelles, les exécuter avec cette supériorité qui éloigne la rivalité, ce n'est pas assez d'y employer des avances considérables, il faut une volonté unique et ferme, jointe à une longue habitude des affaires, qualités rares et qu'il est impossible de trouver dans un établissement où tous les travailleurs seraient égaux en autorité. Travaux assurés, appointements fixes régulièrement payés, secours garantis en cas de maladie, participation plus ou moins élevée dans les bénéfices de fin d'année, formant pour l'avenir une caisse de réserve, voilà, dans l'état actuel de l'industrie,
tant que les lois économiques du pays resteront les mêmes, ce que l'ouvrier raisonnable peut désirer : le communisme luimême, libre de pratiquer ses théories, cl en admettant qu'il dut tenir ce qu'il promel, n'irait pas au delà.
Les expériences faites jusqu'à présent ont confirmé les principes que nous venons de poser.
Il y a quinze ans, une société d'ouvriers fut formée pour exploiter le brevet d'imprimerie de M. Lacrampe. Tous étaient d'excellents typographes, qui, en s'élablissant, avaient pour but de profiter eux-mêmes du bénéfice que les patrons faisaient sur leur travail ; ils mirent en commun leurs économies, et élurent l'un d'eux pour prote et directeur de l'atelier. Les travaux furent considérables, et ils les exécutèrent avec une admirable perfection; mais, tout occupés de leur ouvrage, ils ne s'assurèrent pas assez de la solvabilité des clients : les billets qu'on leur avait souscrits ne furent point payés. Bientôt la société, accablée sous le poids de ses engagements, faisait faillite, et ses membres, après avoir perdu leur temps et leurs économies, étaient obligés de redemander leurs anciennes places, dont plusieurs étaient occupées.
Vers la même époque, dix ouvriers imprimeurs se réunirent pour exploiter une imprimerie sous la raison sociale François et C" ; on les appelait dans le commerce la société des Dix. ils n'ont pu se maintenir au delà de trois ans, après lesquels ils furent obligés de vendre leur matériel et de liquider. Le capital social, fruit d'économies amassées péniblement pendant qu'ils étaient simples ouvriers, fut entièrement perdu.
D'autres expériences ont eu lieu, tant pour l'imprimerie que pour diverses brandies d'industrie, l'u décret de l'Assemblée conslilnanle avait alloué, en 1818,
un crédit de trois millions, afin d'étudier et d'encourager des associations, soit d'ouvriers entre eux, soit d'ouvriers avec les patrons. Ces expériences furent confiées à une commission composée d'hommes honorables et éclairés, qui, pleins de zèle, se mirent à l'œuvre et accomplirent leur mission avec le désir de constater netlement ce que ces associations pouvaient présenter de réellement praticable et utile. Cette commission, présidée par le ministre du commerce, fournit aux ouvriers associés des capitaux sous forme de prêts et à certaines conditions ; elle rédigea des statuts appropriés à l'industrie qu'ils voulaient exploiter, et chercha, avec le soin le plus minutieux, â prévenir et à atténuer les embarras qui pourraient les entraver.
Quelques mois seulement s'étaient écoulés, el déjà an membre de la commission, M. Nougarède de Fayet, témoignait que, malgré toutes les précautions prises pour communiquer une vie régulière aux associations qui s'étaient constituées, ces associations périssaient par l'action du vice inhérent au principe lui-même.
M. Nougarède de Fayel déclare, dans sa brochure, que les ateliers d'ouvriers associés qu'il a visités à plusieurs reprises, et dans les plus grands détails, lui ont paru presque partout livrés à la discorde, à la jalousie, a l'envie. Nul n'y est satisfait de son sort; les hons ouvriers, qui n'ont accepté cette position désavantageuse que faille de mieux, aspirent à une reprise des affaires qui leur permette de recouvre^ leur indépendance; les mauvais ouvriers ne son! pas plus contents, mais par d'autres motifs, parce qu'ils sont obligés de travailler et qu'ils voient déjà el détestant de nouveaux maîtres dans leurs associés, qui se plaignent de leur maladresse el de leur indolence. L'auteur raconte avoir rencontré des hommes qui, par enthoit-
siasme et par dévouement pour la cause des travailleurs, avaient fondé des associations, qui avaient fait des sacrifices personnels, qui avaient poussé l'abnégation jusqu'à descendre au niveau commun , malgré [a supériorité de leurs lumières, et qui, pour récompense de leurs services, se voyaient écartés par la jalousie et par île basses intrigues. « J'éprouvais, dit M. Nougarède, un sentiment de profonde « tristesse, en entendant ces hommes, à l'air plein de fran- « enise et de loyauté, montrant parfois une véritable dislinc- « (ion de paroles et de manières, me raconter, les larmes « aux yeux, les injustices qu'on leur avait fait subir et les « amertumes dont ils avaient été abreuvés. »
Les associations qui éprouvent moins de difficultés que les autres sont celles dont les travaux, consistant presque uniquement en main-d'œuvre, peuvent se répartir et se solder a la tache ; encore rencoiilrent-elles souvent de graves embarras pour la fixation dit prix à forfait, et surtout pour la réception des objets confectionnés. Mais, de toutes les industries, l'imprimerie, par les détails innombrables qu'elle comporte, nous semble celle qui se prête le inoins à une association entre travailleurs égaux en droits et en autorité.