TOME 11. SI
profession d'imprimeur. En relation avec les hommes de lettres, les savants, les artistes les plus distingués, il reçoit tout naturellement comme un reflet de leur génie, et sa pensée s'ennoblit et s'élève au contact de cette société d'élite, à laquelle il rend souvent, de son côté, des services réels. Il est peu de personnes, en effet, ayant fait imprimer, qui n'aient reçu de salutaires avis de leur imprimeur, qui est quelquefois pour eux un censeur aussi éclairé que judicieux.
L'imprimeur doit donc savoir la langue de son pays, posséder une instruction solide, étendue, et même la connaissance du latin (1), du grec et de plusieurs langues vivantes, non pour corriger lui-même ses épreuves comme le faisaient ses plus illustres devanciers, son temps n'y suffirait pas, aujourd'hui surtout que les travaux d'une imprimerie sont devenus si considérables, mais pour juger de l'aptitude et de l'habileté de ses correeleurs, savoir s'ils travaillent consciencieusement, les remettre dans la bonne voie s'ils s'en écartent, et s'assurer ainsi que chaque épreuve ne laisse rien à désirer.
S'il se fait éditeur de livres, il faut qu'il soit sinon homme de lettres, du moins homme de goût, alin de pouvoir discerner le mérite du livre qu'on lui propose d'acquérir; qu'il ail un esprit juste, sûr, et un grand tact commercial pour juger de l'opportunité de la publication, du format et du caractère qui conviennent à l'ouvrage et le feront accueillir le plus favorablement, En effet, tous les quinze ans au plus, s'élève une nouvelle génération, apportant avec elle, en éco-
(I) Les Estienne parlaient ions le Uli», et, (faits une epllre qu'il adresse ii son petit-Mi Paul Es tienne, Henri Ësticnne conclut en disant : L'ignorance, que l'un peut appeler seulement honteuse dans les autrei familles, serait presque un sacrilège dans la mienne.
nomie sociale comme en littérature, de nouvelles idées, souvent de nouvelles doctrines qui viennent modifier dans les esprits ce qui avait été admis sans conteste jusqu'alors; c'est ce qu'on appelle, peut-être improprement, le progrès. Soit que l'esprit du temps s'épure et entre réellement dans des voies d'amélioration, soit qu'il s'égare, l'imprimeur doit savoir distinguer les livres qui conviennent à son époque, s'abstenir des publications qui tendraient à agiter ou à faire éclater les mauvaises passions, et sans cesse s'appliquer celte recommandation adressée par Boileau aux écrivains de son temps, qu'il ne voulait pas voir diffamer le papier :
(Jue voire âme el vos mœurs, peintes dans vos éeriLs, N'offrent jamais de voua que de nobles images.
Une fois l'ouvrage commandé, ii doit surveiller la remise de la copie, la lecture des épreuves, les revoir feuille a feuille et s'assurer ainsi jour par jour si la voie qu'il a tracée d'avance (1) a été rigoureusement suivie. Une sage retenue doit
;i) Quelquefois, un auteur de lu meilleure foi du inonde s'égai
raraclère primitif ei officiel. Nous nous adi-issamcs pour <■<■ travail A un homme île mérite, connu par son profond savoir, auteur lui-mcnie d'un grand ouvrage de droit et membre de la roor souveraine. Confiant dans son talent el son expérience, nous ne primes même pas la peine de parrourir son manuscrit lorsqu'il fut remis au compositeur, rrovanl qu'il suf-
sans cesse le mettre en garde contre l'enthousiasme de l'auteur qui lui propose un livre, car celui qui a consacré à traiter une matière ses jours cl ses veilles, souvent une partie de sa vie, est fort mauvais juge du plus ou moins de facilité du placement et est toujours porté à ne voir que des beautés dans son œuvre et à s'en exagérer outre mesure le mérite.
Nous ne parlons jkis ici des vieux manuscrits à exhumer de la poussière, des textes erronés à rétablir, des versions à comparer afin de s'assurer de leur exactitude, car alors il lui faudrait joindre au goût et au discernement ce profond savoir, cet amour des lettres et cette persévérance dans le travail qui animaient les premiers imprimeurs, qui leur firent surmonter de si grands obstacles et créer des chefs-d'œuvre : « qu'on ne voit plus guère aujourd'hui. »
Si des qualités de l'esprit, du jugement et du savoir nous passons aux qualités industrielles, nous dirons à celui qui veut se faire imprimeur:
Sachez tous les détails de la composition, de la mise eu pages, du tirage, en un moi des divers travaux qui concourent à la confection des œuvres de la typographie, et qu'un long apprentissage fait dans votre jeunesse aura pu seul vous apprendre. Ces connaissances pratiques vous serviront à apprécier, sans intermédiaire, la valeur de chaque chose, à discuter tes prix de revient, à prononcer sur les difficultés qui pourront s'élever avec les ouvriers, lesquels sont toujours
firail i)t revoir les fcuilles imprimée*. Mais ijucllc fut notre surprise, en reconnaissant qu'au lieu d'une compilation mets, d'un recueil de textes purement officiels , on imus faisait imprimer un ouvrage Je doctrine, trèsmériliinl sans doute, mais rpii était tout l'opposé de ce que nous voulions faire. Le demi- volume imprimé dut être mis immédiatement au pilon , aver une perle d'environ i.OOtl fr.
plus disposés à se laisser convaincre |iar celui qu'ils savent avoir été ouvrier comme eux. Un chef d'établissement doit tout savoir par lui-même et n'avoir besoin de consulter personne. C'est à ce prix seulement qu'il lui sera possible de réduire les dépenses et les Trais généraux de sa maison, de faire progresser son art, de lui ouvrir des voies nouvelles et de conquérir ainsi une réputation non moins précieuse que la fortune.
Sachez encore le dessin et la gravure, afin de pouvoir donner le modèle des types, vignettes, lleurons et autres ornements typographiques que vous voudrez reproduire. Les procédés matériels d'exécution de la fonderie, si vous les connaissez a fond, pourront seuls vous mettre â même de surveiller les détails de celte branche si difficile et si compliquée de l'art typographique.
€ Ce n'était et ce n'est encore, disait un imprimeur, que par la réunion de connaissances approfondies dans ces diverses parties (la presse, la composition, la fonderie, etc.) et après des études soignées, qu'on pouvait et qu'on peut être à la tête d'une imprimerie; et, sans ce faisceau de talents, quiconque ose se dire imprimeur en impose à sa conscience et trompe le public (1). »
Enfin, ne vous bornez pas à faire votre profit des perfectionnements obtenus avant vous, mais sachez personnellement en opérer de nouveaux. Quelle que soit l'imperfection de vos premiers essais, il faut y persévérer opiniâtrement; rien ne s'améliore en ce monde qu'avec une extrême lenteur, et le bien n'arrive pas d'un seul bond à sa dernière limite. Les
(i) M lacob, iWMi, OrléaiM.
premiers pas dans la voie du progrès sont toujours chancelants, timides, incertains; c'est avec le temps, et par une application judicieuse et soutenue, (pie les premiers éléments de toutes les sciences se sont successivement développés et qu'elles sont arrivées à ce haut degré de perfection oh nous les voyons de nos jours. Lorsque chaque genre a ses modèles, une foule d'idées naissent, se propagent, appellent d'autres idées; et la science acquiert ainsi rapidement plus d'étendue. On vous tiendra donc compte des efforts que vous aurez faits; et même alors que vos tentatives seront restées infructueuses, elles pourront profiter aux expériences qui leur succéderont, et seront autant de jalons placés sur la route des progrès et des découvertes plus décisives que réserve l'avenir. L'invention de l'imprimerie en est elle-même un exemple frappant.
Mais il ne suffit pas que vous ayez du savoir et de l'esprit, un véritable génie commercial, des connaissances pratiques, un esprit inventif; tout cela ne sera rien ou à peu près si vous ne possédez encore de grands capitaux. On les exigeait même autrefois de celui qui se destinait à l'imprimerie.
Celle profession , disait-on , diffère des autres arts en ce qu'elle exige, pour être exercée, autant d'argent que d'intelligence. Qu'un homme soit habile dans la peinture ou la sculpture, ses talents lui suffisent, il les peut mettre au jour, quoique né sans biens. Au contraire, dans l'imprimerie, quelque expérience qu'un homme ait de la mécanique de l'art, s'il est sans fortune, sans goût et sans lumières, il peut être et rester tout au plus ouvrier. S'il parvient à la maîtrise et que les fonds lui manquent pour lever une imprimerie bien assorlie, n'étant pas d'ailleurs pourvu des autres qualités nécessaires à un imprimeur, il est hors d'étal de produire le beau.
rtcst, par conséquent, inutile .i la république des lettres (I).
La fortune est bien plus indispensable encore aujourd'hui «lue les imprimeries sont devenues de véritables manufactures ijui coûtent plusieurs centaines de mille francs, même alors qu'elles ne sont que de deuxième ordre.
Ce ne sont plus quelques presses en bois qui valaient à peine 200 francs chacune, mais des mécaniques au pris de (î,000 à 20,000 francs qu'il faut acquérir, pour les remplacer à leur tour aussitôt que l'esprit inventif du mécanicien a trouvé de nouveaux perfectionnements. Dans ces temps de concurrence et de luttes, celui qui s'arrête un instant, qui ne se maintient pas au niveau du progrès, déchoit, et la ruine l'attend presque inévitablement. C'est pour les manufactures que semble avoir été faite la table de Sisyphe.
Les caractères ou types d'imprimerie sont pour l'imprimeur une autre source de dépenses. Autrefois, une imprimerie, marchait avec cinq ou six caractères différents qui se renouvelaient rarement, tous les vingt ans en moyenne, tant les presses à plateau de bois ménageaient l'œil de la lettre. C'était un jour remarquable dans les anciennes imprimeries que celui où une fonte nouvelle y était introduite. Aujourd'hui, il n'est pas un établissement, de deuxième ou troisième ordre, qui n'ait besoin de deux cents sortes de caractères, non compris ce qu'on appelle les lettres d'adiches el de fantaisie, qui sont trois ou quatre fois plus nombreuses. Et, comme dans le tirage à la mécanique, la pression s'opère au moyen de cylindres, et non de plateaux, l'œil de la lettre s'use plus vile, et le caractère dure à peine deux années en moyenne/ On doit alors le jeter au creuset; trop heureux si, lorsqu'il est
(I) Mémoire des imprimeur*, t';iiïs, HII.