‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 10 sur 124 · C'est le chapitre cxl · texte numérisé non relu

C'est le chapitre cxl

2. On peut aussi relire à ce propos l'Histoire des voyapes de Scarmentado. Dans ce court conte philosophique où le voyageur « escarmentado », c'est-à-dire instruit par l'expérience, décrit en quelques lignes les sottises du monde, l'Espagne est représentée par le tableau ironique d'un autodafé avec place d'honneur pour le Grand Inquisiteur

L'Inquisition ne fut-elle donc en Espagne qu'un sombre défi à l'humanité? Voltaire aurait pu discuter les trois grandes circonstances atténuantes que ses défenseurs font valoir en sa faveur. Lui qui a parlé si éloquemment de Michel Servet, ne devait-il pas se demander si les protestants en Angleterre comme les calvinistes en Suisse ne s'étaient pas laissé égarer par la même déviation du sentiment religieux?

Pourquoi faire retomber sur la seule Inquisition tous les crimes d'une intolérance qui fut générale? Ces crimes mêmes furent-ils sans profit? Lorsqu'il traite « du gouvernement et des mœurs de l'Espagne depuis Philippe II jusqu'à Charles II ', » Voltaire reconnaît qu'on ne se trouve point en présence de ces révolutions sanglantes et de ces conspirations qui sévissaient dans les autres cours de l'Europe. Il oppose aux autres ministres étrangers le duc de Lerme et le comte d'Olivares qui n'eurent pas à faire monter leurs ennemis sur l'échafaud, et, rappelant le meurtre d'Henri IV et la mort de Charles d'Angleterre, il conclut : « Sans les horreurs de l'Inquisition, on n'aurait eu alors rien à reprocher à l'Espagne. » Mais n'est-ce pas à ces horreurs mêmes que l'Espagiie dut sa relative tranquillité? N'est-ce pas l'Inquisition qui, en y imposant l'unité de la foi, y a resserré le lien national?

Est-il bien certain enfin qu'elle ait étouffé la pensée des Espagnols au point qu'ont dit nos philosophes? « Voyez, écrit Montesquieu, une de leurs bibliothèques, les romans d'un côté, et les scolastiques de l'autre : vous diriez que les parties en ont été faites et le tout rassemblé par quelque ennemi secret de la raison humaine -. » Voltaire a une lecture trop étendue pour ne pas se rendre compte qu'au pays des autodafés les « fictions ingénieuses, » comme l'histoire et la morale, furent traitées « avec un succès qui passa beaucoup celui du théâtre. » S'il avait poussé plus avant sa connaissance de la littérature espagnole, il aurait vu que les inquisiteurs ont presque toujours fait preuve du plus surprenant libéralisme à l'égard de tous les livres où le dogme n'était pas intéressé; mais, comme « la saine philosophie y fut toujours ignorée, » il faut bien qu'il rende l'Inquisition responsable de la superstition qui perpétua les erreurs scolastiques. Il semble même

et place de cachot pour l'étranger qui, dans le décor d'orangers de Séville nécessaire pour l'effet de contraste, s'est permis une réflexion fâcheuse.

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