‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 104 sur 124 · Cf. Berrct, op. rit., p · texte numérisé non relu

Cf. Berrct, op. rit., p

obéissant aussi aux caprices de sa maîtresse. On diminue Le Cid exilé à vouloir en faire une sorte de satire voilée. La meilleure preuve que ce poème a une plus large portée, ce n'est pas seulement qu'il figure dans La Légende des siècles et non pas dans Les Châtiments; c'est surtout qu'il n'a été publié qu'en 1877, à un moment où les allusions de détail auraient perdu leur force ou leur sens.

Si l'exil de Victor Hugo n'en est que l'occasion, où donc peuton en chercher les sources? L'imagination du poète, quand elle est excitée par l'Espagne, ne cesse pas alors de faire appel à sa lecture favorite, le Romancero, et à ses souvenirs de voyage. C'est de cette double inspiration qu'est né Le Cid exilé. Quand on parle de l'exil du Cid, on songe tout naturellement au vieux poème espagnol qui s'ouvre sur le départ du bon vassal éloigné par l'injustice de son souverain. Victor Hugo l' avait-il lu dans l'édition accompagnée d'une traduction française qui parut en 1858? Il semble bien qu'il n'en connaissait que l'adaptation assez libre qu'en avait donnée Jubinal dans La France littéraire du 11 juillet 1841. C'est là sans doute qu'il a pris l'idée de son développement sur les menaces d'un roi qui voit une offense dans un souvenir, parce qu'il a juré d'ensevelir dans l'oubli l'homme dont les exploits l'offusquent. La lettre de don Alfonso à Burgos mettait, en effet, en interdit le Campeador auquel nul n'osait parler par crainte de perdre fortune et vie. Et le récit de cette persécution se terminait par un vers dont Victor Hugo avait noté sur un brouillon l'émouvante simplicité :

Le Cid vit qu'il n'était pas bien avec le roi *.

Le Romancero a fourni plus et mieux. N'y voyait-on pas assez

1. Cf. le nis. 40 de la Bibliothèque Nationale. Le vers du vieux poème est le suivant :

1) Ya le vec el Cid que del Rey non avie gracia. »

Mais, comme le remarque M. Berret (p. 96), le vers de Victor Hugo peut venir directement de la traduction de Jubinal :

Alors le Cid vit bien (ju'il n'avait pas les bonnes grâces du roi.

Je ne crois pas que Victor Hugo ait eu à Guernesey cette traduction. Il aurait probablement tiré beaucoup plus d'une lecture attentive du Poème du Cid. S'il s'est contenté de ses notes ou de sa mémoire, c'est qu'il n'attachait pas à ce vénérable monument de la littérature espagnole l'exceptionnelle importance que la critique lui a reconnue plus tard. C'est dans le Romancero qu'il continuait à voir enclose toute l'âme de la vieille Espagne.

Martinenche. — L'Espagne et le romani, français. 15

nettement esquissés les deux thèmes essentiels : le discours de Santos le Roux et la réplique de l'exilé? Après avoir juré qu'il n'est pour rien dans le meurtre de son frère, le roi Alphonse reproche au Cid la violence avec laquelle il a exigé de lui ce serment : « Si vous êtes, lui dit-il, vaillant et farouche en face des ennemis, soyez, Rodrigue, humble en face des rois, et vous en serez plus estimé. Que votre langue ne fasse pas tort aux actions de votre bras'. « C'est d'une observation analogue que Santos le Roux se fait le messager :

Le vassal n'a pas droit de dédain sur le maître. On vous tire d'exil; mais, Cid, écoutez-moi! Il faut dorénavant qu'il vous convienne d'être Aussi grand devant Dieu, moins haut devant le roi.

Mais le Cid n'est pas de ceux dont l'épée tremble devant un sceptre. Il attendra, pour revenir à la cour, d'en être prié trois fois. Que lui importent les outrages d'un roi qui n'a pas assez d'honneur pour être capable de déshonorer-? Il est celui qui })eut répondre à don Alphonse comme à Santos le Roux :

Sire, il faudrait d'abord que vous fissiez en sorte Que j'eusse de l'estime en vous parlant, à vous.

Le portrait d'un tel héros réclamait un cadre digne de lui. Victor Hugo avait noté sur son album et gardait dans sa mémoire des impressions d'une incomparable grandeur. Où donc aurait-il pu trouver plus magnifique décor que sur la route qu'il avait suivie depuis Hernani jusqu'à Pamplona? Pour celui qui savait se faire aussi humble chez son père qu'il était éblouissant chez le roi, il lui fallait un paysage où la nature se complût aux mêmes contrastes. Mais ne l'avait-il pas déjà admiré « autour de Pasages », près d'une « large et fraîche pelouse de cresson, » dans cette caverne-lavoir où trois jeunes filles fouettaient si violemment leur linge contre la pierre du parapet'?

Comment pouvait-il sans disparate faire appel à ces visions qui l'avaient enchanté en 1813? Il lui suffisait de supposer que le Cid exilé s'était retiré au pays basque. Tout devenait alors

Page 1