‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 105 sur 124 · Cf. Alpes et Pyrénées, « Autour de Pasages · texte numérisé non relu

Cf. Alpes et Pyrénées, « Autour de Pasages

facile et lumineux. Au luxe factice de la cour s'opposait sans efTort la beauté d'un site simple et farouche, et bien au-dessus de la servilité des antichambres se dressait, dans ces prés et ces landes où « tout est rude », la libre affection de ces filles « qui s'en vont laver aux cressonnières » et de ces hommes qui sont vaillants parce que

La liberté du vent leur passe dans le cœur.»

N'est-ce pas le milieu où se répandent le mieux « les rayons » du Cid? Lorsque l'érudition cherche à le suivre après son exil en 1081, elle nous le montre chez le roi maure de Saragosse qui le comble d'honneurs après son triomphe sur le comte de Barcelone. Elle ne diminue certes pas la figure du glorieux Castillan, si souvent victime de la jalousie ou de la rancune du roi Alphonse, jusqu'au jour où il se conquiert à Valence un royaume que les codes anciens lui permettent de défendre contre son maître, de tout son droit d'exilé; mais avant d'en arriver à lui rendre justice, elle avait commencé, sur la foi d'historiens maures, par en faire une sorte de condottiere aussi cruel que déloyal. Victor Hugo, qui n'entendait pas l'arabe, avait adopté, pour se documenter, une méthode qui ne convient évidemment qu'à l'épopée. Il ne s'était pas attardé, comme le voyageur dont il décrit l'étonnement, au pied de la montagne d'Oyarzun. D'un coup d'aile, il s'était élancé « au-dessus d'un tas de petits monts, » jusqu'au « bloc prodigieux, » jusqu'au Pic du Midi. Il était monté jusqu'au sommet de son imagination. C'est de là qu'il avait regardé le Cid. n l'avait vu grandiose, comme le voit l'Histoire que l'érudition a eu tant de peine à rejoindre '.

Un personnage qui grandissait ainsi, à mesure qu'on s'élevait plus haut pour le contempler, ne pouvait s'accommoder des lois ordinaires de l'optique. A vouloir le ramener aux conditions d'une exacte biographie, on le diminuait de tout ce que le symbole ajoute légitimement à la réalité. Puisqu'il était devenu un héros national, il avait cessé d'être un homme comme les autres, et sur sa route de lumière il ne fallait pas lui laisser déchirer aux ronces de l'histoire et de la géographie la robe de sa transfiguration. C'est pourquoi Victor Hugo n'a cure de chercher où eurent lieu les exploits véridiqucs du Cid. Il choisit des noms dent la

1. <t C'est le Pic du Midi. L'Histoire voit le Cid. » Cf. Ramon Menéndez Pidal : L'Épopée castillane, p. 81-83 et 90-94.

-m U ESPAGNE DANS LA SECONDE

sonorité est belle, ou bien il en prend d'autres qui rappellent des événements récents et renouvellent par là même l'éternelle actualité de son héros.

A-t-il trouvé dans un dictionnaire l'humble Coca de la province de Ségovie? C'est plutôt un nom commun qu'il a élevé à la dignité d'un nom propre, parce qu'il plaisait à son oreille, comme ce Gor qu'il fait intervenir pour la quatrième fois. Un mot arabe est-il nécessaire? Bien que la ville n'apparaisse que plus tard dans l'histoire d'Espagne, comment oublier Almonacid, ne serait-ce que pour l'admirable rime qu'elle fournit? Faut-il des termes qui soient des bravades? Que dites- vous de ce pont Matamoros, digne pendant à cet autre pont r^Iatalobos de Madrid qui a fourni un voleur à Riiy Blasl Un mont est à jamais célèbre en Espagne, le Muradal. Le triomphe décisif auquel il assista ne fut remporté que le 10 juillet 1210. Qu'importe? Le mérite n'en revient-il pas à c^ui qui prépara cette reconquête chrétienne dont il semble avoir été l'Annonciateur? La belle afïaire que le vieux couvent de Huesca n'ait été construit qu'un siècle après la mort du Cid! Hésiterons-nous, sous prétexte d'anachronisme, à faire de Tizona la sœur de Durandal? Il y a mieux. Il est une Médina que le héros du vieux poème espagnol a plus d'une fois traversée; c'est Médina Celi, qui se trouvait à la limite du royaume d'Alphonse. Celle que cite Victor Hugo, c'est Médina del Campo. Mais n'est-ce pas celle qui s'enveloppe le plus facilement dans le « drapeau » du Cid?

Les plis de ce drapeau étaient assez larges pour abriter les souvenirs du poète. Il avait rencontré, à huit lieues de Tolosa, Vcrgara où on lui avait conté la trahison de Moroto. Tout à côté, il avait remarqué Mondragon qu'il renforce d'une épithète, farouche comme les rochers dressés à l'entrée de la gorge qu'il a tant admirée. Mondragon n'est déjà pas méprisable; mais Mondragon — Les Tours Noires vous a une autre allure. C'est ainsi que les noms des localités que visita Victor Hugo deviennent ceux des victoires du Cid. Il leur a b en payé leur hospitalité.

Même fantaisie dans les personnages secondaires. Le seul qui fiit inséparable du Cid, c'est Babieca, qui n'a malheureusement rien gagné à prendre une syllabe de plus et une cédille de trop '. Les autres ne l'avaient point accompagné dans son immortalité. Victor Hugo les remplace par des noms qui lui viennent de ses

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