‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 106 sur 124 · Babicç.i frappait sa litiore du pied · texte numérisé non relu

Babicç.i frappait sa litiore du pied

notes ou de son ironie. C'est l'article Nismes, de Moreri, qui lui fournit, avec Atton, les infantes Payenne et ISIanteline. Quant au roi dit le ,Roux, qui sait s'il ne l'a pas appelé Santos parce que ce tuteur vénérable, afin de le mieux dépouiller, a fait un moine de son pupille ? Je ne suis pas sûr que les héros fabriqués par don Alphonse à la place du Cid, ne doivent aussi leur origine à une onomastique méprisante. Pour ne rien dire de don Gil qui n'a rien d'héroïque, il est inquiétant pour don Nuno qu'il soit Saz y Calvos, c'est-à-dire à la fois saule et chauve. Alvar Rambla n'est peut-être qu'un Alvar de ravin, par rapport à d'autres plus haut placés, comme le bon Alvar Fanez que Victor Hugo devait connaître, ne serait-ce que par La Fille du Cid de Delavigne.

Ces sortes de plaisanteries ne sont pas du goût de tout le monde. Je conviens que Le Cid exilé heurte les érudits. Ils sourient quand intervient « l'horrible Abdul-Malic, » parce qu'ils savent que ce calife ne fut décapité qu'en 1333. Ils s'amusent de ces notaires d'Urgell qui datent leurs contrats « de l'an du roi de France, » alors que leur ville se rattachait depuis 850 au comté de Barcelone; et leur joie est profonde de voir au temps du Cid mettre à Valladolid le siège de la cour. Il n'y a qu'une réponse à leur faire : Essayez donc de transporter dans un autre pays le poème de Victor Hugo. Si vous n'en trouvez aucun où, malgré toutes les réserves que vous voudrez, il paraisse aussi bien placé, n'estce pas quelque chose? Et n'est-ce pas assez pour un simple poète?

Victor Hugo n'a pas à se préoccuper avant tout de peindre son héros dans son milieu et dans son temps. Il cherche plutôt à lui donner une signification à la fois satirique et symbolique, en harmonie avec La Légende des siècles. Santos, « l'ami du roi, » n'est bien accueilli que par le corregidor. Il n'obtient rien du peuple jusqu'au moment où il se réclame du Cid. C'est que le Cid est plus et mieux qu'un guerrier invincible. Il dresse dans la solitude une fierté dont la noblesse ne se penche que vers les humbles. L'exil rehausse encore le héros dont rien ne peut ternir la gloire et la loyauté.

Arrivé à cette taille, le Cid cesse-t-il d'être reconnaissable? Mais depuis quand serait-il interdit au poète qui respecte les proportions d'agrandir sans déformer? Que ce procédé n'ait pas trop mal réussi à Victor Hugo, il en est une autre preuve, éblouissante celle-là. Elle s'appelle Le Romancero du Cid.

Le roi Sanche vient frapper à la porte du héros qu'il a dépouillé. Le Cid le prévient qu'il va lui dire des vérités rudes et que ses

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griefs remontent loin dans le passé, puisqu'il eut à se plaindre de lui dès son mariage qu'il rappelle avec une fierté attendrie.

Cet exorde {L'entrée du Roi, Souvenir de Chimène) mène à un développement en deux parties inégales. La première, qui est aussi la plus longue, dresse un violent réquisitoire contre le roi qui apparaît successivement jaloux, ingrat, défiant, abject, fourbe, voleur, soudard, couard, moqueur, et méchant. A ce portrait s'oppose ensuite avec une brève simplicité celui du Cid fidèle et honnête.

FA voici la conclusion. On s'attend à un cri de révolte, et c'est une profession d'obéissance où éclate la grandeur morale du héros. Le vassal se refuse à discuter les limites de l'autorité de son souverain, si mauvais soit-il; il s'incline devant lui, renouvelle son invitation d'entrer sans crainte dans sa tour, parce que le Roi est le Roi et le Cid est le Cid.

Nous connaissons déjà les sources d'inspiration de ce Romancero. Ce sont toujours, comme dans Le Cid exilé, des lectures et des souvenirs qu'avive la situation personnelle du poète, mais la part faite à chacun de ces éléments est loin d'avoir une égale importance. Rien ne serait plus injuste, par exemple, que d'exagérer dans le Romancero du Cid le rôle de l'allusion contemporaine. A peine çà et là le ton doit-il un peu de son amertume à la tristesse d'un autre exil. Victor Hugo avait d'abord songé à ce titre : « Comment on reçoit un roi. » S'il y a renoncé, c'est que son poème se dépouillait peu à peu de toute rancœur personnelle, et qu'il gagnait en beauté sereine tout ce qu'il perdait de passagère ironie. Une strophe s'élève contre « la parole qu'un roi fausse » et qui creuse comme une tombe à « la pudeur d'un pays ». C'est à peu près la seule qui semble rappeler discrètement le coup d'État du 2 décembre. Quant à celles qui décrivent et flagellent les violences d'une tyrannie qui jette

Sur des tas de femmes mortes Des tas d'enfants éventrés,

faut-il y voir une reprise des horreurs accumulées dans L'Histoire d'un crime'} Elles se rattachent beaucoup plutôt à l'idée générale qui domine l'épopée de Victor Hugo. Ces forfaits de monstres couronnés qui jouent tour à tour du poignard, de la torche ou du gibet, ne sont-ils pas l'ombre nécessaire à la lumière de cette justice qui rayonne sur le front des humbles et sur l'épée des grands chevaliers? Dans ce duel effrayant du Mal et du Bien,

l'Espagne ne pouvait pas échapper à la dure loi qui pèse sur l'humanité. Et c'est précisément pourquoi Le Romancero du Cid a sa place naturelle dans La Légende des siècles.

Si loin que les rois félons poussent leurs « courses damnées, » il est un pays qui leur est interdit, c'est celui où les hommes tirent leur force « de l'àpreté du lieu » et sentent dans leur cœur la liberté aussi profondément enracinée que « les chênes de Dieu » sur leur sol. >< Ne va pas aux Pyrénées, » dit le Cid à don Sanche, « ne va pas à Roncevaux. » Que pourraient les piques du roi contre les peaux de loup de ces pâtres? La trompe d'un de leurs chevriers suffirait à disperser toutes ses musiques. Ces visions du pays basque ne sont pas déplacées dans la bouche qui les évoque. Dans Le Cid exilé, qui les présentait sur un autre rythme, elles prenaient une ampleur où l'on devinait le plaisir que goûtait le poète à revivre ses émotions de voyageur. Plus sobres ici, elles ne sont pas moins lumineuses, et elles ne dressent pas avec moins de force devant le roi couard et moqueur le décor de ce « saint pays montagnard » où le fracas de sa puissance ne fait qu'un « bruit de moucheron ^ »

C'est grâce à cette discrétion qu'elles se fondent sans peine dans la tonalité générale d'un poème qui ne dissimule pas son intention d'offrir une châsse nouvelle au plus pur joyau d'une littérature étrangère C'est l'âme rajeunie des romances du Cid que Victor Hugo a voulu enclore dans son Romancero. Mais songénie ne pouvait s'en tenir à une adaptation à la manière de ses médiocres prédécesseurs. Il ne se contentait pas d'une petite place à l'ombre de la gloire du grand Campéador des Castilles. Son admiration n'était point un esclavage; elle embellissait ce qui l'avait excitée. Après s'être inclinée devant le plus pur héros de r « Iliade gothique, » elle lui sculptait une « fresque colossale » sur le mur frissonnant de son rêve ouvrant l'histoire « à deux battants '-. » Puisque « ce songe énorme » n'est que la « confrontation de ce que nous étions avec ce que nous sommes ^, » peutêtre ne sera-t-il pas trop impertinent de chercher ce qu'y est devenu le Cid et ce qu'il y reste de ce qu'il était.

Pour le faire entrer dans son épopée, Victor Hugo lui applique

1. Cf. la quatrième partie du Cid exilé et les n"" 10 et 11 du Romancero du Cid.

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