Ibid
sa méthode d'antithèse et de grossissement. Puisque le mal est lié au bien comme « la vertèbre à la vertèbre, » il fallait à sa beauté le contraste d'une laideur. Et c'est ainsi qu'au bon héros fidèle s'est opposé le mauvais roi. Ce roi s'appelle Sanche. Est-ce celui de l'histoire, celui qui fut tué par traîtrise devant Zamora? Il eut bien parfois quelque mouvement d'humeur contre son glorieux vassal qui ne voulait pas oublier ses relations d'enfance avec l'infante Urraca, avec la sœur que son souverain cherchait à dépouiller; mais il n'a jamais eu qu'à se louer de ses services, et jamais il n'a désiré s'en priver. C'est Alphonse VI qui s'est plaint de l'attitude de ce fier Castillan plus disposé ^à demander compte qu'à rendre hommage. Le don Sanche de Victor Hugo serait-il né d'une confusion avec son frère qui n'hésita pas, lui, à condamner à l'exil le meilleur de ses guerriers? Il ne faut pas être dupe d'un nom qui n'a d'ailleurs jamais dans ce Romancero l'honneur d'être un titre. Il suffisait qu'il eût été porté par un des maîtres du Cid. Don Sanche n'est pas plus Alphonse VI que Sanche II de Castille. Il est le Roi, le Roi qui commence en jaloux et qui finit en méchant. Et le Cid, à son tour, n'est plus seulement le Cid. Il est l'homme probe, « de l'antique probité, » l'homme loyal qui ne croit
Qu'à la justice des causes Et qu'à la bonté du droit.
Il est rude parce qu'il est honnête, et si son visage a noirci sur les durs sentiers de la gloire, sa « vieille âme est toute blanche. » Il est le Chevalier sans peur et sans fiel qui marche droit devant lui parce qu'il éclaire sa certitude aux rayons de son honneur.
Est-ce à dire que Le Romancero du Cid ne soit que le poème d'une chevalerie exaltée au-dessus et en dehors du temps et de l'espace? Victor Hugo a pu y faire entendre des accents qui rappellent le libéralisme de notre Révolution ou l'humanitarisme de notre xix^ siècle. Il n'en a pas moins cherché à lui donner ce pittoresque qui, tout en se prêtant aux rajeunissements, permet une localisation générale. Comment aurait-il pu lui donner autrement la couleur de la vie?
Le procédé exigeait de la délicatesse, mais Victor Hugo en avait déjà tiré un heureux parti. Il savait l'art de peindre avec de petites touches prises à des palettes diverses. Il ne les a jamais fondues avec plus de discrétion que dans son Romancero. Il
évite les noms que l'histoire contemporaine lui avait suggérés dans Le Cid exilé. C'est à peine si « les pâtres d'Éroles » peuvent faire songer à ce général de l'armée dite de la foi qui fut, en 1823, membre de la régence établie à Madrid par le duc d'Angoulême. Éroles est d'ailleurs aussi un nom de lieu, celui d'un hameau de la province de Lérida. Même réserve dans les noms ou les détails de fantaisie. Nous retrouvons Almonacid et Balbastro S et nous faisons connaissance avec ces deux « aïeux » : Bosson d'Arle et Gil de Bivar. Saluons-les et passons, sans nous attarder davantage devant le gibet d'Albavieja ou les tours d'Alcacébé, pas plus que sous ces sycomores qui font la gloire de Lerme en attendant de rendre illustre Sangra dans Paternité. Il aurait été facile à Victor Hugo de tirer sa géographie, sinon du vieux poème, du moins du Romancero espagnol du Cid. San Pedro de Carderia et IVIedina de Bio Seco exigeaient peut-être trop de place dans un heptasyllabe, mais que de rimes sonores s'offraient à Valduema ou à Consuegra, pour ne rien dire des villes des comtes de Carrion : Fromesta et Valenzuela! Victor Hugo a préféré des noms plus connus. Et successivement défilent sous nos yeux Albe et Girone, Vich et Alcalâ; Pefiafiel, Cordoue, Lérida et Tortose; Jaen, Valence, Zamora, Huesca, Jaca, Teruel, Murcie et Tarragone. Ces villes n'ont pas toutes tressailli sous les pas du Cid; mais n'est-ce pas comme la guirlande de la vieille Espagne qu'elles semblent tresser pour son front glorieux? Voilà la seule couronne qui pût lui convenir. Victor Hugo ne le présente pas à notre admiration sous les mêmes traits qu'un Boland. S'il le trouve trop grand pour l'enfermer étroitement dans son siècle et dans sa Castille, il se garde de le faire sortir de son pays. Il lui conserve sa rudesse afin qu'on ne risque point de le confondre avec un gentil preux de France. Il n'oublie pas qu'il écrit la page espagnole du livre immense de 1' « épopée humaine. »
La meilleure preuve qu'il ne déforme pas le héros dont il exalte à la fois la loyauté fidèle et la hautaine indépendance, c'est que cette apparente contradiction est la loi même de l'évolution en Espagne de l'histoire du Cid. L'attitude qu'il lui prête, même quand il semble en exagérer le mépris insultant, ne lui est pas un simple prétexte à traduire ses propres sentiments. Si les flèches lancées contre don Sanche avaient visé aussi l'homme du 2 décembre, cette invective n'aurait point été confiée à une langue qui, à la