Ils figuraient dans Le Cid'exilé
fin, « lèche son maître. » Le Cid « qui baisse les yeux » devant le roi « son ingrat » et celui qui lui jette à la face des vérités cinglantes ne sont qu'un seul et même personnage, et un personnage très espagnol. Ce sont les deux aspects sous lesquels la tradition littéraire a successivement présenté le héros national.
Le vieux poème rédigé quarante ans après sa mort met surtout en lumière la loyauté du glorieux vassal qui incarne l'esprit de Cette Castille autour de laquelle s'est faite l'unité de l'Espagne. S'il lui arrive de nous le montrer répondant à l'injustice par la violence, jamais il ne laisse mettre en doute le respect qu'il ne cesse de garder pour les droits de son souverain. Dès la première bataille rangée qu'il gagne dans son exil, le Cid envoie à Alphonse trente chevaux richement harnachés. Il lui en envoie cent autres après la conquête de Valence. C'est à son roi qu'il demande de marier ses fdles, et, quand il va au-devant de lui, il ne lui suffit pas de mettre pied à terre, il ne consent à se relever qu'après avoir entendu la formule de son pardon. Voilà le portrait du Cid le moins éloigné de la vérité. Le jongleur qui l'a tracé s'est attardé au récit des événements qui intéressaient surtout sa propre région, la frontière de Castille autour de Medinaceli. Il n'en a pas moins recueilli ce qu'il y avait d'essentiel dans tous les récits qui couraient sur son personnage, tout chauds encore de ses exploits. Il a parfois simplifié, et parfois suivi une progression mieux ordonnée; il n'a pas faussé une biographie qui était en train de devenir une apothéose. C'était une chanson de gestes, mais de gestes qui sont de l'histoire, et dans un décor dont aujourd'hui encore on peut vérifier l'exactitude géographique K Et son héros, ce héros indomptable, qui ne pouvait pas plus être étranger aux passions qu'aux conditions de son temps, ne perdait jamais au contact des Musulmans, dans ces territoires morcelés où se mêlaient les lois et les moeurs les plus diverses, le sentiment de sa race et le souci de sa fidéUté. Il était déjà le symbole même du noble Castillan dont l'individualisme ne reconnaîtra jamais aucune autre autorité que celle de son roi. Et tout son caractère et toute sa grandeur se résumaient dans le regret qu'il arrachait à tous ceux qui se trouvaient sur la route de son exil :
Ahl quel bon vassal, s'il avait un bon suzerain^ !
1. Cf. R. Menéndez Pidal : Cunlar de Mio Cid, t. I, chap. m, p. 36-76. Madrid, 1908.