‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 110 sur 124 · N° VI du Romancero du Cid · texte numérisé non relu

N° VI du Romancero du Cid

Cid dans lesquelles son héros prenait le même ton. Ce sont les deux pièces de Guillen de Castro dont une traduction française avait été publiée en 1827 dans les « Chefs-d'œuvre des théâtres étrangers. » Dans la seconde, lorsque Alphonse vient à Zamora demander foi et obéissance à ses nouveaux sujets, un seul, avant de jurer, a l'audace d'exiger, à deux reprises, du second fils du grand Ferdinand, le serment qu'il n'a point participé à la mort de son frère. Le roi y consent, mais s'étonne. « Tu m'as bien pressé, Rodrigue, » dit-il avec ennui; « dois-tu braver ainsi celui dont tu vas baiser la main? » Et le Cid de répliquer : « Cela arrivera si je reste ton sujet. » Le roi ne veut point d'un sujet qu'il n'intimide pas. « Pars, s'écrie-t-il; qu'attends-tu? » Et le vassal, dont rien ne peut faire fléchir l'indépendance, s'éloigne sur ces mots : « Je pars; je vais chercher ailleurs des rois à détrôner et des royaumes à conquérir. » L'infante Urraque le rencontre : « Où vas-tu, dit-elle, où vas-tu, vaillant Rodrigue, si grave et si irrité? — Je vais, répond Rodrigue, je vais, princesse, cesser d'être le sujet d'un roi qui ne m'estime pas. » Mais l'infante sait bien qu'on ne peut pas ne pas l'estimer; elle le ramène près de son père, et, sur le conseil d'Arias, Alphonse, par politique, afin de devenir « tranquille possesseur de ses royaumes, » demande à recevoir sa couronne de la seule main qui en puisse assurer la défense. Le Cid ne parle pas moins haut dans Le Roi abject :

Seigneur, tu fis une faute Quand tu me congédias; C'est mal de chasser un hôte, Fou de chasser Ruy Diaz.

Roi, c'est moi qui te protège.

On craint le son de mon cor; On croit voir dans ton cortège Un peu de mon ombre encor *.

Cette fierté intraitable, "Victor Hugo l'aurait peut-être poussée au delà de toute limite, s'il s'était appuyé sur les recherches des orientalistes de son temps. Dans les Textes et résultats nouveaux sur le Cid, qu'il publia en 1849, le savant hollandais Dozy dépeignait un type d'aventurier sans scrupule dont la vérité lui paraissait démontrée à la fois par les invectives de ses ennemis et par les plus anciens témoignages castillans. Il faisait, en effet, de la Chro-

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nique rimée qui ne fut, en réalité, écrite qu'au début du xv^ siècle, une rédaction bien antérieure à ce Poème de mon Cid où il ne voyait qu'une assez fade idéalisation. Victor Hugo, s'il l'avait lu, aurait été tenté de croire que des deux portraits de son héros, le plus rude et le plus sauvage ne pouvait être que le premier esquissé. Heureusement il s'est abandonné à son imagination, et, comme par une pente naturelle, elle s'est engagée, sans s'y laisser dévoyer, sur le chemin où la poésie espagnole menait l'histoire vers la légende. Elle a donné au grand Campéador des Castilles toute la farouche indépendance qu'il avait conquise après sa mort, à mesure que sa renommée s'élargissait en une gloire nationale; mais elle ne l'a jamais dépouillé de sa simplicité première et de sa généreuse déférence. Est-ce procédé d'artiste qu'entraîna le goût de l'antithèse? Est-ce plutôt divination du génie? Victor Hugo a voulu que le dédain du Cid et sa brutale sévérité ne fussent sur la médaille qu'il lui gravait que le revers vigoureux de cet avers magnifique : la loyauté et la grandeur d'âme. Il lui a laissé toute l'élévation morale qui le distinguait aux yeux de son peintre le plus véridique, l'honnête jongleur du vieux Cantar.

Dans cette « confrontation » avec la tradition de l'Espagne et de sa littérature, une dernière question se pose, et la plus importante. Gomment le Romancero français s'accorde-t-il avec l'œuvre originale dont il a tenu à conserver le titre?

Victor Hugo n'a gardé que deux personnages, les seuls qui convinssent à son épique simplification. Mais n'étaient-ils pas aussi les seuls à se détacher en pleine lumière, et le Cid n'aurait-il pas eu le droit de dire en espagnol à son suzerain :

Nos deux noms iront ensemble Jusqu'à nos derniers neveux?

Il est vrai que le roi qui s'accroche ainsi à son immortalité n'est pas celui auquel il s'adresse en français. Pour en être choqué, il faudrait n'avoir pas beaucoup fréquenté les romances. En voici un, par exemple, où l'on entend l'infante Urraca demander à don Sanche la grâce de leur frère. Celui qu'elle supplie n'hésite pas à placer dans son royaume d'Aragon cette Valence qui ne fut conquise par le Cid que sous le règne d'Alphonse VI '. Serat-on plus sévère pour Victor Hugo parce qu'il a poussé au noir

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