C'est n" 706 de la collection Rivadcnevia
le portrait de son Roi? Il n'a point inventé la cruauté et la fourberie qu'il lui prête avec continuité. S'il les exagère pour un elTet de contraste, n'est-ce pas, après tout, son droit de poète? L'histoire reconnaît aujourd'hui qu'Alphonse a défendu à l'Occident cette Castille pour laquelle le Cid luttait à l'Orient; mais, malgré sa puissance, il subit plus d'une fois la défaite, et c'est son vassal triomphant qui eut l'honneur d'incarner l'idéal national. Voilà pourquoi on peut prendre des libertés avec le roi, tandis qu'il n'est plus permis de regarder Rodrigue avec d'autres yeux que ceux de Chimène et de toute l'Espagne.
Victor Hugo l'a vu tour à tour hautain et fidèle, et, dans chacune de ces attitudes, il l'a dressé, comme disait Pierre Corneille, « hors de l'ordre commun. » Ce n'est pas une autre « fortune » que les romances espagnols avaient faite à cette « âme peu commune. »
Ils n'avaient négligé, en effet, aucune manière de mettre en relief le farouche orgueil d'un sujet dont la grandeur ne pouvait mieux se manifester que par l'effroi qu'il inspirait à son maître. Même lorsque le Cid daigne s'agenouiller, son roi tremble devant son estoc qui se détache, et écarte ce « diable, dont la figure est d'un homme et la conduite d'un lion sauvage \ » S'il consent à baiser la main qui lui est tendue, c'est à la condition qu'elle assure son salaire '. Si on l'exile pour un an, ce n'est pas à lui que cette absence risque de faire tort, et, en la prolongeant pour trois ans de plus, il fait une menace de ce qui paraissait une condamnation ^ Il ne tolère de personne, pas plus d'un abbé que d'un hidalgo, la piqûre d'une ironie ou la bave d'une calomnie; Bermudo dans le cloître de San Pedro de Cardena % et les comtes de Consuegra ^ en sauraient bien que dire. Il n'a pas plus de ménagements pour ces courtisans qui se donnent des airs d'agneau pour se conduire en loups ". Don Garcia et les comtes de Carrion ont appris ce qu'il en coûte de lui manquer de respect '. Si près qu'ils soient du trône, ils sont encore bien bas, puisque même sur le trône on n'est pas à la hauteur de la chaise du Cid. Les injustes accusations de son roi ne sont pas pour lui un outrage, mais un bénéfice. « A partir d'aujourd'hui, s'écriet-il, je me gagne pour moi-même, puisque d'aujourd'hui je suis perdu pour vous^ » Ce n'est pas à lui que convient le moindre regret. Il lui suffit de comparer ce dont Alphonse est capable
Notes 1 à 8. Cf. les romances n°» 731, 808, 811, 818, 831, 821, 882 et 820 de la collection Rivadeneyra.
et ce qu'il vaut, lui, par son seul mérite. Les tentes où il se retire, il ne les a pas gagnées à la taverne, mais à la bataille '. Le roi lui-même est témoin qu'il a bousculé plus de lunes sur les étendards des Maures que le soleil ne compte de siècles -. Ce qu'il possède est bien à lui. Il n'a dans son testament aucune restitution à faire aux rois de Castille. Ce sont eux, au contraire, qui lui doivent « le trésor qu'il a dépensé en guerroyant contre les infidèles^. » Voilà quelques-unes de ces paroles « si fortes qu'elles plongent le roi dans l'épouvante*. » Ne justifientelles point la harangue que Victor Hugo prête au Cid, à ce Cid dont la langue
Est rude, étant d'un iion?
Et cette image même, sur laquelle s'achève le romancero français, ne s'applique-t-elle pas exactement au héros qui disait en castillan : « Dans une âme d'honneur une insulte se change en lion^? »
Celui qui rugit ainsi ne connaît pas plus la rébellion que la peur. Il se montre aussi fidèle qu'il nous a paru d'abord hautain. Les romances espagnols ne dégagent peut-être pas aussi nettement ce côté de son caractère, mais il s'y manifeste cependant à plus d'une reprise, surtout dans ceux qui se rattachent moins indirectement à la tradition du vieux poème.
Lorsque cinq rois Maures ses vassaux viennent lui apporter à Zamora les plus riches présents, le Cid se refuse à les accepter parce que rien n'est à lui là où se trouve son suzerain ^ C'est la même loyauté qu'exaltera Victor Hugo; il ne fera que lui donner plus de relief par son contraste avec l'attitude d'un prince dont il accentuera la traîtrise et la fourberie. Le romancero espagnol ne manquait pas d'ailleurs de souligner l'injustice faite par Sancho à sa sœur. Le Cid la rappelle devant le cadavre de son roi sous les murs de Zamora; mais il s'incline aussitôt et offre à ce mort l'hommage de son respect '. L'obéissance n'est pas moins noble qu'il montre à son nouveau maître. Il ne se révolte pas contre l'exil que lui impose Alphonse. Il ne se reconnaît pas coupable; il accepte cependant la sentence parce que « vengeance de vassal prend figure de trahison'; » il va guerroyer contre les Maures dans les plaines de Valence, et du butin qu'il fait il envoie la meilleure part à celui dont il sait à la fois les torts et le droit ^. N'estce pas pour lui la meilleure manière de faire voir que bon sang
Notes 1 à 0. Cf. romances 816, 874, 897, 811, 881, 753, 783, 82^1, 827 et 830.
ne saurait mentir? L'injure qui lui fut faite ne peut qu'exciter sa reconnaissance puisqu'elle a exalté son mérite K
Voulez-vous l'entendre mêlant dans une même apostrophe l'orgueil de sa dignité et l'humilité de son loyalisme? Relisez le romance " où il jette leur vilenie à la face de ses nobles détracteurs. Il s'y proclame à la fois le Campeador triomphant et le serviteur qui s'incline aussi bas devant le roi Alphonse que devant dona Chimène. Son dessert, ce sont les assauts. Voilà les fruits qui lui plaisent. Il ne rêve point de domaines que la ruse lui livre; il en gagne quand il peut, et sur le château qu'il a conquis il fait peindre, pour leur rendre hommage, les armes de son suzerain. Loin de lui les médisances; il n'a que faire de fouiller dans le passé des gens de bien. Ses propos d'après-dîner ne font offense à personne; il lui suffit de savoir si l'on a bien serré les sangles de Babieca. Il n'est pas comme les femmes qui blessent avec la langue; c'est avec sa Tizona qu'il combat. Ne reconnaissez-vous pas à ces paroles le Cid de Victor Hugo, le Cid •< droit, sévère et raisonneur, » le Cid couvert de « la poussière des batailles et des ans, » le Cid qui rudoie « les puissances » dans ses « mauvaises humeurs, » mais qui « muré » dans sa foi n'y laissera jamais pénétrer ni la trahison ni les vils intérêts, et qui peut bien dire à son roi : « Et quand je parle, c'est bon, » puisque, «grondant, » il le « sert encore? »
Cette supériorité morale ne pouvait pas ne pas se transformer en une sorte d'idéalisation à laquelle participent les objets et les animaux les plus familiers au héros. L'épée qu'il a maniée pour l'effroi du monde, la Tizona fameuse n'est pas seulement un instrument, elle devient une compagne qui mérite une estime singulière. Le cheval qui l'a porté dans ses luttes et ses victoires s'élève à son tour à une dignité humaine. Lorsque son maître est mort, Babieca le regarde avec une tristesse qui s'illumine de raison \ C'est que le Campeador n'est pas seulement le guerrier national. Il est le symbole des plus hautes vertus. Il est l'esclave de son serment, il est l'homme qu'aucune contrainte n'empêche de songer d'abord à Dieu et à sa propre parole. Qu'importe qu'il ait donné en gage aux Juifs Raquel et Vidas des coffres qui n'étaient lourds que de terre? Il savait bien que ses créanciers n'auraient rien à perdre puisque dans ce sable « était resté enfoui l'or de sa