N» 831 de la collection Duràu
loyauté K » Victor Hugo n'a pas déformé ses traits en les accentuant. Ce grossissement même se rencontrait déjà dans le Romancero. Lorsqu'on lui annonce l'arrivée de Bucar et de ses Maures, le Cid monte à une tour de Valence, et cette tour est dite « aussi superbe que ses pensées qui s'élèvent à l'envi des étoiles » (r, 855). Ceux qui soutiennent sa cause, comme son neveu Ordofio, n'ont pas à se préoccuper du nombre des lâches qu'ils poursuivent, puisqu'ils ont, pour les accompagner, ce géant : la raison (r. 865). Le Cid « défenseur de la patrie, miroir des capitaines et châtiment des traîtres » voit sa gloire franchir les montagnes et les mers. Le sultan de la Perse lointaine (r. 891) donnerait sa couronne pour le voir chez lui un seul instant, et, ne pouvant réaliser son rêve, il envoie au moins les plus riches présents à celui dont la renommée a ému ses oreilles, au héros dont la mort même ne réussira pas à abattre la force, puisque son cadavre dressé sur son palefroi triomphera de ses ennemis. En fallait-il davantage pour justifier l'amplification épique de Victor Hugo?
La forme du romancero français achève de donner à cette idéalisation une juste et souveraine beauté. Elle respecte le mouvement du romance espagnol dans ses quatrains d'heptasyllabes et elle y apporte l'unité d'une composition sobre et ramassée. Dans la poésie lyrico-épique de l'Espagne, la figure du Cid apparaît souvent sous des couleurs dont la variété n'est pas toujours bien fondue. Les traits véridiques et les déformations romanesques, les éléments primitifs et les exagérations postérieures se heurtent plus d'une fois en s'entre-croisant dans ces petits poèmes d'inspiration si diverse. A côté de purs diamants brillent çà et là des pierreries dont l'éclat paraît plutôt une tache. Victor Hugo n'a eu garde de multiplier les couleurs et les épisodes. Il ne laisse parler que le Cid, et la seule variété des attitudes qu'il lui prête le dresse bien au-dessus des banales complications. Aucune monotonie dans ce monologue. Le reproche s'y poursuit avec la logique d'un réquisitoire, et il trouve, à chaque nouvel élan, à se renouveler et rafraîchir aux plus nobles sources de justice et de poésie. Victor Hugo n'a point faussé les romances du Cid; il leur a donné une concentration plus simple et plus ferme, et il y a ajouté l'incomparable splendeur d'un rythme manié par un grand artiste, et d'une expression que son génie a su rendre digne de la grandeur de son héros.
Martinencue. — L'Espagne et le romant. français. 16
242 L'ESPAGKE DAMS LA SECONDE
En 1873, le poète reprend la composition de La Légende des siècles. Il revoit et complète sans doute les pièces, plus ou moins achevées, qui n'avaient pas pris place dans la première série, comme Le Cid exilé et Le Romancero. Parmi celles qu'il ajoute alors, il en est trois qui se passent au delà des Pyrénées. Elles ne développent pas de thème nouveau; elles puisent leur inspiration à des sources dont elles se contentent de mêlerles eaux déjà éprouvées, mais elles sont le plus beau témoignage que l'Espagne n'a pas épuisé sa vertu fécondante sur l'imagination épique qui les conçoit.
Qu'est-ce, par exemple, que L'Hydre'} Dans la sobriété de ses treize vers ne voit-on pas se fondre quelques-unes des idées et des formes qu'avaient élaborées les deux premiers groupes de La Légende : le châtiment du tyran et le rappel du décor pyrénéen? Le grand chevalier Gil vient tuer le monstre. Alors, lui dit l'hydre, ce n'est pas moi, c'est le roi Ramire.
D'où vient l'hydre? Est-il bien nécessaire d'aller chercher dans la tradition populaire de Biscaye ou de Navarre des dragons à sept têtes ou des serpents à trois chefs qui s'achèvent en une queue ardente '? Il est bien peu probable que Victor Hugo ait songé aux contes et récits qu'il aurait pu trouver dans La Péninsule, pubUée en 1835. En poursuivant inlassablement sa théorie du roi criminel, il est remonté tout simplement au monde classique, à l'hydre sj-mbolique de Lerne.
D'où vient le vrai monstre, celui qui règne? Le nom qui lui est donné n'est pas mal choisi. Des trois princes d'Oviedo et de Léon qui le portent, aucun n'a laissé une réputation de douceur. Le premier Ramire punit un de ses vassaux révoltés en lui faisant arracher les yeyix. Le second use du même procédé à l'égartl des partisans de son frère qui lui avait cédé son trône. Quant au troisième, il alla si loin qu'il souleva l'émeute en Galice. Les deux rois d'Aragon qui s'appelèrent comme eux ne furent pas plus cléments. Quand on enleva le second à son monastère pour le faire monter sur le trône vacant à la mort de son frère Alphonse, il fit rendre à sa cloche des sons dont la cruelle autorité retentit dans Le Romancero '■^. En vérité, tous ces Raniires ne justifiaientils pas le vers où le poète de La Rose de l'Infante mêle et confond sultans et rois,
Tous les tyrans n'étant qu'un seul despote au fond?