‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 113 sur 124 · Cf. le romance 1221 : La Campana de Hiiesca · texte numérisé non relu

Cf. le romance 1221 : La Campana de Hiiesca

D'où vient enfin le grand chevalier « nommé l'Homme qui passe? » Pas plus que l'hydre qui se dresse devant lui, il ne se rattache à la tradition de Biscaye ou de Navarre; il ne rappelle pas plus le chevalier Athaguy, qui fut vaincu par un dragon, que Gaston de Belzunce noyé dans la Nive avec son monstrueux adversaire. Il n'est pas seulement, par l'exploit qu'il recherche, un héritier du héros antique aux douze travaux. Il est peut-être un Hercule, mais qui serait promu à la dignité de chevalier errant. Il est surtout conforme à la conception hugolesque qui aime à lancer dans ses, chers décors pyrénéens les preux émules de Roland. Pourquoi l'appeler Gil? C'est une syllabe sonore à laquelle Victor Hugo semble tenir beaucoup. Pour ne pas sortir de La Légende, il suffira de rappeler le Gil du Cid exilé. Est-ce simple effet d'harmonie? Est-ce souvenir persistant de Gil Blas et de la dissertation sur Lesage que lui aurait empruntée le comte de Neufchâtel? Toujours est-il que Victor Hugo a su donner un pourpoint épique à un nom que Tirso de Molina avait spirituellement vêtu de chausses vertes. Pourquoi fait-il enfin de son héros « le fils de Sancha? » En souvenir sans doute de la Romance mauresque où, par une étrange confusion, il avait fait du bâtard Mudarra le « neveu de dona Sanche. » Il a repris le mot en lui laissant cette fois sa terminaison castillane.

Ce serait assurément une singulière exagération que de trouver à L'Hydre une couleur spécifiquement espagnole. La scène de cette petite pièce, où se concentre une des conceptions épiquement sommaires de La Légende, aurait fort bien pu se passer dans l'Italie ou l'Allemagne du moyen âge. Mais ne suffit-il pas qu'elle ne soit pas déplacée « aux confins du pays dont Ramire était roi? » Et n'est-il pas curieux de voir l'imagination du poète se laisser entraîner comme par une pente naturelle sur les routes qui la ramènent en Espagne?

C'est dans un site analogue que nous conduit La Paternité. Un paysage de monts faronchcs et de torrents impétueux y sert de toile de fond à des figures âpres et hautes qu'illustreront des couleurs empruntées à la palette du Romancero. Dans un cadre géographique nouveau ce sera une reprise du thème de Bivar. D'ailleurs, si le milieu rappelle les splendeurs formidables du cycle pyrénéen, le héros n'est plus un voleur dédaigneux comme Masferrer, ni un prince bandit comme Gaïffer. Il se dresse sur son roc, juste et fier dans son devoir d'être fibre. Il est « baron des monts, » et il plaint, sans les craindre jamais, « les rois que l'enfer attend,

car ils sont traîtres, » Par la peinture de « cette gloire liautaine et scrupuleuse, » le poète, tout en gardant la même vision, renouvelle les procédés de ses descriptions antérieures. Aussi change-t-il la date. On n'est plus au temps des chevaliers errants :

Voilà quinze cents ans que le monde est chrétien.

Jayme a souffleté son fils Ascagne parce qu'il s'est conduit avec « démesure \ » et c'est pourquoi Ascagne s'en va, par honte d'avoir l'outrage et par effroi de le rendre. Jayme, ému dans son affection, descend dans la crypte où dort son propre père Alonze. Il s'agenouille devant la statue de bronze, et il dit sa peine et qu'on ne peut pas être olTensé par son père. Et tout à coup la grande main d'airain caresse la joue du vieux héros sanglotant.

Comment Victor Hugo a-t-il coloré les détails de son développement? Il a apporté dans le choix des noms propres et des termes géographiques sa fantaisie coutumière. Il emprunte les uns à des souvenirs de voyage ou à des lectures littéraires, il fait à d'autres l'honneur de les faire resservir, et il lui reste toujours la suprême ressource de feuilleter son Moreri. La « casa Arcol » lui vient sans doute du faubourg Arcoll de Fontarabie. Le nom, dont il entendit peut-être mal la prononciation, a perdu assez heureusement une 1 pendant son voyage au Guipuzcoa. Sangra, qui figure dans la province de Lérida, se voit attribuer les sycomores que Le Romancero du Cid avait accordés à Lerme. La ville de Tormez doit probablement son z au préjugé romantique qui encore aujourd'hui incite plus d'un auteur à trouver à cette consonne une vertu hispanisatrice, mais Hugo ne l'aurait peut-être pas inventée sans l'intermédiaire du fleuve qu'illustra Lazarille, à moins qu'il n'ait songé à ce coteau de Tormes où certains romances placent la scène de traîtrise du comte de Carrion qui eut lieu en réalité

1, Ascagne a désiré franchir des territoires

D'Alraz, ville qui doit aux Arabes son nom;

n a voulu passer, mais la ville a dit non;

Don Ascagne a trouvé la réponse incivile,

Et, lance au poing, il a violé celte ville.

Lui chevalier, risquant sa part de paradis,

Laissant faire aux soldats des choses de bandits;

Us ont enfreint les lois do guerre aragonaises..,, etc.

Il suflirait de remplacer Alraz par Liège pour montrer que les « chàtimentâ » de La Légende des siècles reprennent parfois une terrible actualité.

dans la rouvraie de Co^pes^ Reuss avait déjà figuré dans Le Jour des Rois et dans Le Cid exilé. On peut reconnaître dans Vermond le Weremond ou Bermond espagnolisé en Bennudo dans M as ferrer. C'est enfin Moreri qui a dû fournir le « roi Vandale » Maldras. Il y a un roi des Suèves de ce nom qui succéda avec son frère en 457 à Requiario. C'est bien un prince de Légende des siècles, puisqu'il fit tuer son frère et périt lui-même assassiné en 460. Faut-il chicaner Hugo sur la date qu'il adopte? Ses deux héros n'ont pu braver Louis XI de France qu'en 1462 et ce n'est qu'en 1479 que l' Aragon fut réuni à la Castille. Mais le chiffre de 1500 ne désigne pas une seule année. Le poète a voulu simplement nous reporter à une époque qui parût encore héroïque, et où déjà commençassent à se perdre les « fières mœurs, » afin que pût se comprendre et se justifier le conflit entre le père qui reste « de son siècle » et le fils qui n'est plus que « de son temps. » Quant à la victoire remportée par Ascagne aux bords du Zaban sur cinq rois Maures, l'idée première en est-elle dans cette bataille d'Ourique qui se livra en 1139? Il n'est pas impossible, mais qu'importe? Victor Hugo n'hésitait pas à faire allusion à des événements futurs, comme il l'a fait dans Le Cid exilé à propos du mont Muradal, et il n'était pas plus gêné pour faire appel à des combats antérieurs Ce qu'il cherchait avant tout, ce n'était point le respect étroit de la chronologie, c'est un décor où le passé et l'avenir lui permissent tour à tour de faire arriver un souffle d'héroïsme. Ce n'est pas parce que le dernier Jayme d'Aragon était mort en 1327 qu'il allait se priver de ce nom. Sa conception épique se refusait à une précision qui aurait trop étroitement localisé son action et ses personnages dans le temps et dans l'espace.

On peut se montrer plus exigeant pour l'inspiration générale de La Paternité; mais n'est-ce pas le cas de rappeler ce qui a été déjà dit de Bivarl II ne faut point chercher dans ce poème un reflet des sentiments du poète pour le général dont le nom ne figure pas sur l'arc de triomphe de l'Etoile. Peut-être celui qui opposait volontiers la grandeur du vieillard à la beauté du jeune homme '^ se laissait-il entraîner inconsciemment en 1875 par l'attitude qu'il attendait de ses enfants et petits-enfants. Mais s'il a éprouve le besoin de peindre en un cadre espagnol une exaltation du

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