‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 116 sur 124 · Cf. fonds Victor Hugo, n · texte numérisé non relu

Cf. fonds Victor Hugo, n

un sauveur prodigieux. On dirait que le poète a voulu éviter toute précision historique pour donner une sorte de vraisemblance morale à ce quatrième personnage, le Tonnerre, dont le sourd réveil ne pouvait surprendre dans le pays des autos.

Nous atteignons ainsi au terme de l'exaltation épique de la figure du Cid. Le voilà devenu un des ouvriers de la justice de Dieu, puisqu'il collabore avec sa foudre. Il plane maintenant au-dessus du chevalier errant, au-dessus du Roland du Petit Roi de Galice. A élargir ainsi et diviniser son humanité vengeresse, ne perd-il pas son caractère national? Mais Victor Hugo l'a-t-il traité autrement que n'a fait l'Espagne elle-même, qui n'a jamais cessé de parer le grand héros castillan de toute la beauté des falsifications artistiques et qui n'a pu lui conserver sa jeunesse qu'à force d'anachronismes?

Les étapes de cette évolution sont bien marquées, depuis le xieux Poème jusqu'aux légendes populaires, en passant par le romancero et la comedia. Le Cid incarne d'abord l'Espagne chrétienne et résume les tendances essentielles de l'esprit castillan, mais de bonne heure il prend une expression plus humaine et plus générale qui justifie l'idéalisation de Victor Hugo. On peut même ajouter que cette idéalisation si conforme à la tradition littéraire espagnole n'est pas en contradiction avec l'histoire. N'était-elle pas en germe dans l'impression d'admiration terrifiée que le héros vivant laissait à ses ennemis? « Cet homme, disait de lui Ben-Bassam, cet homme, fléau de son époque, était, par son amour de la gloire, par la prudente fermeté de son caractère et par sa valeur héroïque, un des miracles que le Seigneur a réalisés. » Où trouver plus beau commentaire aux deux , vers de Victor Hugo :

Devant ce meurtrier, et devant ce sauveur. Tout semblait s'écarter comme dans un prodige * ?

1. Il y a dans Toute la Lyre trois pièces qu'on pourrait rattacher à l'inspiration lyrico-épique espagnole de Victor Hugo, mais elles ne îont point entendre une note nouvelle; elles paraissent plutôt des épreuves moins heureuses que le poète avait d'abord laissées de côté. Le Toréador (ce mot seul suiïit à faire sourire les Espagnols), est une chanson qui semble dater des Orientales ou d'avant. — L'appel duCampéador au lion qu'il tutoie en frère rappelle, mais est bien loin d'égoîor Quand le Cid fut entré dans le Généralije. (Ce sont les dix vers dont voici le premier :

Le Campcador, Vhomme honnête et sans ennui). — Enfin Talaveyra reprend contre les empereurs d'aujourd'hui l'anathème de La Légende contre les rois de toujours. Ce récit fait songer à tel épisode tragique tiré par François Coppée de la résistance de l'Espagne à l'invasion de Napoléon.

On peut faire assurément plus d'une réserve sur la peinture de l'Espagne dans La Légende des siècles. On y rencontre des couleurs qui paraissent plus d'une fois disparates. Les idées du XVIII» siècle sur l'Inquisition, et l'humanitarisme du xix^ siècle n'y sont pas toujours à leur place. On regrette aussi d'y retrouver çà et là les rancunes de l'exilé, et de temps à autre on ne laisse pas d'être surpris par la conception simpliste et antithétique que le poète se fait du monde et de l'histoire. Il arrive même qu'on se sente choqué par l'abondance des anachronismes et des petites inexactitudes. Toutes ces réserves d'une analyse minutieuse ne tardent pas à s'évanouir dans l'enchantement d'une lecture désintéressée. C'est que le grossissement épique fait disparaître les heurts des nuances contradictoires. Il est des splendeurs qu'il ne faut pas regarder avec des yeux de myope. On peut discuter , la valeur scientiiique de la méthode de Victor Hugo pour colorer les détails de son œuvre. Il serait ridicule de ne pas reconnaître qu'elle lui a permis une étonnante unité de ton. Il n'a d'ailleurs jamais pris avec l'histoire ou la géographie des libertés aussi fâcheuses que le Romancero espagnol lui-même. Il est question d'artillerie dans un romance du comte Dirlos qui se passe au temps de Charlemagne K Un autre romance n'hésite pas à attribuer aux Maures des cortés et des fueros. Ailleurs ce sont des titres d'une fantaisie déconcertante décernés aux juges nommés par l'empereur Charles. On n'apprend pas avec un moindre étonnement qu'à Paris se dresse Saint- Jean de Latran et coule le Duero, ou encore qu'avant la conquête de l'Espagne par les Maures, les Goths connaissaient les ordres militaires. Et je ne dis rien de certain dîner offert par Pompée à Marins "". Ce n'est certes pas le Romancero qui pouvait enseigner le respect de la vérité historique. N'était-ce pas assez, pour une Légende, de noms dont la sonorité générale parût être à l'espagnole?

Tous les détails sur lesquels pourra s'arrêter la critique de l'érudition ne sauraient empêcher d'admirer la place spéciale et la beauté singulière de l'Espagne dans « l'œuvre cyclique » de Victor Hugo. Les poèmes qui lui sont consacrés doivent sans doute d'heureux souvenirs aux lectures faites pour Les Orientales et

Page 1