‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 12 sur 124 · Essai sur les Mœurs, chap. clxxvii · texte numérisé non relu

Essai sur les Mœurs, chap. clxxvii

OJVr CONNU L'ESPAGNE. 33

succès, puisqu'on en retrouve toute la naïve horreur dans La Sorcière de Sardou et dans La Vierge d'Avila de Catulle Mendès.

Il empruntera aussi plus d'un trait aux descriptions plus ou moins sommaires que nos philosophes font des mœurs espagnoles. Elles s'expliquent pour eux par la prédominance à peu près exclusive de trois caractères essentiels : la galanterie, la jalousie et la dévotion. jNIais cette galanterie se dépouille des nuances qui lui conservaient dans le roman morisque quelques parcelles de vérité; cette jalousie ne s'exerce plus seulement à tout propos, mais hors de propos; et cette dévotion, au lieu de se mêler sans effort aux moindres actes de la vie familière, se guindé en une attitude revêche et compassée. Montesquieu nous représente les Espagnols comme « les premiers hommes du monde pour mourir de langueur sous la fenêtre de leurs maîtresses. » Il reste entendu après lui que tout Espagnol « qui n'est pas enrhumé ne saurait passer pour galant. » Voltaire ne trace pas un autre portrait de ce peuple que les Lettres persanes déclaraient « premièrement dévot, et secondement jaloux. » Quand il veut en résumer les coutumes, il écrit que « la fierté, la dévotion, l'amour et l'oisiveté » les composent. Rien n'est plus amusant que ses considérations sur l'esclavage des femmes espagnoles. De cette contrainte naît pour les amants et leurs maîtresses un langage nouveau que la France n'a pas connu. Ce n'est pas le langage des fleurs, c'est le langage des doigts. Les petites grilles de bois s'entr'ouvrent, et de la rue aux fenêtres, des fenêtres à la rue les mains esquissent des signes qui sont entendus par la dame en haut, et par le galant en bas. Et voici qu'éclatent des contrastes où l'Espagne apparaît sous le plus beau jour romantique. Les citoyens sont désœuvrés, mais les pratiques de dévotion leur tiennent heu d'occupation. La misère grandit, mais les sérénades ne diminuent pas. « Tout le monde jouait de la guitare, et la tristesse n'en était pas moins répandue sur la face de l'Espagne ^ »

Ne sourions pas trop de ce tableau des mœurs espagnoles. Il n'enchantera pas seulement nos romantiques. Il reste encore accroché aux imaginations de beaucoup de nos contemporains.

Page 1