‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 14 sur 124 · Sainte-Menehould · texte numérisé non relu

Sainte-Menehould

OAT CONNU L'ESPAGNE. 35

sentait comme l'armée de la seconde personne de la Trinité démoniaque et où il était écrit que tuer des Français n'était point péché, mais grand mérite. Les survivants des 19 000 hommes de la troisième division racontèrent les supplices qu'ils avaient subis, et un frisson d'horreur parcourut toute la France. Ce sont eux, ceux qu'on appelle les « Cabrériens, » ceux qui gardèrent jusqu'à leur dernier jour le « cauchemar de Baylen, » ce sont les anciens prisonniers des pontons de Cadix qui ont fourni la plus terrible matière à la légende de l'Espagnol férocement et dévotement sanguinaire. M. Lorédan Larchey ' fait de leur martyre un drame en trois actes. Nous sommes d'abord sur la route de Baylen à Cadix, après la capitulation du général Dupont. Il faut lire dans le récit de l'officier de dragons Daubon comment une partie des captifs est égorgée par la multitude. Cette petite tuerie préparait les survivants aux tortures qui les attendaient. Nous voici maintenant sur les pontons de Cadix. Inutile de chercher des mots pour peindre les privations auxquels sont soumis les malheureux captifs et la contamination effroyable qui s'abat sur eux. Ils étaient arrivés au nombre de 14 000. Le 3 avril 1809, ils n'étaient plus que 5 500. Le dernier acte nous transporte sur les rochers de Cabrera. C'est sur ce rivage désolé qu'après la paix de 181 1 deux frégates françaises viennent recueillir 2 000 spectres décharnés.

Au milieu du récit général de ces horreurs historiques, des anecdotes se détachent qui, dans leur fraîcheur première, durent paraître terriblement significatives. Un aide-major du corps de Dupont rapportait qu'en juin 1808, aux environs de Las Cabezas de San Juan, en Andalousie, une femme n'avait pas hésité à s'empoisonner avec ses quatre enfants pour donner du même coup la mort à sept hussards. On juge de l'effet qu'une telle histoire devait produire, et de la diffusion qui lui était aussitôt donnée. Bien entendu, on ne tint pas compte d'une surexcitation qui n'était que passagère; on ne parla pas des représailles que les Français n'avaient pas manqué d'exercer; on n'accepta point que quelque douceur fût permise en temps de paix à ceux qui, pour la défense de leur sol et de leur foi, n'avaient reculé devant aucune extrémité. Il demeura établi que l'Espagnol apportait dans la cruauté une sorte de raffinement religieux où ne nous retrouvons pas aujourd'hui sans raison la marque romantique.

1. Les suites d'une capiluUilion, Relations dos captifs de Bayleu et de la gloiicuse retraite du IIG*^ régiment. Extraits choisis par Lurédan Larchey, Paris, 1884.

Pendant les années qui précédèrent l'expédition de 1823, les « amis des Bourbons » s'elTorcèrent de dissiper ce préjugé. C'est que la tentative d'insurrection des libéraux d'Espagne en 1819 avait été mise à profit par les libéraux de France pour protester contre les projets de lois rétrogrades sur les élections et sur le recrutement. Défendre Ferdinand VII et son gouvernement, c'était soutenir les principes sur lesquels reposaient les trônes de la Sainte-Alliance. On n'y pouvait réussir qu'en réhabilitant le catholicisme espagnol. Chateaubriand n'y manqua pas. Dans un article du Conservateur qui fut tiré à part et répandu en province, il accable de son ironie véhémente ces « réformateurs » ignorants qui colportent encore leur absurde légende sur la patrie « de la Reine Blanche, de la mère de nos saints Rois K » Lorsque, s'écriet-il, ils entrèrent en Espagne à la suite de nos armées, « ils n'y voulaient voir qu'un troupeau de mendiants, conduit par des prêtres fanatiques; ils disaient (et nous les avons entendus) qu'avec quatre hommes et un caporal, ils mettraient tout ce peuple à la raison.... Hommes libres, dans quelle division de la police serviez-vous, lorsque ces moines, objets de vos risées, se faisaient tuer sur les remparts des villes pour la liberté de leur pays? »

Aux derniers partisans du frère de Buonaparte, à ces « Josephinos » qui osèrent « aller chercher un Claude en Corse, pour lui donner, avec la couronne de Charles-Quint, le glaive du Cid; » aux « Libérales » (sic) qui, tombant dans toutes les rêveries du Contrat social, proclament que la souveraineté réside dans la nation et défendent cette constitution des Cortès qui n'est qu'une « déplorable copie de nos constitutions révolutionnaires, » Chateaubriand oppose l'attitude et les sentiments de ceux qu'on qualifie « du titre injurieux » de serviles - et qui forment la grande majorité d'une nation soumise à la volonté royale, et résolue à jouer le rôle d'un Hercule chrétien dressant devant les flots de la révolution les colonnes où est gravé son Nec plus ultra. L'Espagne odieuse des (t Cabrériens » est magnifiée pour avoir été la Vendée de l'Europe. Chateaubriand la lave des opprobres lancés contre « son esprit religieux qui la rend propre à toutes les libertés raisonnables. » S'il efface ainsi l'Inquisition et ses horreurs, il est loin cependant de

1. Cf. De l'Espagne, par M. le vicomte de Chaleaubiîancl, extrait du Conservateur. Réimprimé par les soins de quelques amis des Bourbons. Se distribue gratis chez Auguste Seguin, libraire, place Neuve, à Montpellier, février 1820.

2. « Scrvilès » dans le texte, pour représenter la prononciation espagnole.

renoncer à toutes les idées sur l'Espagne que les générations précédentes avaient léguées à la France. Il a joué un rôle trop considérable à l'aube du romantisme pour ne pas noter ce qu'il en conserve : « Le caractère espagnol est à la fois grave et passionné; il a quelque chose de pompeux et de résigné, comme le christianisme qui le forma dans ses fêtes, et le soumit à ses sacrifices. Le peuple de Pelage est le pauvre de l'Evangile, il est nu, il demande l'aumône, mais il a le sentiment de sa haute origine; il sait qu'il est l'immortel héritier d'un royaume impérissable. De là sa juste fierté, et sa patience jamais lassée. On disait à un prisonnier espagnol que ses compatriotes ne se délivreraient point des Français. « Nous avons « mis, répondit-il froidement, huit cents ans à chasser les Maures. » Un pareil instinct de durée fit toute la puissance de Rome; la Ville Eternelle semble avoir légué de son éternité et de sa grandeur à l'illustre colonie romaine qui donna Trajan à la terre. Le voyageur n'ira plus aujourd'hui admirer l'héroïsme et la fidélité sur les ruines de Sagonte : il lui suffira de s'arrêter à Saragosse. »

L'expédition du duc d'Angoulême que Chateaubriand préparait par de tels manifestes ne réussit pas à détruire les souvenirs qu'avaient laissés les revenants de la campagne de Napoléon. Abel Hugo en a écrit l'histoire K L'ouvrage paraît dès 1824. La gravure du frontispice représente une porte mauresque encadrée d'écussons où se lisent les noms des provinces ou des villes espagnoles parcourues par nos soldats. Sur un char antique un homme revêtu d'un manteau royal reçoit d'une femme ailée qui tient les rênes de la main droite la couronne qu'elle lui tend de la main gauche. « La France, dit l'inscription, remet au roi Ferdinand les rênes du char de l'Etat que la valeur française vient d'arrêter sur le bord de l'abyme. » La « valeur française » à la gloire de laquelle Abel Hugo écrit son livre ne se heurta pas en 1823 aux fureurs qui avaient assailli l'armée impériale. Les Français, qui venaient au secours des « realistas, » rencontrèrent le meilleur accueil chez ceux-là mêmes dont les pères avaient organisé les guérillas. La Vierge du pilier ne s'offensait plus de leur présence. Ils étaient eux-mêmes nourris dans la haine des idées révolutionnaires. Ils n'en furent pas moins frappés par la violence de la réaction qu'ils provoquèrent. Le plus illustre ami « des vieux chrétiens

1. Histoire de la campagne d'Espagne en 1823, dédiée au roi par Abel Hugo, ancien officier d'état-major, membre de plusieurs sociétés savantes et littéraires, Paris, chez. Lefuel, 1824. Deux volumes in-8.

38 COMMENT LES ROMAyTIQUES FRANÇAIS

de la vieille Espagne, » Chateaubriand se vit même contraint d'en revenir presque aux idées qu'il avait repoussées de son plus magnifique dédain. « Nous ne permettrons pas, dit-il dans une dépêche adressée à notre ambassadeur, que les proscriptions déshonorent nos victoires ni que les bûchers de l'Inquisition soient des autels élevés à nos triomphes K » Ces instructions diplomatiques n'empêchèrent point les expulsions réclamées par les évêques et prêchées dans les Eglises contre les « communistes, » francs-maçons, carbonari et autres impies. Le président de la commission militaire de Madrid mérita par son zèle de donner son nom à ce régime de terreur. L'époque de Chaperon est restée célèbre en Espagne pour ses attentats contre les plus élémentaires libertés. Malheur à qui ne prouvait pas qu'il n'avait jamais appartenu à aucune société soutenant « l'absurde principe que le peuple est maître de varier la forme des gouvernements. » Une dénonciation habilement sollicitée pouvait lui causer les plus terribles ennuis. Parmi les plus illustres d'entre ces « suspects, » beaucoup vinrent se réfugier à Paris. Avant de rapporter les doctrines romantiques dans leur pays, ils ont commencé par s'en éprendre dans les milieux où elles étaient en honneur. Comment, à leur tour, n'auraient-ils pas raconté les procédés dont on avait usé à leur égard? On pouvait taxer d'exagération les propos de ces exilés. Mais pouvait-on mettre en doute les aveux plus ou moins explicites des délégués officiels du gouvernement de Ferdinand VII? C'est à Paris, le 24 janvier 1826, que Javier de Bûrgos, chargé de lever les obstacles à un emprunt, écrit la fameuse Exposition dans laquelle il demande des moyens plus libéraux pour délivrer son pays des maux qui l'accablent. Faut-il s'étonner dès lors si, même en une époque de réaction, l'Espagne continua à passer pour farouche et féroce?

C'est l'impression que donnent d'elle presque tous les livres qui se publient pour mettre en garde les F"rançais contre les dangers de l'expédition du duc d'Angoidême, ou pour en glorifier les résultats. Qu'ils exposent le point de vue des royalistes ou celui des libéraux, les uns et les autres tombent d'accord plus d'une fois sur les traits fondamentaux qu'ils prêtent au génie espagnol. C'est dans ces ouvrages, que suscitaient et multipliaient les circonstances, que nos romantiques sont allés directement puiser une bonne partie de leur information. Quelques-uns avaient un caractère historique. C'étaient des mémoires sur les révolutions d'Espagne,

1. Cf. M. Liifnenlo, Ui;.lotic '^encrai cfc Esinv'ia, 1. XIV, p." '«l.l, jMadrid, 1861-67.

comme la collection d'Alphonse de Beauchamp \ ou des notices sur les principaux personnages politiques depuis l'abolition des Cortès ^. Un Espagnol qui se disait témoin « oculaire « racontait la Révolution d'Espagne de 1820 à 1823 ^ Après l'histoire, les histoires avaient leur tour. Louis Viardot publiait des Lettres d'un Espagnol '* qu'on lisait avec l'empressement qui avait accueilli l'année précédente les deux volumes édités chez Pillet aîné sous le titre : Madrid, ou Observations sur les mœurs et usages des Espagnols au commencement du XIX^ siècle. Quelles idées retirait-on de ces lectures? On n'en trouvera nulle part un résumé plus exact et plus complet que dans un curieux opuscule où des vers qui sont médiocres se mêlent à une prose qui ne l'est pas moins. Cela s'appelle : Mes réminiscences de l'Espagne, et c'est signé : Le Petit Diable boiteux de la Vieille Castille ^ Tous les éléments s'y rencontrent de ce qu'on peut appeler la légende espagnole. Nos romantiques n'auront qu'à y ajouter la splendeur de leur style.

Si l'on en croit « Le Petit Diable boiteux, » un sentiment domine l'âme espagnole; c'est un orgueil qui lui donne le courage en lui inspirant le dédain de la mort. Au milieu de ses « rochers sauvages » cette nation n'a pas de loi plus impérieuse que celle qui lui commande de cultiver sa dignité. On peut avancer qu'en général elle « est pomponienne, aime à se caparaçonner, non seulement dans ses costumes des deux sexes, mais encore jusque dans les harnais de ses chevaux, de ses ânes, de ses mulets — On peut dire enfin que c'est le peuple le plus théâtral de l'Europe. » Cette iierté, qui sait être stoïque, anime tous les habitants. Le rnoine guerrier prend naturellement l'aspect dramatique lorsque « la croix d'une main, le sabre de l'autre, » il marche le premier au combat, ou le premier monte à l'autel. Dans la troupe qu'il surexcite par ses harangues mystiques, trois objets sont indispensables aux hommes dont ils symbolisent les mœurs : les castagnettes, le fatal poignard et le scapulaire. Les castagnettes qui servent d'orchestre à « l'immortel fandango » sont aussi nécessaires à l'Espagnol que la pipe à l'Alle-

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