‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 15 sur 124 · Paris · texte numérisé non relu

Paris

5. Le titre est ainsi développé : « Esquisse rapide des mœurs et usages de ees contrées célèbres : tactiques des guérillas et des miquelets; tableau des bandes de brigands de la péninsule, et anecdotes ayant trait à ce peuple singulier. » Paris, chez Constant Chantpie, 1823.

mand ou l'opium au Turc. Le poignard a toujours sa gaine pratiquée dans l'intérieur d'une botte quand il ne se cache pas dans la poitrine. Quant au « sacré scapulario, » il n'est jamais loin du « fer assassin. » Les femmes aimées par de tels hommes n'ont pas une haine moins féroce pour l'envahisseur qui n'a pas à redouter de plus terrible danger que leur perfide amour. Elles ne se contentent pas des images révérées de la Vierge del Pilar; ce ne sont pas seulement les femmes de Valence « qui ont Valma atravesada (l'âme endiablée) ; » presque toutes elles cachent « un poignard passé dans une de leurs jarretières.... On peut dire que c'est l'éventail de ces dames, et qu'elles en portent des coups sanglants, avec autant de facilité que nos aimables Françaises donneraient, en badinant, de petits coups d'éventail sur les doigts d'un amant, trop libre en ses discours, ou trop audacieux dans ses entreprises. »

C'est surtout dans les exploits des guérillas qu'éclate la férocité espagnole. Le Petit Diable boiteux a réuni sur leurs chefs des anecdotes effrayantes. Il nous dépeint les tortures que le fameux Empccinado a fait infliger, « dans les montagnes infernales de la Galice, » à des hussards égarés dans un village. Un seul échappe à la mort parce qu'il s'était caché dans un foudre rempli « d'une liqueur purpurine semblable à celle du sang. » Le Petit Diable boiteux n'a pas même besoin d'une vision tragique pour donner le frisson. Il lui suffit d'imaginer. Un jour, dit-il, on surprit au milieu des gorges de la Sierra Morcna deux guérillas endormis. « Sur leur poitrine en désordre brillait un silvalo (sifilet en cristal qui sert d'avertisseur), un rosario en grenats mêlés de pierres fines, puis l'impie stylet quadrangulaire.... Que de saiig français cet acier criminel avait déjà dû boire! »

Les histoires de brigands ne sont pas moins savoureuses. Je n'en retiens qu'une, parce qu'elle semble recommencer l'Espagne des temps héroïques. La gravure du titre représente l'attaque nocturne d'une berline dans les montagnes « dites infernales » de Ciudad Rodrigo. Un homme vient d'être poignardé. Une femme va l'être à son tour. « N'épargnez ni le sexe, ni l'âge! » s'écrie Trasbani, le chef des brigands. Nous apprenons plus loin que les deux victimes étaient le corregidor de Goimbre, don Gusman d'Alvares, et sa femme. Un enfant au berceau, miraculeusement sauvé par des contrebandiers portugais, venge le meurtre de ses parents et fait périr Trasbani sur l'échafaud. Nous sommes loin sans doute de la légende des infants de Lara; mais le fils légitime reparaît au bout de vingt ans avec la fureur triomphante du

bâtard Mudarra. Sur « le berceau vengeur » de Ciudad Rodrigo flotte un peu du parfum de l'épopée primitive.

La quatrième « réminiscence » oppose les douceurs de la paix aux horreurs de la guerre en Espagne. Le tableau de la guerre a moins de couleur. Nous avons rencontré trop souvent pour en être ému le « perfide couteau » et « l'amour fanatique. » Le tableau de la Paix, s'il n'est pas plus original, a au moins le mérite de dresser à nos yeux une carte sommaire de ce que l'on savait de l'Espagne en France aux environs de 1823. Gil Blas y associe son nom à celui d'Astorga où il tâta de la prison pour « ses plaisans débus ». Près de l'Andalousie s'éveille le souvenir de Don Quichotte dont on « aime la folie. » Burgos appartient au Cid, « Annibal plus fameux. » Et partout, dans « ces riches vallées, » résonnent les castagnettes et les panderos qui sont, nous dit une note, « de petits tambours de basque chargés de grelots et rubans. » Dans les rues passent des Espagnoles coquettes dont les yeux se voilent avec art de la mantille, et au théâtre « le piquant fandango » charme et « électrise » tous les spectateurs. Enfin, comme au temps de Voltaire, la guitare «réunit sous ses jeux la ville et le hameau. » Il ne manque guère à ce tableau que les courses de taureaux. Nos romantiques ne les oublieront pas.

Le ton « troubadour » du Petit Diable boiteux ne pouvait qu'exciter leur légitime indignation. Mais ne s'clevait-il pas quelquefois jusqu'à la beauté de la couleur locale? Victor Hugo auraitil désavoué le titre de la troisième réminiscence : « Poignards, manteaux, chapeaux? »

Quelle que fût la source d'où leur venaient leurs idées sur l'Espagne, nos romantiques se sont préoccupés de les présenter comme une doctrine reposant sur la plus solide documentation. C'est la critique étrangère qui leur a fourni le moyen de les coordonner et de leur prêter une apparence scientifique.

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