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Dans la note des Orientales sur La Bataille perdue

Martinenche. — L'Espagne et lo romant. français. 5

qui n'avaient pas eu, comme le Cid, une fortune européenne. On entendait la plainte qu'exhalait le dernier roi des Goths; on le voyait subir avec joie son horrible châtiment. Bernard del Carpio échangeait des messages avec notre Roland dont il était en Espagne le rival triomphant. Le comte Fernan Gonçalez s'échappait de sa prison sous le costume de sa femme dont Mme de la Valette ne fera que renouveler le geste. Les soldats de la Reconquête coudoyaient des rois cruels comme don Pèdre et des favoris malheureux comme Alvar de Luna. Et de tous ces petits tableaux, où les plus nobles prouesses se mêlaient aux plus touchantes infortunes, se dégageait une impression harmonieuse. Ce n'était pas, comme le croyait Abel Hugo, une histoire véridique composée au jour le jour; mais, d'inspiration populaire ou d'invention savante, tous ces romances, dont chacun avait son unité, formaient dans leur ensemble une des plus belles histoires poétiques du monde.

De ce « collier » moderne, que Hegel ^ opposait hardiment à la couronne de légendes dont le génie grec avait paré le front de l'antiquité, deux perles brillaient du plus vif éclat dans la traduction d'Abel Hugo. Ce sont elles d'abord que nos romantiques essaieront d'enchâsser dans leurs vers. Des romances sur le dernier roi des Goths, Emile Deschamps va tirer son poème sur Rodrigue, et Victor Hugo le thème qu'il développera dans sa Bataille perdue. Des romancjes sur les sept infants de Lara viendra directement la Romance mauresque des Orientales.

Les Etudes françaises et étrangères ^ d'Emile Deschamps contiennent, avec la traduction de La Cloche de Schiller et de La Fiancée de Corinthe de Goethe, un poème sur Rodrigue, dernier roi des Goths. L'auteur déclare dans sa préface que ce poème est son œuvre la plus importante. Il en indique les sources. Ce sont d'abord les romances espagnols. Il en a mis en vers quelquesuns. Il prétend en avoir inventé quelques autres en s'inspirant 0 de toutes les chroniques du temps. » Il n'a, en réalité, connu qu'un fragment d'une chronique romanesque du xvi« siècle qui passait pour une traduction de l'arabe. Encore est-il probable qu'il a simplement trouvé ce fragment dans un appendice aux Romances historiques d'Abel Hugo dont je crois bien que « l'excellent travail » est le seul qu'il ait consulté sur la poésie espagnole.

1. Dans son Esthétiijiic. « Les romances, dit-il, forment un collier de perles. » -. Je les ai lues dans la seconde édition, Paris, chez Urbain Canel, 1828.

M. G. Lanson a fait voir dans une pénétrante étude ^ comment le Poème de Deschamps nous éclairait sur l'invention de la couleur locale chez nos romantiques. Les Français, dit Deschamps dans sa préface, « n'ont rien d'artiste; » mais si, chez nous « les masses sont vulgaires, nulle part les individus ne sont plus distingués. » Dans un pays où l'on « comprend beaucoup plus et beaucoup mieux qu'on ne sent, »il faut donc faire l'éducation de l'imagination. Aussi Deschamps entasse-t-il sans ordre bien déterminé les traits les plus violents sous lesquels on peut se représenter l'Espagne. Il introduit de plus ou moins vive force les idées et les préjugés que lui ont légués les générations précédentes, et il tâche de leur donner une teinte plus sombre. S'il parle de la dévotion espagnole, il la peindra d'une étroite rigueur, et il insistera sur le réalisme particulier de cette foi catholique. Toute l'âme du peuple de Pelage lui paraît contenue dans le contraste savoureux qui oppose aux taureaux et aux gitanos l'Inquisition et les autodafés. Il reste bien encore dans ses vers quelques traces du goût troubadour -, mais, en général, il va vers l'atroce et le passionné. Son comte Julien a l'enfer dans l'âme et l'air fatal, et il rugit très romantiquement. La « Conclusion » qui, suivant le précepte de la Préface de Cromwell, restreint les inversions et multiplie les enjambements, ne semble préoccupée que d'accumuler de l'effroi. Les baisers du comte Julien ne peuvent ramener un sourire sur le front pâle de sa fille. Florinde, ou plutôt la « Gava, » s'accuse de tous les maux de l'Espagne. La mort de Rodrigue lui enlève tout espoir de réparer son honneur. Elle va vers la tour romaine. Elle fait appeler son père avec sa sœur et les supplie de faire dire pour elle chaque mois « une sainte messe. » Du faîte où elle est montée elle se précipite alors à la manière de Mélibée^ Mais, moins infortunée que la fille de Plébério,

Elle vécut encor trois jours entiers, de sorte Qu'un chapelain put l'assister.

1. Cf. la Revue d'hisloiie littéraire de la France du 15 janvier 1899.

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