‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 26 sur 124 · Cf. le dernier acte de la fameuse CéUstine · texte numérisé non relu

Cf. le dernier acte de la fameuse CéUstine

La jeune sœur mourut d'épouvante. Le comte Dans cet abyme afïrcux de douleur et de honte Vivait.... Heureusement il perdit la raison. Et la nourrice, d'âge et de chagrin courbée, Seule de la famille autour d'elle tombée. Resta pour garder la maison.

Ainsi des Juliens la race a dû s'éteindre; Ainsi, rois Goths, la mort, l'oubli dut vous atteindre; Ainsi l'Espagne.... Non, non. Pelage viendra: Et les rois Sarrazins, dans Grenade elle-même, Un jour ne laisseront de leur pouvoir suprême Que les lions de l'Alhambra.

Le poème de Deschamps n'a pas seulement continué et précisé la tentative de Creuzé d^ Lesser. Il semble parfois qu'il trace le chemin sur lequel s'engagera Victor Hugo. On y voit, en effet, à côté d'un effort curieux pour varier le ton et le rythme, un souci constant de coordonner les douze romances dont il se compose en une espèce d'action dramatique qui leur donne une unité supérieure. Est-ce une illusion? On croit-y découvrir le germe de l'idée magnifique d'où jailliront les Petites Epopées.

Ce n'est pas non plus sans raison qu'on a cru entendre des sonorités hugolesques dans des passages où la forme s'élargit en un grossissement frénétique ^ Ces effets ne sont pas obtenus sans un peu d'invraisemblance et beaucoup de maladresse; ils n'en ont pas moins le mérite d'éveiller dans la mémoire de très beaux vers qu'ils précédèrent. Lorsque, dans Les Brigands, Rodrigue lève, pour se défendre, le « rameau noueux » qu'il manie comme une « lance énorme », on croit voir s'esquisser le geste qu'immortalisera Le Mariage de Roland '.

1. M. Lanson signale celui-ci qui éclate de façon assez inallendue dans la romance intilulée Les Brigands :

Et ses deux pieds marchaient du pas des avalanches.

2. Et chargé d'un rameau, noueux débris d'un orme, Rodrigue encor semblait lever sa lance énorme,

Ou son sceptre de roi; Et devant son rocher, comme aux marches d'un trône, Les Brigands, dont la foule humblement l'environne,

Restaient muets d'effroi.

(Dixième romance.)

Cf. Le Mariage de Roland :

Il dit, et déracine un chêne. Cf. aussi Le Pelil roi de Galice.

Ainsi Emile Descliamps, qui aura l'honneur de fournir l'épigraphe de La Bataille perdue \ nous laisse deviner en une ou deux étincelles la flamme où s'allumeront les éblouissements de la Légende des siècles. Avant d'en arriver à cet aboutissement épique, les romances espagnols vont prendre une place plus modeste dans l'œuvre lyrique du grand poète qui a participé à toutes les erreurs de la critique de son temps, dont la méthode d'imaginer ne différait guère de celle de Deschamps, mais dont l'imagination était unique, et qui, dans la représentation de son Espagne de fantaisie, n'aura besoin, pour rencontrer de justes couleurs, que de se laisser emporter par l'cnormité même de son génie ".

IL — L'hispanisme de Victor Hugo et « Les Orientales. »

Qu'est-ce que Victor Hugo savait de l'Espagne avant d'écrire Les Orientales'! S'il faut en croire Paul de Saint- Victor, il en aurait su beaucoup, sur elle, et de très bonne heure. « Sa jeune pensée,

1. Sur la plus haute colline Il monte, et, sa javeline Soutenant ses membres lourds, Il voit son armée en fuite

Et de sa tente détruite Pendre en lambeaux le velours.

Em. Dcscbamps, Bodiigiie pendant la bataille.

2. C'est aussi du Romancero que provient Le retour du châtelain. « Le sujet de cette ballade, écrit Deschamps, est tiré d'une vieille chronique espagnole. En développant ou inventant la plupart des détails, j'ai reproduit, dans toute sa simplicité, la catastrophe qui est en même temps si naturelle, si imprévue et si terrible. » Inutile de chercher la « vieille chronique espagnole. » Deschamps n'a connu qu'une traduction des deux versions du romance El a/li'dtero casti;^ado. Ce sont les n°^ 298 et 299 dans le premier volume du recueil de Durân. Deschamps a suivi assez cxaclement le premier de ces romances. Il ne doit guère au second que l'idée de prêter un amour déjà ancien au chevalier qui vient demander une hospitalité criminelle. Pour pouvoir l'amplifier plus librement, il a divisé sa ballade en deux dialogues, entre le chevalier et la dame, puis entre le comte (le mari) et la dame. Quant aux détails « inventes, » les uns sont encore dans le .goût troubadour, les autres tendent à renforcer l'inévitable couleur locale. C'est ainsi que le chevalier, malgré les belles esclaves qu'il a vues « dans les marchés de Bassora, » se glorifie d'avoir fait jeûner son cœur pour le réserver à la dame qu'il implore. Quant à. la feinte espagnole, n'est-ellc pas assez accusée dans des vers où « frémit une guitare, » et où sont invoqués successivement « le vieux patron des Espagnes » et une sainte Ildefonse qui serait de la plus réjouissante saveur, si elle n'était pas une coquille d\i typographe? II n'en est pas moins vrai que Deschamps a senti ce qu'il y avait de simplicité tragique dans El adùUero castigado et qu'il en reste, malgré tout, un peu dans le délayage de son adaptation.

dit-il ', était déjà apte à recevoir une empreinte, et l'Espagne le modelait à son type. Son imagination s'imprégnait des contours fiers, des couleurs tranchées, des mœurs sérieuses et hautaines de ce pays à part entre tous les autres. Le génie du lieu l'initiait à ses pompes et à ses grandeurs... Ce pli grandiose donné à sa pensée ne devait plus s'effacer. L'accent grave et sonore de la langue du Cid passa dans son style; la terre du Romancero le naturalisa ^ comme Corneille, et le marqua profondément des signes de sa race. Les influences nouvelles, les accroissements successifs n'effacèrent pas ce façonnement primitif. Encore aujourd'hui, à travers tant d'autres titres si divers et si éclatants, Victor Hugo reste, parmi nous, le Grand d'Espagne de première classe de la poésie. »

La « jeunesse espagnole » de Victor Hugo se réduit, en réalité, au voyage qu'il fit « tras los montes » à l'âge de neuf ans, et à un séjour de douze ou treize mois au Collège des Nobles à Madrid. Du voyage, au moment où il le fit, l'enfant a pu garder la vision de têtes hostiles. L'Espagne qu'il traversait était secouée d'un frisson tragique, et c'est peut-être pourquoi, quand il la peindra, s'il lui arrive de l'assombrir, jamais du moins il ne l'affadira. Peut-être aussi sa mémoire a-t-elle retenu des noms sonores qui parlèrent à son imagination précoce. Même à neuf ans, il n'a sans doute pas traversé impunément le bourg d'Ernani ou le village de Torquemada. Faut-il aller plus loin? Avant de partir avec son frère Eugène pour le collège des Nobles, Victor Hugo fut un moment l'hôte du palais Masserano. Dans la galerie qu'il y pouvait admirer, le « témoin de sa vie » suppose que commença à s'élaborer l'idée d'où devait sortir la scène des portraits d'Hernani ^ Est-ce bien dans cette galerie, et dans aucune autre? Les hypothèses sont dangereuses sur le travail inconscient de l'esprit d'un gamin, même quand elles paraissent le plus autorisées, même quand il s'agit d'un entant sublime.

Il n'est pas plus facile de se représenter ce que Victor Hugo a bien pu apprendre en un an dans son collège de Madrid. Il est

1. Paul de Sninf,-\'i(liif : Virlor lltign, Paris, 1885. Cilé jutr .M. II. Sonriau dans Ln Pri'jacf de Cromwell (Paris, J897).

'1. VÀ\e l'a si birn naluralisc qu'un docle acadéinicifn espagnol, d. Vicrulc il<^ Lu Fucnln, le fait naître à Madrid. Cf. Discurxos Icidos anie la Real Acadnnia de ln hisloria en ln recepciôn piiblira de D. Frnmiaeo Codera y Znidin, Madrid, 1879. La remarque est de A. Morcl-Fatio dans ses Eludes sur VEupagne, première série, Paris, 1888, p. 87.

3. Cf. le chap. xix de Virlor Hw^o raconté par un témoin de sa vie.

certain qu'il n'a jamais perdu le souvenir de ses premières rancunes. Il a commencé de bonne heure à infliger, en vers ou en prose, des châtiments. Un camarade qu'il n'aimait pas, Elespuru le mal bâti, est devenu un des fous de Cromwell. Le petit Frasco, comte de Belverana, a blessé Eugène avec des ciseaux : Victor baptisera un instant de ce nom le Gubetta de Lucrèce Borgia, le factotum Gubetta — poison — poignard — gibet. Il n'a, au contraire, jamais rien dit de l'enseignement qu'il reçut au collège des Nobles, ni des lectures espagnoles qu'il put y faire '. Pendant l'année qu'il y passa, la plupart des élèves avaient disparu; le personnel était à peu près réduit à deux moines. L'enfant, en dehors du catéchisme, dut réciter les fables d'Iriarte qu'il citera plus tard à diverses reprises. Il ne pouvait tirer de son séjour à Madrid le même profit que son frère Abel. Un page du roi était en relations suivies avec la cour et les fonctionnaires civils. Le collège des Nobles, au contraire, n'avait sans doute pas de nombreuses ouvertures sur le monde espagnol.

Il n'en faut pas moins retenir comme un trait qui a son importance l'effort perpétuel de Victor Hugo pour rattacher le travail créateur de sa pensée à quelque incident de son premier séjour en Espagne. Ce n'était pas chez lui simple question de mode; il sentait obscurément que son imagination s'accommodait naturellement aux souvenirs qu'il a toujours aimé à rappeler.

Et comment ne pas noter aussi, malgré les maladresses auxquelles il l'a quelquefois entraîné, son goût persistant pour la langue et pour la littérature espagnoles? On en trouve plus d'une trace dans Bug Jargal (1818 et 1826), dans les Odes (1822 et 1824) et dans les Ballades (1826). Quelques fragments de dialogue laissent échapper une ou deux énormités -. Tout au moins prouvent-ils que Victor Hugo cherche à ne pas oublier ce qu'il sait d'espagnol.

Cet effort n'a peut-être pas été inutile à la première évolution de son génie. Quand on lit Les Vierges de Verdun ou Moïse sur

1. Le « Icnioin de sa vie » n'est pas beaucoup plus explieite. Il se conlenle de nous rapporter qu'on enseiguait à Eugène et à Victor, outre le latin, le dessin et la musique. Il est vrai qu'avant leur départ de France leur mère leur avait donné un dictionnaire espagnol et une grammaire en leur demandant de savoir l'espagnol « dans trois mois. » S'il faut en croire le « témoin, » les deux enfants « le parlaient après six semaines et n'hésitaient plus que sur la prononeialion. » Mais faut-il l'en croire?

2. On trouve dans Bug Jargal « son wnidos » (au lieu de « han venido ») et « csciicliate » (au lieu de « escuchad »).

le Nil, il n'est pas bien sûr que, si l'on n'en connaissait pas l'auteur, on ne les attribuât point à Lebrun ou à Jean-Baptiste Rousseau. Comme tous les jeunes poètes, Victor Hugo commence par imiter. Mais, dès qu'il parle de l'Espagne, il semble qu'on entende une note plus personnelle. Sans doute, il obéit surtout à l'actualité lorsqu'il écrit cette ode dans laquelle, pour célébrer la victoire du « fer gaulois » sur l'anarchie, il demande :

« Qu'au vieil Escurial le vieux Louvre réponde '. »

On devine cependant qu'il parle d'un pays qui ne le laissera jamais indifférent. Il aime déjà à rappeler les visions qui y enchantèrent son enfance, Burgos et sa cathédrale gothique, les toits de bois d'Irun, les tours de Vittoria et les chaînes qui se rouillent dans les cours des vieux palais à Valladolid. S'il a surélevé l'aqueduc de Ségovie ", son impression générale sur l'Espagne n'était pas, après tout, si fausse, quand il la résumait dans ces deux mots : couvents et bastilles ^.

Il n'en est pas moins vrai que c'est sous la forme « troubadour » que chez lui comme chez ses contemporains s'esquisse d'abord la poésie nouvelle. Lisez dans Les Orientales la pièce intitulée Les Bleuets. Elle ne diffère pas sensiblement de la treizième ballade, de la Légende de la Nonne. Malgré ses « brunes Andalouses » et ses « cors, aux guitares mêlés, » elle pourrait prendre place dans le premier recueil de Victor Hugo. Alice de Penafiel et don Juan, roi des Castilles, ne portent pas encore les couleurs de leur pays.

Ces couleurs, au contraire, ne tardent pas à apparaître plus souvent et avec plus de vigueur, à mesure que l'imagination de V. Hugo se laisse aller davantage à son penchant naturel. Il n'est sans doute pas fâché de suivre la mode qui met l'Espagne à l'ordre du jour dans les milieux littéraires. Pour ne citer qu'une année, en 1826 Alexis Dumesnil publiait son Histoire de don Juan d'Autriche, le Globe analysait longuement le livre de Conde sur la domination des Arabes, et Mortonval faisait paraître son Fray Eugenio ou iautodafe de 1680. Malgré tout, si les souvenirs de l'Espagne abondent dans Les Orientales, la véritable raison en

]. r.f. l'odi; septif-nii- intiliiléo La guerre d'Espogue.

'J. Et le triple aqueduc vit s'incliner nia tèlc.

Devant son front inipêrinl.

(Ode 9, 1823.)

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