‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 27 sur 124 · L'Espagne me montrait ses couvents, ses bastilles · texte numérisé non relu

L'Espagne me montrait ses couvents, ses bastilles

est que V. Hugo se rend compte qu'il travaille sur une matière spécialement précieuse pour lui. Comment donc la met-il en œuvre ' ?

Ce ne sont quelquefois que des allusions passagères. Dans la pièce en l'honneur du « bon Canaris, » à côté du pavillon éclatant de Naples voltigent les plis des drapeaux où sont peints les lions d'or et les tours d'argent. Au sommet de l'énumération de tout ce que le vieux pacha de Négrepont aurait donné pour avoir Lazzara se dresse l'Espagnole, envoi du dey d'Alger, avec son fandango que la rime veut léger. C'est aussi une Espagnole, l'ange qui aimait trop le bal et qui meurt « en cueillant des fleurs. » Dans la tristesse de Novembre, le poète conte plus d'un souvenir à la muse ingénue qui pleure son Orient et qui s'ennuie, mais il se garde bien d'oublier ses combats d'enfant dans le collège de Madrid.

C'est aussi mi trait significatif que la fréquence des épigraphes en espagnol dans Les Orientales. Si celle delà pièce intitulée Attente n'est pas traduite, celle de Fantômes l'est, au contraire, et fort bien. Quelquefois ces épigraphes sont choisies pour attester l'érudition du poète. C'est ainsi que Nourmahal la Rousse se mettra sous l'invocation de « Joan Lorenzo Segura de Astorga. » Il est vrai que Victor Hugo prend ce copiste pour l'auteur du Libro de Alexandro; mais ses lecteurs ne risquaient guère d'en savoir plus long que lui. D'autres épigraphes éclatent comme une fanfare. Le Mufti pouvait-il trouver cri de guerre plus sonore que celui des Almogavares? Il est enfin des épigraphes qui ne peuvent guère se justifier que par la souveraine beauté de l'inutile. La plus belle ornera une pièce des Feuilles d' Automne datée de mai 1830. Elle mettra le nom de Goya au bas de cette forte pensée : « Buen viaje (bon voyage!). » Il semble bien qu'à ce moment de sa vie V. Hugo accorde une valeur singulière à la simple sonorité du castillan.

Que sait-il de cette langue? Il se pique d'en connaître même les origines. Dans une note sur Les Bleuets, il explique comment il faudrait écrire aujourd'hui le « fort vieil espagnol » de l'épigraphe. Ces explications révèlent surtout son ignorance '^ mais elles font preuve d'un souci caractéristique de respecter l'orthographe et

1. Cf. dans la Revue liispanique. de mars 1897 l'article de M. R. Foulclu'-Dolliosc sur l'Espagne dans Les Orientales de Victor Hugo.

2. Il ne connaît pas l'étymologie de ces trois mots qu'il confonrl : hij, nqniel nlli. Il remplace à tort lo par le. Dans l'épigraphe de Fantômes, il metfra, suivant l'usage espagnol, un point d'exclamation en tête de la phrase, mais il oubliera de le renverser.

de donner par des détails une sorte de couleur locale. Il est plus difficile pour une oreille espagnole de ne pas être choquée par des rimes qui déplacent l'accent tonique et par des suppressions de lettres qui faussent la prononciation K Mais le lecteur français n'est-il pas habitué à déformer le son des mots étrangers et à se contenter de les voir rimer pour l'oeil?

Quel tableau de l'Espagne V. Hugo lui présente-t-il? Celui-là même que nous avons vu se former dans l'esprit de ses contemporains. Le poète des Orientales insiste seulement sur une idée qui est la meilleure justification de son titre et de son œuvre. L'Espagne, écrit-il dans sa Préface, « est à demi africaine, l'Afrique est à demi asiatique. » Donc l'Espagne, c'est l'Orient. Comment s'étonner qu'elle trouve place, même dans les pièces qui semblent venir d'une autre origine ? L'épigraphe du Voile évoque Shakspeare et Desdémona ; c'est la jalousie mauresque qui y est peinte, à la manière d'un disciple exaspéré de Calderon. N'est-ce pas aussi une dévotion à l'espagnole que V. Kugo représente dans Sultan Achmeti Juana est vraiment « Grenadine » puisqu'elle veut faire de son amant un chrétien. Elle accepte le péché, mais elle a peur du crime.

Victor Hugo a du reste pris soin de nous donner une sorte de résumé éblouissant de tout ce qu'il sait alors de l'Espagne. C'est la page de sa Préface où il compare l'œuvre du poète à « ces belles vieilles villes d'Espagne » dont il nous décrit les promenades d'orangers et les rues tortueuses pour nous conduire, à travers les palais, les hospices et les marchés, du théâtre au gibet, et de la grande cathédrale gothique à la mosquée épanouie dans les sycomores et les palmiers. C'est tout le charme et l'éclat de ces décors contrastés qu'il a voulu transporter dans sa fameuse Grenade. Menéndez y Pelayo n'était frappé, en lisant celte Orientale, que des « innombrables sottises historiques et géographiques » qui s'y

1. C'est ainsi (jue dans (irenadc \. Hugo [ail riuior Manzaiiarcs cl Miruirels. Il supprime la cédille dans Alcacava, qui n'a plus de place dans aucune langue, el dans ces dulcaynes qui prélendenl avoir le même son final que les tours nlricaines. Sans doulc pour devenir plus « sonore, » l'Albaycin se voit infliçrer une syllabe de plus. Dans une note publiée par la Revue d'histoire litléraire de la France (juillet-décembre 1'J1()), M. Paul nerret nous a a]>pris que ces ortiiograplus étranj^es étaient tirées d'une nouvelle intitulée Le Captif d'Orlinli qui avait paru en 18:2.3 dans les Tablettes romantiques (Paris, Pcrson, p. ?>ol). ^'oici le passage en c|uesfion : « Le haut .Mbaycin et l'Alcacava, deux heures avant le jour, sonnent l'alborade ou le lever de l'aube. Vivaeonlud leur répond avec ses dulcaynes et ses clairons, et le noble Vivataubin avec ses litres et ses lroin[)elics : bientôt, solennisaut la fêté, les Tours vermeilles, le Gciiéralifc et l'Âlhambra élèvent dans les airs leurs faîtes illuminés. »

trouvent accumulées. Tout n'est cependant pas faux dans les sensations qu'éveille le poète, La « sombre Pampelune » est bien telle qu'il la voit, avec « sa ceinture de tours. » Et sur la forteresse aux créneaux festonnés et croulants, ce sont encore les « magiques syllabes » de Victor Hugo qui « dorent comme un rêve » l'Alhambra et qui le remplissent de leurs harmonies. On oublie, quand on se récite Grenade, les orthographes bizarres et les épithètes discutables. On ne voit plus que le Généralife « élevant dans la nuit son faîte illuminé. »

Deux pièces des Orientales se rattachent au Romancero. Une note de l'auteur nous indique à quelles sources il a puisé l'inspiration de La Bataille perdue. C'est d'abord « l'admirable romance espagnole Rodrigo en et campa de batalla. » Le titre que Victor Hugo lui donne se rencontrait-il en quelque recueil espagnol? Il est plus probable qu'il l'a forgé lui-même d'après la traduction de son frère Abel qui n'est d'ailleurs pas complète ^ L'original est un romance très répandu dont nous avons plusieurs formes -. Celle qui a servi à Victor Hugo est la plus connue, ne serait-ce que par les trois vers que cite Cervantes pour illustrer une des plus plaisantes scènes du Don Quichotte^. Nous avons déjà vu comment Emile Deschamps en avait tiré une de ces amplifications où il se complaisait à introduire de plus ou moins vive force tout ce qu'on entendait alors par la couleur locale espagnole.

Victor Hugo n'a nullement cherché à rivaliser avec le poète qui lui a fourni son épigraphe. Ce n'est pas qu'il condamnât le moins du monde sa méthode d'adaptation. Il déclare, au contraire, que Deschamps a réformé et en quelque sorte reciselé « la romance gothe, » et qu'il a su donner plus de variété et de largeur à son

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