L'Espagne dans la littérature française classique
Dans l'ardeur de la lutte, les romantiques' français n'ont eu garde de ménager l'école représentée par cette vieille perruque de Boileau et par ce polisson de Racine. Il semble même plus d'une fois que pour l'établissement de leurs théories critiques ils n'aient cherché qu'à prendre le contre-pied de la tradition classique. En réalité, ils n'ont pas été aussi révolutionnaires qu'ils l'ont prétendu. Ils ont eu beau coiffer « du bonnet rouge » leur vieux dictionnaire ; ils ne pouvaient pas oublier l'enseignement qu'ils avaient reçu. Des idées qu'ils avaient et qu'ils conservèrent sur l'Espagne, une partie leur venait de leur éducation. Ils les avaient recueillies au cours des lectures françaises qu'on avait infligées à leur jeunesse, et, comme elles favorisaient leur doctrine, ils ne les discutèrent point. Quelle était donc l'image de l'Espagne qui leur apparaissait dans leurs li\Tes classiques?
On y trouvait encore des traits dont le dessin avait été tracé au xvi^ siècle. C'est au delà des Pyrénées qu'on faisait naître et fleurir une des formes les plus brillantes du romanesque, celle dont le plus illustre représentant demeure le fameux Amadis. On avait tort assurément. Les romans dont la vogue parut une maladie dont le seul Cervantes découvrit le remède, toutes ces fictions qui firent pousser tant de soupirs, et, comme on disait alors, « lâcher tant de complaintes, » toutes, plus ou moins directement, venaient de l'étranger. L'âme celtique les avait fait éclore; sur leur berceau s'étaient penchées les fées de la France du Nord
Mautinenche. — L'Espapne et lo romant. français. -
OU la mélancolie des Portugais. Mais, qu'il fût de Gaule ou de Portugal, Amadis n'avait nulle part laissé une plus riche postérité que sur la terre où don Quichotte de la Manche l'avait blessé au cœur en brisant sa lance contre l'aile d'un moulin. Aussi restaitil à jamais fixé dans sa patrie d'adoption. Alors, comme aujourd'hui, chevaleresque et espagnol paraissaient synonymes. '<'^
Les soldats, qui, sur les champs de bataille de l'Europe, firent retentir les sonorités castillanes laissèrent de leur tempérament national une impression qui, après avoir soulevé la terreur, éveilla plus tard le sourire. Brantôme écrivait d'eux avec une sincère admiration : « Et eussiez dict que c'estoient des princes, tant ils estoient rogues et marchoient arrogamment et de belle grâce. » Cette attitude fournira au siècle suivant la matière de nombreuses caricatures. Elle permettra la création d'un type dont les diverses épreuves réjouiront longtemps nos aïeux. Mais, même au plus fort de la vogue du capitan matamore, et malgré toutes les haines accumulées depuis la Ligue jusqu'à la Fronde, on ne parle pas sans estime de cette morgue caractéristique de l'âme espagnole que la sympathie de La Fontaine déclarera « plus grande encore que folle. »
Qu'ajoute à ce portrait notre littérature classique? L'Espagne y pénétrait à peu près dans tous les genres. Elle nous envoyait des livres de morale et de théologie dont le mysticisme sensuel et l'ingéniosité parfois extravagante cherchaient à s'infiltrer dans notre catholicisme. Nos romantiques n'y ont jamais jeté les yeux. C'est à d'autres sources qu'ils iront puiser leurs idées sur la dévotion espagnole. Ils ont, au contraire, beaucoup retenu du tableau de l'Espagne qu'ils contemplaient dans le roman et au théâtre.
Le roman espagnol apparaît dans notre xvii^ siècle sous deux formes principales, la picaresque et l'hispano-mauresque. D'abord et surtout la picaresque. J'ai dit ailleurs ' les raisons du succès de ces autobiographies qui permettent à un pauvre diable, en passant d'un maître à un autre, de nous faire une plaisante satire des diverses classes de la société. De cette production innombrable nos romantiques ne semblent guère avoir connu que trois ou quatre exemplaires. Le Lazarille de Tormes avait fondé le genre. Depuis 1561, et sans sortir du xvii« siècle, il avait été traduit dix fois en français. C'est à Paris qu'en 1620 Juan de Luna en avait
1. La Comedia espagnole en France de Hardy à Racine, Paris, Hachette, 1900, chap. iv (Paul ScarroD et l'imitatioD burlesque de la comedia).
fait imprimer sa célèbre continuation; c'est à Paris enfin qu'en 1801 l'éditeur Didot mettra en vente une nouvelle traduction dont la publication est déjà significative. Lazarille perdait beaucoup à passer au français; il conservait cependant l'attrait spécial que lui donnaient ses tribulations à la recherche d'une maison où il rencontrât en échange de ses services un morceau de pain mesuré à son appétit. Son éducation par un aveugle retors, son ingéniosité à s'assouplir à ses diverses conditions jusqu'au jour où le mariage lui assure un bien-être qu'il n'a à payer que d'un peu de complaisance, tout ce qu'il y avait malgré tout d'humain dans les bizarreries de son existence en faisaient un type aussi généralement intelligible que particulièrement pittoresque. Et comment oublier, quand il les eut décrites, les figures de l'alguazil ou du chapelain, du moine marchand d'indulgences ou de l'hidalgo drapant sa misère dans son orgueil!
Le Guzman de Alfarache, que prisait si fort Chapelain qui le traduisit, s'attardait trop volontiers dans des discours moraux. Heureusement on pouvait les sauter, et, à la suite du héros, tour à tour décrotteur dans une mauvaise auberge, voleur à Madrid, soldat à Gênes et bouffon à Rome, on faisait une promenade dont les étapes apparaissaient toujours plus plaisantes. Il y avait aussi une assez fine psychologie dans cette Vie de l'écuyer Marcos de Obregon qui fut apportée de Madrid à d'Audiguier « au sortir de la presse; » mais il n'est pas bien sûr que nos romantiques l'aient connue autrement qu'à travers les épisodes qui en passèrent dans Gil Blas. Le « témoin » qui nous raconte la vie de Victor Hugo et qui a puisé à la meilleure des sources d'information, se laisse aller à d'assez fâcheuses confusions. Il parle du livre comme d'un ouvrage en quatre gros volumes. Il lui aurait sufii d'en parcourir un seul pour arriver au bout '. Peut-être n'en avait-il lu que le titre ; il n'ignorait pourtant pas tout de l'esprit qui l'animait.
Cette matière picaresque, qui enchanta si fort Paris, lorsqu'il fut débarrassé de Richelieu, se retrouvait, en effet, dans le Francion de Sorel et dans ce Roman comique de Scarron qui inspirera Le Capitaine Fracasse de Gautier. Elle s'était adaptée sans effort à un sujet français. Sous le règne du burlesque, le picaresque avait eu ses grandes et ses petites entrées dans notre littérature. Jamais cependant il ne s'est mêlé plus harmonieusement à l'esprit français
1. Cf. Mcuéndez Pclayo, Ilisl. de las ideas eslélicas en Espaùa, t. V, p. 374, note 1.
t>o Comment les romantiques français
que dans le fameux roman de Lesage. Assurément Gil Blas visait avant tout dans ses satires son temps et son pays. Il n'en reste pas moins qu'il brossait des décors espagnols avec une vérité telle que Voltaire en faisait remonter le mérite à Vicente Espinel. La question intéressa Victor Hugo. Jusqu'à quel point faut-il accepter ce qu'il nous raconte du mémoire sur Gil Blas présenté en 1819 à l'Académie française? Fut-il une victime, et le comte de Neufchâteau manqua-t-il de scrupule? Il nous suffît de savoir qu'avec l'aide de son frère Abel, Victor Hugo s'est occupé des sources d'un roman qu'il n'a pas pu lire sans y rencontrer la quintessence du picaresque espagnol.
Qu'en a-t-il retiré? Des impressions que corroborait le souvenir ou la représentation des comédies où Figaro passe, avec plus d'esprit que Gil Blas, par des fortunes analogues. Les classiques avaient prôné le beau dans son idéale universalité. Si, selon le précepte de La Préface de Cromwell, les romantiques devaient lui substituer le caractéristique, que d'exemples précieux leur fournissait le roman picaresque! La couleur locale n'y était point jetée par touches criardes; elle brillait d'un éclat naturel dans les gestes comme dans les costumes des personnages aux divers degrés de la hiérarchie sociale. Elle permettait d'échapper à l'abstrait sans tomber dans le commun, puisque, comme l'exigeait Victor Hugo, elle donnait de l'accent au vulgaire même et au trivial.
Si spécial que parût le héros du roman picaresque, il n'était cependant qu'une épreuve originale d'un des types éternels du drame. Héritier de l'esclave de la comédie antique, il en gardait les ruses et la souplesse, mais la liberté qu'il avait conquise lui avait donné de nouvelles ressources. Elle avait enrichi son caractère d'une complexité plus piquante. C'est en Espagne que s'était le plus heureusement élaborée l'évolution de ce valet inséparable, depuis la Célestine, du « galân » dont il sert, en les raillant, les amours exaltées '. Molière l'avait mis à profit; Scarron l'avait exploité. Les romantiques, qui arrachent comme des ronces les barrières plantées aux avenues des genres, n'hésitent pas à jeter dans le drame ce personnage de comédie. Après avoir exercé leur verve aux dépens du confident de tragédie, il faut bien qu'ils le remplacent. Comme le monologue n'y suffît pas, ils s'adressent au valet. Loin de lui reprocher sa familiarité, ils l'exagèrent pour ne
1 Cf. mon Introduction à La Célestine (dans la collection des Cent Chefsçl'oBuvre étrangers, Paris, 1921).
pas fausser cette unité de ton qu'ils recherchent en la combattant. Le comique hurle avec l'horrible qui s'accommode mieux du grotesque. Et c'est pourquoi Scapin et Mascarille n'entraient pas dans le drame romantique avec autant d'aisance qu'un fripon ou qu'un gueux. Mieux encore que la comedia, le roman picaresque, directement ou indirectement connu, fournissait à Victor Hugo et à ses disciples « flamboyants » les plus belles couleurs à broyer sur leur palette. C'est cette matière espagnole qu'ils triturerofit pour en tirer de la misère truculente et de magnifiques haillons.
Le roman hispano-mauresque leur faisait voir l'Espagne sous un jour différent. Je doute fort qu'ils aient connu la charmante nouvelle qui semble avoir créé le genre. L'histoire de l'Abencérage et de la belle Jarifa * nous conte les amours d'Abindarraez. Rien n'égale l'ardeur et la loyauté de ce Maure plus héroïque que Régulus qui, pour hésiter à reprendre au jour fixé ses fers, n'avait pas, comme lui, la suprême excuse de la passion. Rien n'égale non plus la générosité castillane du gouverneur d'Alora, si ce n'est l'inexpugnable tendresse de Jarifa. Dans un décor oriental, des combats merveilleux d'amour et de courtoisie, quel enchantement pour nos romantiques! S'ils ne l'ont pas goûté dans l'original, tout au moins en ont-ils vu briller le reflet dans les romances morisques qu'inspira la fidèle amante du Maure esclave de sa parole.
Ils ont, au contraire, eu entre les mains la traduction que Sané fit imprimer en 1809 des Guerres civiles de Grenade-. Ginés Ferez de Hita, qui, suivant un subterfuge alors en honneur, les déclare traduites d'un livre arabe, n'a guère donné une forme historique qu'à la deuxième partie qui traite de la rébellion des Morisques sous Philippe II. La première partie, qui eut une fortune européenne, a l'allure d'un roman. Le titre nous annonce l'histoire des Zégris et des Abencérages et de leurs guerres civiles
1. La Uixloria del Abencerraje y la Itermosa Jarija passa pour authentique et fut attribuée à Antonio de Villegas, qui s'est sans doute contenté d'en faire l'adaptation et qui l'a insérée en 15G5 dans son Inventario de obras en tnetro cattellano. Elle ■• rencontre dans certaines éditions de la Diana de I^Iontemôr postérieures à la mort de l'auteur.
2. Cf. dans l'Histoire de la littérature espagnole de Bouterwck (Paris, 1812), la note 1 de la pa^c 189 du premier tome : « Il existe de cet ouvrage (celui de Ginés Perez de Hita : Historia de los Vandos de los Zegris y Abencerrages, caballeros moros de Gt'ànada) une contrefaçon imprimée à Paris en 1660, intitulée" : Historia de las guerras cii>iles de Granada. Des mots français imprimés en marge indiquent qu'on se servait alors de ce livre en Franc« pour apprendre l'espagnol. »
ainsi que des combats entre Maures et chrétiens jusqu'au jour où Ferdinand le Catholique entra triomphant dans Grenade. Mais à l'histoire promise se mêlent tant de fictions qu'il est bien difficile de la faire entrer dans un cadre détermine. Au milieu des combats et des fêtes sous les yeux des dames, des noms éclatent qu'on n'oubliera plus. Le vaillant Muza et le maître de Calatrava, don Rodrigo Téllez Gir6n, sont-ils plutôt des héros ou des symboles? Pour parler ainsi à l'imagination, il faut bien qu'ils aient franchi les bornes du réel. Quelle est la part exacte de la vérité dans la description de ces querelles intestines qui jettent sur les plus galantes broderies le sang du patio des Lions? Le guide qui promène le visiteur à travers les arabesques de r Alhambra sait les détails ; l'histoire les ignore.
Elle ignore plus encore la vie des personnages qui s'agitent dans les autres épreuves du roman morisque. A mesure que le succès le favorise, la convention s'y introduit jusqu'au moment où elle en est seule maîtresse. On reprend, sans s'en lasser jamais, la peinture attendrissante d'une passion qui passe par-dessus la différence des races et qui met un moment en conflit la religion des vainqueurs et le culte des vaincus. Cette exaltation d'une nouvelle chevalerie pénètre même dans le roman picaresque. Déjà, dans le Guzman, un chapitre entier, un des plus longs, nous décrivait la fidélité patiente du Maure Osmin qui, pour se rapprocher de Daraja, consent aux plus humbles travestissements. Et cet épisode de noble bravoure autant que d'adresse subtile ne paraissait pas déplacé dans l'autobiographie d'un aventurier de bas étage.
Ce roman d'une si particulière couleur, nos romantiques ne l'ont pas seulement connu par des traductions. Ils en respiraient le parfum dans les imitations qu'on n'avait pas cessé d'en faire en France. Ils n'avaient assurément parcouru ni l'Histoire des guerres civiles de Grenade de Mlle de la Roche Guilhen \ ni l'Histoire de la conquête de Grenade de Mme Gomez ; mais sans doute ils avaient jeté les yeux sur VAlmahide de Mlle de Scudéry, et sur la Zaîde de Mme de Lafayette. Et comment n'auraient-ils pas été frappés de la continuité d'une littérature dont le Gonzalve de Cordoue de Florian est loin d'épuiser le succès au xviii^ siècle et qui aboutit à ce Dernier Abencérage où Chateaubriand imite de Pérez de Hita le romance d'Abenâmar, « moro de la moren'a? »
Les adaptateurs français du roman hispano-mauresque avaient