Paris
exagéré son caractère sentimental. Nos romantiques, qui se déclareront les ennemis farouches de la fadeur, y rencontreront cependant un tableau de l'Espagne galante qui séduira leur imagination. Ils renforceront les couleurs trop ternes, mais, dans leur réaction contre le style empire, contre le goût troubadour, ils n'auront garde de renoncer à une inspiration qui favorisait leur lyrisme. L'Espagne leur fournira d'ailleurs le moyen de la renouveler en lui donnant un accent plus vigoureux. Ils feront, en effet, connaissance avec ces romances de frontières d'où était sorti le roman morisque et que la France avait ignorés jusque-là. Et ils y trouveront précisément tout le pittoresque qu'ils rêvaient d'ajouter à la galanterie hispano-mauresque.
Le théâtre qu'ils prétendirent remplacer leur donnait de l'Espagne une image plus précise encore et plus complexe. Ce qu'ils en conservèrent sans le dire, et ce qu'ils se piquèrent d'y admirer, ce qu'on s'est plu quelquefois à appeler le romantisme de nos classiques, qu'est-ce donc, si ce n'est une couleur qui avait d'abord brillé dans la comedia?
ilf La tragédie a été la bête noire de nos romantiques. Mais ils ont pris soin de distinguer entre les froides élucubrations des disciples de Voltaire et les chefs-d'œuvre dont on leur avait imposé l'admiration sur les bancs de collège. Ils affectent même d'opposer à Racine le grand Corneille victime des erreurs d'une poétique de pédants. Ils louent Le Cid, et ils ont bien raison. Ils en fausseront le ressort principal, mais ils chercheront à s'en servir. On pourrait même soutenir que leur drame n'a pas une autre âme que la tragi-comédie où se découvre chez nous pour la première fois le théâtre moderne. Et cette âme ne vit que d'un sentiment d'abord élaboré en Espagne. Sans revenir sur la différence qui sépare le point d'honneur de la volonté, il n'est peut-être pas inutile de rappeler que l'un n'est que l'exaltation de l'autre, et que Corneille atteignit l'essence même du drame en mettant au premier plan sur la scène les idées et les situations qu'il engendrait '. Sans doute l'émotion dans Le Cid jaillit surtout du conflit entre l'honneur et l'amour. Mais Corneille ne cesse de se persuader que la volonté est d'autant plus haute qu'elle triomphe plus glorieusement et plus complètement *de la passion. Il en arrive à entendre l'honneur dans le sens qui sera cher aux romantiques.
1. Cf. E. Martinenche, La comedia espagnole en France de Hardy à Racine, Paris, Hachette, 1900 (Chap. i et m).
Lorsque, dans son Discours sur l'utilité et les parties du poème dramatique, il parle de « cette grandeur d'âme d'un caractère brillant et élevé qui peut accompagner même des crimes et faire admirer dans ses détestables actions la source dont elles partent, » ne trace-t-il pas à l'avance le portrait du héros de l'école qui fut jeune en 1830? Qu'est-ce que sa théorie de la « gloire, » avec ses subtiles exagérations, sinon une apologie de l'individualisme le plus effréné? En sacrifiant ainsi l'amour à sa conception de la volonté, il subordonne l'universel au particulier, et du même coup permet l'usage de couleurs à la fois plus intenses et plus rares. L'amour est intelligible dans tous les décors. Il trouve sa place dans la moindre chaumière comme dans « un palais à volonté. » Partout où l'homme est homme, il peut aussi faire preuve de l'énergie que lui inspire le sentiment de sa dignité. Mais le point d'honneur, avec ses âpres exigences, avec les commandements inéluctables de sa sanglante théologie, ne hurlera-t-il pas si on le transporte en dehors de sa patrie, s'il ne dispose pas, pour exercer sa vengeance, de quelque bonne lame de Tolède? Quel autre sentiment pouvait mieux se prêter à l'inévitable couleur locale? Que cette couleur fût délicate à manier, c'est une autre affaire, et Mariano de Larra ne raillera pas sans raison la peinture de l'honneur espagnol dans Hernani. Retenons seulement que, depuis Le Cid, il demeure entendu que c'est dans l'expression de ce sentiment qu'on a chance de faire palpiter l'âme tragique de l'Espagne.
Quant à l'amour, dont Corneille se défiait comme d'une faiblesse, nous verrons comment nos romantiques trouveront dans les traductions de la comedia les moyens de l'accommoder avec l'honneur. Ils ne chercheront pas à en dégager les formes éternelles à travers les particularités du milieu: ils ne se piqueront pas non plus d'en représenter de nouvelles nuances. Ils le réduiront à peu près à une ardeur dont la violence élémentaire correspondra assez exactement au farouche aveuglement du point d'honneur. Ce sera « l'amour jaloux » qui bouillonnera « dans les têtes, » et ne se préoccupera pas plus de mettre à nu les âmes dans leur riche complexité que de mettre les corps à l'abri de la tempête et de l'éclair '. Le drame romantique ne se substituera à la tragédie classique qu'en revenant à l'Espagne d'où Corneille l'avait dégagée.
La matière espagnole n'était pas beaucoup moins abondante