Le véritable texte est
Lo que pregantar queria^
3. Victor Hugo nous raconte, dans Choses vues, que, dans un voyage fait en 1825 avec Charles Nodier, il « conquit » sur un chiffonnier de Soissons une édition du Roman' cero qu'il traduisait à mesure qu'il la lisait pendant un séjour à Reims des deux amis»
la mère de Mudarra, puisqu'elle est Maure, Ce reproche n'est pas très juste. Renégate est le terme qu'emploie le romance espagnol et qui peut légitimement s'appliquer à une Maure éprise d'un chrétien. Mais ce qui ne s'explique plus, c'est que Victor Hugo nous montre Mudarra vengeant la renégate. Ce n'est pas la renégate, c'est doila Sancha qui a reçu l'injure.
La légende n'est pas seulement déformée dans quelques-uns de ses traits essentiels. La couleur en est plus d'une fois faussée par les procédés de la méthode romantique. Victor Hugo ne se contente pas de remplacer le hêtre du romance espagnol par un sycomore dont la sonorité lui paraît plus orientale, pour ne rien dire de la rime qu'elle fournit à « Maure. » Les détails qu'il ajoute visent à cette sombre truculence par quoi l'on s'imagine alors évoquer l'âme farouche de la vieille Espagne. Avec son poignard, qui ne peut pas ne pas être de Tolède, Mudarra va arracher d'entre les dents de don Rodrigue le souffle d'une âme dont il espère bien que son ange même ne voudra pas.
Il y a, malgré tout, dans la Romance mauresque, comme une allure espagnole. Victor Hugo ne se doute pas que la division du romance en quatrain est purement moderne, et il ignore l'origine d'un mètre détaché du vers héroïque. Ce n'est pas cependant en vain qu'il a eu sous les yeux le texte original. Est-ce à Creuzé de Lesser, ou à son propre sens du rythme qu'il doit d'avoir représenté l'octosyllabe espagnol par le vers qui lui correspond en français, celui de sept syllabes? Toujours est-il qu'il en a très heureusement reproduit l'alerte vivacité. Ce n'est pas non plus avec un bonheur médiocre qu'il a rendu l'effet qui résulte, dans le romance espagnol, de la reprise par Mudarra des termes mêmes dont s'était servi Rodrigo. S'il se laisse aller au regrettable anachronisme de faire commander une « frégate » au temps du « roi maure Aliatar ', » il supprime, en revanche, l'étrange « tumulte » qu'avait imaginé son frère, et, d'accord avec l'original, il place la scène qu'il raconte ;
Un jour d'été, vers midi.
l. Une série de romances est consacrée à Aliatar et au grand maître de Calatrava. L'un d'entre eux, le numéro 166 de la collection Duràn, nous montre Aliatar retournant en Castille après avoir laissé sur une plage déserte son navire aux voiles déchirées. C'est sans doute ce navire dont bi réparation a fait une frégate. Quant à l'association de Mudarra et du roi maure, elle vient probablement du romance 688 où l'on voit « le grand bâtard » jouer aux échecs avec Aliatar, prince de Scgura, après l'avoir été de Grenade dans le romance 119.
Il lui arrive même de transformer une criante absurdité en un effet qui reste dans le ton espagnol, malgré quelque exagération romantique. La « dague de famille » n'a aucune raison d'être aux mains de Mudarra qui n'est pas le neveu de Rodrigo. Mais comment la lui ôter si elle doit amener la strophe finale :
Si, jusqu'à l'heure venue.
J'ai gardé ma lame nue.
C'est que je voulais, bourreau.
Que, vengeant la renégate.
Ma dague au pommeau d'agate Eût ta gorge pour fourreau.
Faire de la poitrine de son ennemi la gaine de son épée, ce n'est pas si contraire au ton des héros caldéroniens '. Jusque dans ses égarements, l'imagination de Victor Hugo conserve une couleur espagnole.
Prenons garde, du reste, de nous montrer trop sévère pour une fausse érudition dont celui qui en faisait parade était loin d'être toujours la dupe. Dans la note qu'il met à sa Romance mauresque, le poète déclare qu'il a souvenir « d'avoir lu quelque part » une version traduite de l'arabe qui lui sembla plus belle que le poème espagnol. Si ce souvenir est si vague, comment peut-il déclarer que sa romance à lui se rapporte plutôt à la romance mauresque qu'à la castillane? En réaUté, Victor Hugo s'amuse, et bien sot serait qui se mettrait en quête du livre qu'il ne retrouve plus.
Ne nous indignons pas outre mesure de ces amusements. L'Espagne telle que la voyait le poète des Orientales n'est sans doute pas la véritable Espagne. Mais n'est-ce pas assez que, dès ses premiers pas vers elle, il ait tressailli d'un mystérieux enchantement?
Victor Hugo lit Dante décrivant le soir qui tombe. Il laisse le livre, et s'abandonne à la rêverie. Et quelles sont les visions qui le hantent?
1. On peut retrouver celle image dans Shakespeare. Cf. King John, acte IV, se. m :
Bastard, Your sword is bright, sir; put it up again. Salisbury. Not till I sheath it in a murderer's skin.
Je crois que V. Hugo a été plutôt inspiré par le romance clans lequel le roi Ramire déclare que l'épée ne doit avoir pour fourreau que le corps de l'ennemi :
Si la espada ha de envainarse en sangrc del cnemigo...
(NO 1220 dans le t. XVI de la collection Rivadeneyra.)
Ohl qui fera surgir soudain, qui fera naître, Là-bas, — tandis que seul je rêve à la fenêtre Et que l'ombre s'amasse au fond du corridor, — Quelque ville mauresque, éclatante, inouïe. Qui, comme la fusée en gerbe épanouie.
Déchire ce brouillard avec ses flèches d'or? Qu'elle vienne inspirer, ranimer, ô génies! Mes chansons, comme un ciel d'automne rembrunies, Et jeter dans mes yeux son magique reflet. Et longtemps, s'éteignant en rumeurs étouffées, Avec les mille tours de ses palais de fées. Brumeuse, denteler l'horizon \iolet ^ !
Le vœu du poète a été exaucé. Les « magiques reflets » de l'Espagne mauresque ont passé devant ses yeux, et il commence à trouver, pour les traduire, de « magiques syllabes. » Après la terre du Rodrigue qui perdit son pays, et du Rodrigue qui trahit sa famille, Victor Hugo connaîtra la terre d'un autre Rodrigue, du Cid glorieux. Et l'Espagne héroïque lui donnera à son tour de plus fortes inspirations pour son drame et pour son épopée. Héroïque ou mauresque, elle ne cessera pas d'être la merveilleuse excitatrice de son imagination.