Cf. La Préface de Cromwell, p
3. Cf. clans J. Texte : Etudes de litlèralure européenne (Paris, 1898) le chapitre intitulé : « L'influence allemande dans le romantisme français. » Les noms de Gœthe, de Schiller ou de Zacharias Wcrner ne sont mis en avant par nos romantiques que pour la confusion des classiques. Ce n'est guère qu'après 1830 qu'ils commencent à ne plus se contenter des notions puisées dans le livre De V Allemagne de Mme de Staël. Dans ses Chefs-d'œuvre des théâtres étrangers, le libraire Ladvocat avait donné, à côté de la plupart des pièces de Goethe et de Schiller, quelques drames de Kotzebuc, de Lessing et de VVerncr. Le seul qui semble avoir exercé une ié<;lle action, c'est Schiller, parce que, selon le mot de Théophile Gautier, il accommodait à la manière de Shakespeare lu
Mais est-il nécessaire d'aller chercher à l'étranger l'explication de libertés que suffisait à inspirer la réaction contre le classicisme en France? Et ne peut-on pas dire du théâtre espagnol exactement ce qui vient d'être dit de l'anglais ou de l'allemand? Je crois bien que si d'abord nos romantiques ont tant parlé de Lope et de Calderon, c'était surtout pour plaindre Corneille et pour condamner Racine. On peut même aller plus loin et soutenir que de tous les théâtres étrangers, l'espagnol était peut-être le plus particulièrement national, et le plus difficilement intelligible en dehors de ses frontières. En lui s'étaient réunies toutes ces façons de sentir par lesquelles s'était successivement exprimé le génie d'un peuple qui devait une si forte et si spéciale saveur à ses origines et à l'histoire qu'il avait vécue.
Sans doute, dans son exubérante production, nos grands classiques avaient senti frémir l'âme de la tragédie et de la comédie modernes, et nos petits classiques y avaient trouvé plus d'une fois des sujets ou des complications d'intrigues. Mais, puisque nos romantiques se détournaient de leur exemple et partaient en guerre contre leur méthode d'adaptation, pouvaient-ils rencontrer dans le théâtre espagnol d'autres éléments à s'assimiler?
Les comedias historiques leur ofïraient une matière originale, où les traditions de la monarchie des Goths se mêlaient aux premières victoires des chrétiens sur la route de la revanche, où résonnait l'écho de tous les événements, grands ou petits, qui emplissaient d'orgueil le public de Lope ou de Guillen de Castro. Comment avec de telles peintures soulever les applaudissements sur un théâtre de Paris? L'entreprise était périlleuse. Quant à donner à un public français une image d'un « auto » ou d'une « comedia divina », il n'y fallait pas plus songer au temps de Victor Hugo qu'à l'époque de Corneille ou de Racine. Enfin, quelque tendance qu'eût le romantisme français à réintroduire le lyrisme dans la poésie dramatique, il a toujours reculé devant la variété des rythmes. Il n'a jamais cherché à imiter les diverses combinaisons que l'auteur de VArte Nueuo recommandait pour exprimer les
philosophie du xviii* siècle. M. Texte croit que nos romantiques ont tiré une bonne partie de leur inspiration de ses drames « pathétiques, lyriques rt oratoires. » En réalité, Schiller fut surtout mis à profit par ceux qui, avant la bataille d'Uernani, essayèrent de renouvelei; la tradition classique avec une mise en scène et une intrigue capables, sans la fausser, de lui donner plus de mouvement et de couleur. Dans cette tentative même, nous n'aurons pas de peine à montrer que le rôle de l'Espagne ne fut pas alors moins considérable que celui de rAllemagnc.
diverses phases de l'action ou les diverses émotions du « galân » ou de la « dama. » Il a presque toujours redouté pour les personnages de son drame une versification d'opéra.
Ne semble-t-il donc pas que la comedia ne devait jouer à peu près aucun rôle dans un théâtre qui ne pouvait guère s'inspirer de ses exemples et dont les auteurs se piquaient plus d'une fois de substituer le Nord au Midi?
Mais si l'Espagne est le Midi, elle est aussi le moyen âge. Et toute la critique préromantique l'a présentée comme la terre par excellence de la chevalerie. De l'honneur, tel que l'avaient peint Lope et Calderon, nos classiques avaient tiré leur drame de la volonté. On pouvait, en remontant à leurs sources, en faire jaillir des émotions plus violentes et d'une tout autre couleur. Les doctrines nouvelles entraînaient une autre forme d'imitation ou d'inspiration. Puisqu'il était entendu que l'idée de la perfection classique devait désormais céder la place à la recherche du caractère, où trouver drame plus savoureux qu'au delà des Pyrénées? La poésie même de son catholicisme pouvait troubler les contemporains de Bossuet ; elle n'en paraissait que plus forte aux disciples immédiats de Chateaubriand. D'autre part, puisqu'on n'avait que dédain pour une psychologie éprise des analyses générales, puisqu'on était las de ces larges représentations de l'âme humaine, puisque, en un mot, l'homme paraissait moins intéressant que l'individu, et surtout que l'individu transporté dans un milieu choisi pour sa rareté même, quel théâtre pouvait présenter plus que l'espagnol des types légendaires ou historiques d'une plus truculente originalité?
Enfin, si la versification de la comedia paraissait intransportable à nos romantiques, ils étaient, en tout cas, moins sensibles que nos classiques aux exagérations de sa préciosité et aux disparates d'une forme trop souvent pompeuse et diffuse quand elle n'est pas hyperbolique ou amphigourique. Là où jadis on ne voyait que mauvais goût, ils devaient souvent, et plus d'une fois avec raison, admirer une poésie et une couleur qui ne pouvaient manquer d'échauffer leur verve.
Jusqu'à quel point et comment ont-ils connu la comedia? Ils n'en ont pas seulement trouvé le reflet dans la tragi-comédie de notre xviie siècle. Quelques-uns d'entre eux, Prosper Mérimée surtout et Victor Hugo, ont remonté aux originaux. Ils n'en ont pas toujours compris tous les détails, mais nous aurons, en étudiant leur œuvre, la preuve qu'ils ont poussé leurs recherches plus loin qu'on
ne le croit d'ordinaire. Il faut d'ailleurs reconnaître qu'ils ont commencé par se familiariser avec le théâtre espagnol dans les traductions qu'on leur en présentait. On lisait encore celles que Linguet avait publiées au xviii^ siècle ^ Ces adaptations incolores ne sortaient guère du cadre de cette comédie d'intrigue qu'avaient déjà pillée tant de copistes obscurs. Ni « Lopes de Vega Carpio » ni « dom Pedro Calderon de la Barca » n'y apparaissaient dans leur vive variété et sous les aspects les plus vigoureux de leur génie ; leurs noms même étaient estropiés par cette fausse érudition dont nos romantiques recueilleront pieusement l'héritage.
On a lu davantage et avec un tout autre profit les cinq volumes consacrés à la comedia dans les Chefs-d'œuvre des théâtres étrangers ^ Les interprétations qu'en donnaient les traducteurs, Esménard et La Beaumelle, étaient assurément fort adoucies et souvent affadies. Elles avaient au moins le mérite d'être moins inexactes que les contrefaçons de leurs prédécesseurs. Esménard, qui est un hispanisant médiocre, demeure fermement attaché à la doctrine de Boileau ^. Il voit dans le bizarre et dans le grandiose une forme d'art antérieure et inférieure à cette belle simplicité qui ne s'acquiert cju'avec « la raison éclairée » de l'époque classique. Il n'a que plus de mérite à ne pas s'être laissé arrêter par les anachronismes d'ouvrages aussi « irréguliers » que La Fuerza lastimosa et à avoir essayé d'en faire goûter par ses lecteurs « les situations tragiques et le mouvement extraordinaire. »
Angliviel La Beaumelle est entré bien plus avant dans l'âme espagnole. Il ne donne pas seulement des marques d'un jugement délicat. Il a beaucoup lu, et il a exercé sur ses lectures une critique plus d'une fois très pénétrante. Il évite des erreurs comme celle dans laquelle tombera plus tard la mauvaise foi de de Schack.
1. Le Théâtre espagnol, 4 %olunies, olicz <lc Ilansy !<• jouiio, Paris, 1770.
2. La partip espagnole comprend 6 volumes, mais le dernier, qui est réservé à Leandro Fernàndez de Moratin, ne pouvait exercer aucune action sur nos romantiques, puisqu'il ne leur offrait qu'une adaptation do la comédie de Molière.