Cf. V
Sa famille (d'Eslrelle) vivait noble, heureuse, honorée, Je la Irouble; je mets la fiancée en deuil, Et l'époux dans les fers et le frère au cercueil; Que dis-je! du serment je rends la foi victime, J'outrage enfin l'honneur en l'employant au crime;- Et pourquoi? Quelle excuse ai-je à mes propres yeux? Ai-je au moins combattu? Suis-je même amoureux?
2. Les actes I, III et V se passent à l'AIcazar de Sévillc ,et les actes II et IV devant la maison de Bustos Tabera.
Si classique que soit Pierre Lebrun, il n'en cède pas moins à ce sentimentalisme dont on trouve plus d'une trace dans les premiers écrits de nos romantiques. Afin de rendre son Estrelle plus attendrissante, il lui fait demander à son frère la liberté pour l'esclave même qui la trahira. Bien entendu, elle ne manquera pas, à la fin de la pièce, de se faire religieuse. Son histoire pourrait être contée dans une complainte sur le ton troubadour.
Pourquoi donc faut-il considérer Pierre Lebrun comme un précurseur? C'est que, quelles que soient sa doctrine et sa timidité, il a introduit dans son Cid d' Andalousie un peu de- couleur locale et de poésie romantique. Sa couleur n'est pas toujours de bon aloi; mais comment aurait-il échappé aux préjugés de son temps? Il ne pouvait guère deviner ce qu'il y avait de faux ou de factice dans les peintures qu'on présentait alors de l'Espagne du moyen âge.
Puisqu'il voulait nous transporter à Séville, au xiii^ siècle, il lui était difficile de ne pas nous décrire un tournoi après une veillée des armes, et de paraître ignorer « le spectacle des taureaux » ou les prédictions des bohémiennes. N'était-ce pas tout de même une nouveauté assez hardie qu'une tragédie qui accordait à la décoration une importance singulière, et faisait pénétrer son public dans « une cour de marbre entourée de deux étages de galeries, rafraîchie de fontaines jaillissantes, couverte de tentes et d'étoffes précieuses? » Si vraiment, comme le voulait l'auteur, le rideau se levait sur ce patio et ses « parois ornées d'inscriptions arabes, » n'était-ce pas assez pour qu'on ne risquât point de confondre cet Alcazar avec le « palais à volonté » qui suffisait à Racine?
La forme même, si elle n'avait pas la variété et la souplesse de la comedia, était loin de s'en tenir à la savante simplicité des classiques. Ce n'est pas vainement que Lebrun avait fréquenté Lope de Vega. Le duo d'amour du second acte qui, en 1825, commença à exciter « l'impatience du parterre » avait cependant, comme le déclare l'auteur, « un charme sans exemple sur notre scène. » Quoi, s'écrie don Sancho Ortiz :
la nuit est venue?
J'étais tout en mon âme, et près de vous mes yeux N'avaient rien aperçu du changement des deux. Pourquoi de ces jardins nous retirer, Estrelle? Dans le ciel transparent la nuit brille si belle!
Au banc qui nous a vus tant de fois nous asseoir,
Respirez avec moi l'air embaumé du soir.
Ne vous plaît-elle pas, cette heure aimable et pure.
Où le calme du ciel descend de la nature,
Où le monde s'efface, où l'homme disparaît,
Où l'âme, seule enfin, jouit de son secret.
Et, libre de témoins, de bruit et de lumière
Vers ses pensers chéris s'échappe tout entière?
Le jour souvent nous blesse, et les hommes jaloux
Viennent alors jeter leurs regards entre nous.
Nous sommes, loin du jour, plus présents l'un à l'autre;
Mon cœur, plus confiant, est plus voisin du vôUe,
Lui parle, lui répond, l'écoute, l'entend mieux
Et le sent, et le voit, moins distrait que mes yeux.
Mon Estrelle! un moment, soyons seuls sur la terre.
Cette scène d'amour qui, directement ou à travers Shakespeare, se rattache à l'un des plus beaux actes de La Célestine ' n'aurait peut-être pas été écrite si, malgré son goiit classique, Pierre Lebrun n'avait pas subi la séduction de la comedia. Ce n'est pas sans orgueil, ni sans raison non plus, qu'en 1844 il fera « rentrer dans cette situation la fameuse scène de doua Sol ^. »
Il aurait pu faire valoir des titres aussi sérieux à la diffusion d'une idée que ne tardera pas à exploiter le drame romantique. Le rôle et le caractère de don Sancho Ortiz ne s'expliquent, en effet, que par le sentiment spécial qu'il a de son devoir et par le respect qu'il garde de la parole donnée. Estrelle proteste au nom de l'humanité, mais son amant désespéré n'en obéit pas moins à la loi implacable que lui impose sa dignité. Ne serait-ce que par sa
1. Cf. l'acte XIX dans lequel Mélibée, que Calixte vient rejoindre, mêle la nature entière à l'ivresse qu'elle senil)le protéger : « Regardez comme la lune brille claire entro les nuages qui se séparent, écoutez le murmure de cette eau dans les herbes fraîches, de CCS branches que dans les hauts cyprès le zéphyr agite ; les ombres semblent tomber des arbres plus paisibles et plus obscures pour mieux cacher notre bonheur. »
'2. Cette scène est la plus dramatique préparation à celle qui la suit. C'est au moment où dona Sol vient avec son duc contempler la belle nuit et la nature qui veille amoureusement que retentit le cor fatal. Pierre Lebrun donnait aussi à Victor Hugo l'indication de ce coup de théâtre. Son Estrelle allait respirer le parfum des orangers et associait la nature à sou bonheur à l'instant même où on lui apportait le cadavre de son frère, tué par son amant (IV, 1).
Qui sait enfin si, sans qu'il s'en doute peut-être, don Carlos devenu Charlemagne ne se souvient pas du Cid d'Andalousie, quand l'empereur étoufle dans son cœur les faiblesses du roi? Don Sanclic le Brave n'avait pas une autre altitude lorsque, résolu à réparer ses erreurs, il s'écriait :
Le prince en ce moment finit ; le roi commence.
peinture de l'honneur espagnol et • de la religion du serment. Le Cid d' Andalousie était une étape nécessaire sur la route qui nous conduit à Hernani.