‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 40 sur 124 · Cf. Lettres à une inconnue, I, p · texte numérisé non relu

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romantique; il est déjà lui-même, c'est-à-dire l'esprit peut-être le plus opposé aux exaltations de la nouvelle école. S'il est un trait qui le caractérise dès ses débuts et qui demeurera sa tendance essentielle, c'est assurément son efîort pour mettre sur sa sensibilité le voile de son ironie. Ce n'est pas là simplement chez lui la marque d'une éducation raffinée ou la persistance de cette défiance que la littérature classique lui avait enseignée à l'égard du « moi » si haïssable. Est-ce une précaution d'un amour-propre qui redoute la railllerie? Est-ce plutôt une barrière qui s'oppose aux curiosités indiscrètes et aux familiarités déplacées? Est-ce surtout la révolte instinctive d'une âme qui ne peut pas s'empêcher de voir dans le don d'elle-même comme une atteinte à sa dignité? Toujours est-il que Prosper Mérimée n'a jamais cessé, au cours de sa vie, de porter son ironie comme la plus élégante des armes défensives. Il s'en est, pour ainsi dire, enveloppé comme d'une sorte de pudeur masculine. Son œuvre ne prend tout son sens que si on l'y voit toujours présente.

C'est elle déjà qui lui inspire le travestissement sous lequel il présente ses premières productions. Il imagine Clara Gazul comme il inventera pour La Guzla le joueur de Dalmatie Hyacinthe Maglanovich. Au Joseph l'Estrange (très étrange, en effet) qui écrit la Notice sur le Théâtre de la comédienne espagnole correspondra pour la préface des Ballades l'Italien né d'une Morlaque réfugiée en France. Le point de départ de La Famille de Carvajal est dans l'histoire du procès de Béatrix Cenci. Comment justifier la saveur sauvagement espagnole qu'il importait de lui donner? Le procédé est très simple. Prosper Mérimée déclare gravement qu'il a lu l'anecdote qui fait le sujet de sa pièce dans l'ouvrage sur la Nouvelle Grenade du « malheureux Ustariz ». Il y eut bien parmi les chefs de la Révolution de Caracas un Ustariz qui périt en 1814, mais je crois qu'on perdrait bien du temps à chercher son ouvrage. L'extrait qui lui est attribué est, en tout cas, en son genre un petit chef-d'œuvre. Rien n'y manque de ce qui pouvait lui donner aux yeux des bourgeois d'alors un caractère d'indiscutable authenticité. Mérimée n'est pas plus embarrassé pour citer des noms indiens que pour forger des généalogies espagnoles. Il n'oublie même pas de prêter à son héros des superstitions et des scrupules qui portent la marque de son temps et de son pays '. Il connaît

1. « Ajoutez à cela qu'il (Carvajal) s'adonnait à la magie, et que, pour plaire au diable son inventeur, il commit plusieurs sacrilèges trop horribles pour que je les raj^porte ici. »

enfin l'art d'endormir les défiances en mêlant adroitement la vérité et la fiction ^ C'est un mystificateur de premier ordre, et c'est peut-être par là surtout qu'il appartient à cette école romantique qui était alors l'école des jeunes et qui ne dédaignait pas les farces de rapin.

A quelles sources emprunte-t-il les éléments avec lesquels se joue sa fantaisie? Les uns lui viennent naturellement de ses lectures classiques. D'autres sont tirés des œuvres que la mode romantique commence à porter aux nues, de Shakespeare surtout et de Byron. Mérimée est loin alors d'avoir, des livres et des choses de l'Espagne, la connaissance précise qu'il n'acquerra que plus tard. Il a sur elle à peu près toutes les idées de son temps et de son milieu. Il écrit Le Théâtre de Clara Gazul au moment où, après l'avoir accommodée au goût troubadour, on la tourne au tragique, et où on lui demande avant tout les plus sombres peintures et les plus terrifiantes histoires. Aucune tendance ne pouvait mieux convenir à Prosper Mérimée. Il a toujours recherché ces effets effrayants qui soulèvent une émotion d'autant plus forte qu'ils sont présentés avec la plus froide impassibilité. Son art s'est même si exclusivement attaché à ce contraste qu'il y faut voir sans doute non pas tant un procédé qu'une forme naturelle de son esprit. Et peut-être est-ce là la raison profonde de sa sympathie pour un pays où les contradictoires semblent s'unir sans effort. Bien qu'il ne l'ait point encore visité, il se préoccupe déjà d'en étudier la langue. S'il partage sur la littérature espagnole les préjugés de ses contemporains, il pousse plus avant que la plupart d'entre eux les lectures qu'il en fait. Ses deux auteurs préférés sont naturellement ceux dont on parle autour de lui, Cervahtes et Calderon. Mais il ne se contente pas des traductions dans lesquelles ils se présentent au lecteur français. Il emprunte au texte original des épigraphes qu'il juge inutile de traduire. Il cite aussi Lope de Vega et l'Araucana d'Ercilla \ Il affecte

1. Il csl paifaitcnii'nt rxacl (m'uii (^arvajal fui on 1544 « muslrc de camp do Gonzalo Pizarro » ut que sa ci-iiaulo souhna do (ollos colères que !o peiiplo l'arraoha en 1548 do sa prison pour le iiioltre en pièoos. Jl est vrai qu'il no s'appelait pas Diego, mais Francisco. Mérimée a sans doute confondu son prénom avec celui do Almagro. D'autre part, un de ses paronls, Juan, qui usurpa un moment le gouvernement du Venezuela, no fut pas non plus un bandit de médiocre eii\ erj^uro avant de monter sur i'échafaud en 1546. N'est-ce pas assez de ces deux Carvajalcs pour qu'on ne songe plus à demander ses papiers de fa7Tiillo au José-Maria d'« Ustari/. ? »

2. Cf. les épigraphes de L'Amour Africain et de La Famille de Carvajal.

même de mettre dans le texte ou en note des mots qui prouvent qu'il se familiarise avec le castillan.

Comment met-il en œuvre les matériaux dont il dispose? Les souvenirs de notre littérature classique se rencontrent surtout dans une pièce qui occupe une place spéciale dans le Théâtre de Clara Gazul, parce que c'est une comédie qui ne se départit jamais de son allure comique. C'est Le Carrosse du Saint Sacrement^. Le perroquet qui rappelle à la marquise d'Altamirano le métier de son père en s'écriant sur son passage : « A combien l'aune de drap? » a sans doute appris sa malice dans Le Bourgeois Gentil-, homme. Et n'est-ce pas aussi à Molière et à son Tartuffe que songe don Andrés de Ribera lorsqu'il avoue à son secrétaire que « pour être un vice-roi, on n'est pas obligé de vivre comme un saint? » Le rôle entier de la Périchole semble écrit par un élève de Voltaire. Quant au trop confiant Martînez, sa disgrâce est une seconde et charmante édition de la fameuse histoire de Gil Blas et de l'archevêque de Grenade.

Quelle que soit la valeur de ces rapprochements, ce que Mérimée doit surtout à son éducation classique, c'est la sobriété de son style, et c'est la délicatesse de son goût. Dans V Avertissement qui précède Inès Mendo ou le Préjugé vaincu, il fait dire à Clara Gazul qu'il faut savoir gré à l'auteur de n'avoir pas, en imitant les anciens comiques espagnols, « copié aussi le style culto, si fatigant pour les lecteurs de ce siècle. » Prosper Mérimée ne se contente pas d'éviter la plus légère trace de préciosité; il n'a pas une moindre horreur pour le bavardage sentimental et pour les grands mots qui veulent enfler les petites choses. Il ne recule pas devant les sujets « larmoyants et improbables, » mais il les traite en une forme d'une simplicité nue et en quelque sorte marmoréenne.

C'est pourquoi il ne tire guère de ses lectures romantiques que des matériaux isolés. Il se souvient d'Atala quand il raconte comment Eugenio fut « voué à Dieu » pour obtenir du ciel la guérison de sa mère. Dans la même comédie, dona Maria se prépare au suicide sur le ton d'un héros de Shakespeare ". On sent

1. Le Carrosse du Saint Sarrement ne se trouve pas dans la première édition du Théâtre de Clara Gazul, mais ce n'est pas sans raison qu'il s'y rencontre en 1842 avec La Famille de Carvajal. Il parut d'ailleurs dès 1829 dans la Revue de Paris sous la signature, cette fois, de Mérimée. Les conditions de sa publication expliquent son caractère particulier.

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