Id., Journée ni
qui se plaisent aux petits jeux de la galanterie ne sont pas de celles qu'on abandonne impunément. Elles ont, comme dona Urraca, un poignard dans la jarretière, et elles savent s'en servir aussi bien contre l'infidèle que contre le confesseur qui les a trahies. A côté des galants et de leurs dames, des soldats et des inquisiteurs, voici, pour compléter la collection des types espagnols, les taureaux furieux et ceux qui savent l'art de les tuer, ces « cholos » qui peuvent jouer au besoin de la guitare comme du couteau. Mêlez à leurs propos quelque « corps de Christ! * » blasphématoire, faites-leur prendre tour à tour du chocolat et de la limonade empoisonnée, et bien difficile sera le lecteur qui ne croira pas respirer partout la sauvage odeur de l'Espagne.
Pourquoi donc Le Théâtre de Clara Gazai écrit avec une sobriété classique sur des thèmes furieusement romantiques ne présente-t-il cependant aucune disparate? D'où lui vient son unité?
Dans la « deuxième lettre u qui termine la préface de La Famille de Carvajal, Z. O. écrit à l'auteui : « Monsieur, j'ai quinze ans et demi, et maman ne veut pas que je li:ie des romans ou des drames romantique^. Enfin l'on me défend tout ce qu'il y a d'horrible et d'amusant. On prétend que cela salit l'imagination d'une jeune personne. Je n'en crois rien, et, comme la bibhothèque de papa m'est toujours ouverte, je lis le plus que je puis de semblables ouvrages. Vous ne pouvez vous figurer quel plaisir on éprouve en lisant à minuit dans son lit un livre défendu. Malheureusement la bibliothèque de papa est épuisée, et je ne sais ce que
je vais devenir » C'est pour complaire à cette espiègle jeune
fîlîe que Mérimée feint d'avoir composé sa pièce. Deux mots sont à retenir dans les boutades qu'il lui prête : « horrible et amusant. » L'unité de son théâtre, c'est l'ironie dans l'horreur.
L'horreur éclate d'abord dans les intrigues. Il est difficile d'en imaginer de plus effrayantes. « En une heure, s'écrie l'inquisiteur Antonio, je suis devenu fornicateur, parjure, assassin. « C'est un résumé très exact de Une femme, est un diable. L'Amour africain a pour héros Hadji-Nouman qui tue successivement son ami Zein-ben-Humeida et sa belle esclave Mojana. L'héroïne de Inès Mendo meurt tandis que son père tire un coup de pistolet sur son mari. Dans Le Ciel et l'Enfer l'inquisiteur fray Bartolomé est poignardé par sa pénitente qui fait évader son amant sous la
1. Cf. I.e (ici el l'Enfer. l'rosjK'r McrimOc i)it-ii(l la peine do traduire en noie ee juron si espagnol! {Cuerpo de Cristo.)
robe de son confesseur. Doua Maria fait pire dans L'Occasion. Elle empoisonne son amie doila Francisca au moment où elle va être enlevée par le prêtre qu'elles aiment toutes les deux. Il ne lui reste plus qu'à se jeter dans un puits. Le comble de l'horreur est atteint par La Famille de Carvajal. Le père incestueux impose à sa femme, avant de la faire périr, l'aveu d'une faute qu'elle n'a point commise, et il tombe sous la dague de sa fille qui sera dévorée par les tigres.
Plus significative encore est la recherche du détail effroyable. Pour prouver à son ami Nouman combien il aime l'esclave qu'il lui demande, Zeïn n'imagine rien de mieux que de se percer le bras avec son poignard. Le bourreau Mendo se coupe la main droite pour ne pas être forcé de couper la tête de don Esteban. Au moment d'enfoncer son poignard dans la nuque de fray Bartolomé, doua Urraca s'écrie : « C'est là qu'on frappe le taureau. » Et son coup d'essai doit être un coup de maître, car le confesseur s'affaisse en poussant un seul ah! La même frénésie éclate dans l'expression des sentiments. L'amour se croit trop fade s'il ne va pas jusqu'au sacrilège. Doila Francisca voudrait être plus dévote pour sacrifier à fray Eugenio la crainte de l'enfer et renoncer pour lui à son âme. Pour effrayer sa fille, d. José Carvajal pose sur sa gorge un poignard qu'il retire avec un sinistre éclat de rire. Sa femme hésite à signer son déshonneur. La dague à la main, il lui propose de lui donner « de l'encre rouge. » Il est prêt à tous les crimes pour satisfaire une passion plus brûlante « que la lave au sortir du volcan. » Pour s'arracher à des transports sauvages qui aspirent à « une Hgnée de démons, » la malheureuse et farouche Catalina consent à un enlèvement dont le signal sera donné par le rugissement du tigre; mais elle n'est délivrée qu'au moment où elle a été contrainte d'enfoncer sa dague dans la poitrine de son père qui secoue vers elle sa main ensanglantée.
On devine l'indignation que soulevèrent de pareilles peintures dans l'âme des lecteurs candides. Cette indignation était d'ailleurs aussi maladroite que vertueuse. Le remède à toutes les horreurs étalées dans Le Théâtre de Clara Gaziil et dans La Famille de Carvajal se trouvait tout naturellement dans l'ironie avec laquelle elles étaient présentées.
L'épigraphe qui ouvre le livre indiquait déjà l'esprit dans lequel il faut le lire. Elle est tirée du conte par lequel Cervantes réplique à l'impudent qui s'est permis de fabriquer une seconde partie du don Quichotte. Au lieu de l'accabler d'injures, il se contente
de lui narrer la piquante histoire du fou de Séville qui, avec un tuyau de jonc, faisait une boule ronde du chien qu'il avait attrapé dans la rue, et le lâchait ensuite en disant aux badauds attroupés : « Vos Grâces penseront-elles maintenant que ce soit un petit travail que de l'enfler? » C'est dans cette interrogation, qu'elle se garde de traduire, que la « comédienne espagnole » semble résumer le sens profond de son théâtre : « Pensarân vuesas mercedes ahora que es poco trabajo hinchar un perro. » Si nous ne sommes pas avertis, tant pis pour nous. Nul n'a le droit d'ignorer son don Quichotte.
Que de détails d'ailleurs où la mystification se laisse entrevoir avec le plus malicieux sourire I Au moment où il nous rapporte l'autobiographie de Clara telle qu'il l'entendit un soir près d'un brasero et d'un curé, Joseph L'Estrange ajoute négligemment qu'il est loin de la garantir. A bon entendeur salut! La première des notes mises à la fin de Inès Mendo ou le Préjugé vaincu est un chef-d'œuvre en son genre : « Clara Gazul, y est-il dit, a donné un patois galicien à Inès; on sent qu'il est impossible de rendre dans une traduction les légères différences de langage qui distinguent les habitants de plusieurs provinces de l'Espagne. » Il ne s'agit de rien de moins que de la « légère différence » qui sépare le portugais du castillan ! Quand on n'ignore pas que la prétendue traduction est un piquant original, on savoure d'autant mieux la suite de la note annonçant que dans la seconde partie d'Inès Mendo le langage de l'héroïne est « beaucoup plus châtié. » Le plus drôle, c'est lorsque Mérimée s'amuse à jouer la difficulté. Il imagine des jeux de mots qu'il déclare « intraduisibles ^ « Il forge une phrase espagnole d'assez libre signification et il s'excuse, toujours en note, de n'avoir su comment traduire -. Ah! l'adorable pudeur!
A ceux qui pouvaient en être dupes, Mérimée offrait plus d'une fois, dans la scène finale, l'occasion de reprendre leurs esprits. Au moment où le résident éperdu implore son secours, Charles Leblanc lui répond, en se tournant vers le public : « Vous n'avez qu'un parti à prendre, c'est de demander grâce à ces dames et à ces messieurs ^ » Après que Hadji-Nouman s'est livré â toutes