Cf. la dernière scène de Les Espagnols en Danemark
les fureurs de L'Amour africain, Baba-Mustafa vient annoncer que « le souper est prêt et la pièce finie, » et toutes les victimes s'empressent de se relever, Inès Mendo n'oublie pas non plus de ressusciter à la fin de Le Triomphe du préjugé pour solliciter l'indulgence des spectateurs. On ne voit pas revenir doila Maria et sa victime dans le dénouement de L'Occasion, mais on est tout disposé à accorder à fray Eugenio la grâce qu'il sollicite : « Ne m'en voulez pas trop pour avoir causé la mort de ces deux aimables demoiselles. »
C'est quelquefois par la violence froide du ton et par l'exagération voulue des détails que se marque le mieux l'ironie. Comment prendre au sérieux Zeïn-ben-Hameida, lorsqu'il s'écrie avec simplicité : « En naissant j'ai donné la mort à ma mère; à douze ans, j'ai crevé un œil à mon père d'un coup de flèche...? » Qu'il serait malheureux s'il n'était pas si plaisant! Et quelles larmes ne verscrait-on pas sur la pauvre Maria qui se jette volontairement audevant des taureaux furieux, si l'on ne savait pas avec fray Eugenio que c'est « une espèce de mode que de vouloir mourir, » et qu'il faut être un enfant de son âge et de son époque pour faire entendre ces plaintes de la vie!
Parfois aussi l'ironie fait avec l'horreur le contraste le plus rassurant. Si l'on était tenté de s'indigner de l'amour du prêtre Eugenio et de doua Francisca, on oublierait bien vite la robe du confesseur devant la naïveté de la pénitente. Une seule chose l'inquiète. « Nous n'avons pas d'asile, dit-elle, nous bivouaquons. Comment ferons-nous dans la saison des pluies? Le jardin ne sera pas tenable. » La maison de Carvajal ne serait pas tenable non plus s'il fallait assister avec une angoisse ininterrompue aux abominations qui s'y accumulent. Mais on n'entend pas sans un sourire doila Augustina déclarer qu'elle l'abandonnerait volontiers pour entrer dans un cloître * dont la règle ne fût pas trop sévère. »
Il arrive enfin que l'ironie de Mérimée se révèle par la couleur française de la satire que Clara Gazul est censée diriger contre ses compatriotes. « Quelle différence, s'écrie Baba-Mustafa dans L' Amour africain, entre nos femmes et celles des infidèles!... Chez nous,... avec deux eunuques on gouverne vingt femmes... mais allez chez les Espagnols, une femme gouverne vingt hommes. » Est-ce bien à Léon que Baba-Mustafa a vu les femmes des infidèles et leurs mœurs? Il en parle, en tout cas, comme s'il les avait observées à Paris. Et comment croire aussi que dans L'Occasion
dofla Fraiicisca n'ait appris qu'en Espagne et à La Havane à
« se monter la tête » en lisant toujours « des romans anglais? » Il y a bien du couvent français dans son cas.
Le Théâtre de Clara Gazul n'est-il donc qu'une spirituelle mystification? Et nous est-il interdit de lui accorder la moindre valeur espagnole? L'auteur prétendait imiter la comedia ancienne. Il ne cherchait nullement, disait-il \ à en éviter les défauts. Il prenait grand soin de terminer ses pièces à la manière de Lope ou de Calderôn, en sollicitant pour ses fautes l'indulgence du public. N'était-ce là que jeu d'esprit et superficielle duperie? Assurément, ce n'est que dans la seconde manière de Mérimée, quand il aura visité et sérieusement étudié l'Espagne, qu'on trouvera un sens exact et une intime pénétration de son génie. On peut cependant, dès sa première manière, entrevoir ce que sera le futur auteur de Carmen dans la justesse de quelques-uns des traits qu'il dégage de ses lectures.
Il note avec soin des détails qui ne laissent pas d'être caractéristiques. Il sait la vanité que les « filles de Cadix » tirent de la petitesse de leurs pieds. Il use avec une habile discrétion, pour habiller ses héroïnes, de la basquina et de la mantilla qui n'a pas encore servi de parure aux Andalouses de Montmartre. Il met aux mains des gens de justice la vara qui est l'insigne de leur profession. Il a appris dans El médico de su honra que « l'épée et la dague se portaient attachées au même ceinturon. » Ce ne sont pas d'ailleurs de simples détails de costume qu'il emprunte seulement à la comedia. Il semble déjà se rendre un compte assez exact de sa nature et de sa composition. Il donne sur le mélange des tons auquel elle se complaît, et sur ses « journées » qui correspondent à nos actes, des explications judicieuses. Il a le sentiment que les classiques espagnols peignaient la vie telle qu'elle frémissait autour d'eux. Aussi n'hésite-t-il pas à s'appuyer sur leur œuvre comme sur un document historique. C'est par L'Alcade de Zalaméa qu'il justifie la brusque intervention du roi qui termine la première partie d'Inès Mendo. Peut-être n'aurait-il pas pu citer, comme il l'affirme, « cent autres pièces » aussi démonstratives. On voit, en tout cas, qu'il en a lu plus d'une et qu'il n'en tire pas un mauvais parti.
1. Cf. l'Avertissement de /n<!sMenrfooM?e Prt'/f/gt't'aincu.'o L'auteur, qui s'est étudié à imiter les anciens comiques espagnols, n'a nullement cherché à éviter leurs défaut^ ordinaires, lois que le trop de rapidité dans l'action, le manque de développements, etc.
A-t-il réussi à donner quelque vérité à la peinture des sentiments qu'il prête à ses personnages? Il faut au moins lui reconnaître le mérite de s'être attaché surtout à ceux qui animaient les héros de la comedia, c'est-à-dire à l'amour, à la dévotion et à l'honneur. Il ne les met pas encore sous leur véritable jour, mais la prépondérance qu'il leur accorde est déjà la meilleure preuve qu'il saura, quand il en aura l'occasion et le moyen, de quel côté diriger l'effort de son analyse. Il n'y a, bien entendu, rien d'espagnol dans sa façon de parler des inquisiteurs ou de la confession. On n'aurait pas toléré de l'autre côté des Pyrénées cette raillerie élégante d'un tribunal qui avait assuré l'unité religieuse de la nation. On y aurait plutôt compris les éclats d'une colère qu'on aurait déclarée impuissante ou les cris d'une haine qu'on n'aurait pas manqué de proclamer aveugle. Ce n'est pas en Espagne que Mérimée a appris son persiflage, c'est à l'école de Voltaire. Rien de moins espagnol aussi que des transports d'amour au grillage d'un confessionnal. Certes les faiblesses humaines peuvent se gUsser partout sous l'habit le plus sacré. Devenu prêtre, Lope de Vega ne cessa pas d'être amoureux, mais il ne cherchait point à glorifier sa faute, et il n'y apportait pas le raffinement pervers que dona Francisca trouve dans L'Occasion auprès de fray Eugenio. Les amours « sataniques » sont de pure invention romantique.
Il y a, au contraire, dans Le Théâtre de Clara Gazul quelques maUces assez heureuses dirigées contre la piété espagnole, contre les superstitions dont elle s'accommode et contre son réaUsme familier. Lorsque, dans Une femme est un diable, fray Antonio retourne contre la muraille le tableau qui représente la Vierge afin qu'il ne soit pas témoin de son péché, peut-être se souvient-il d'une des plus jolies pages deRinconetey Cortadillo; il fait, en tout < cas, un geste assez naturel dans son pays. Ce n'est pas non plus un trait mal observé que le désir des pénitents espagnols de chercher une expiation non pas tant dans la contrition que dans quelque fondation pieuse ou dans quelque don à l'égUse ou au couvent '. N'est-elle pas à sa place dans la « NouveUe Grenade », la scène qui nous montre dona Catalina échappant au poison parce qu'elle s'aperçoit qu'il n'est pas encore midi et que c'est jour de jeûne -? Le trait est aussi
1. Cf. Le Ciel et l'Enfer, se. i; Le Carrosse du Saint Sacrement qui sera pour la Périchole le chariot d'Elic, et La Famille de Carvajal, se. ii.