‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 52 sur 124 · Cf. Rosières, op. cit., p · texte numérisé non relu

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aussi cette vengeance « sœur du festin des sept têtes » qui fait un si sombre effet dans la bouche de Ruy Gomez criant aux portraits de ses ancêtres son indignation contre le salaire donné à son hospitalité. N'est-ce pas enfin d'un autre romance, déjà mis à profit dans La Bataille perdue, que viendra la réplique que fait à l'empereur son cousin de Silva :

Les rois Rodrigue font les comtes Julien?

Voilà comment le Romancero est « la clef » d'Hernani. Mais cette clef, Victor Hugo l'a forgée plus grosse que nature, et il l'a volontairement rouilléc. Son romancero à lui, c'est un recueil où il croit sentir la saveur farouche du moyen âge. C'est donc une Espagne bien antérieure qu'il transporte au début du xvi« siècle, mais c'est surtout une Espagne sans date que son imagination élève au ton de l'épopée. Lorsqu'il parle du Cid ou de Bernard, ces « géants » ne marchent point à travers les Castilles d'un autre pas que celui que feront retentir Roland ou Eviradnus.

On ne saurait regretter bien vivement d'entendre déjà dans Hernani le poète des Petites Epopées. Mais comment ne pas être choqué de ce qui va contre les traditions ou contre les mœurs de l'Espagne? On serait tenté de croire que les Espagnols n'ont pas vu sans déplaisir représenter le futur Charles-Quint sous les traits d'un prince qui s'en va la nuit rôder « sous les balcons de Saragosse. » Cette peinture ne les a pas le moins du monde effarouchés. Le spirituel Larra, dans une de ces brillantes chroniques où il donnait une illustration nouvelle au pseudonyme de Figaro, fait même consister le mérite d'Hernani dans l'art avec lequel le jeune roi, galant aux premiers actes, s'élève à la hauteur de sa mission quand il offre son front à la couronne impériale. C'est sans doute qu'en Espagne on trouvait naturel que Charles I^' commençât comme tel ou tel autre roi dont la comedia avait volontiers représenté les premières aventures, comme Pierre le Justicier, par exemple, qui court, lui aussi, les rues dans El médico de su honra et qui se heurte également à des brigands.

Il n'en allait plus de même de certains sentiments dont l'expression heurtait assez directement des préjugés ou des croyances invétérés. Comment dofia Sol pouvait-elle s'éprendre d'un bandit dont elle ne sait pas d'abord s'il est noble? L'attrait du mystère n'aurait pas suffi pour la décider à le suivre si son âme n'avait pas été plus romantique qu'espagnole. Le porte-parole de l'hon-

neur castillan, le « digne fils d'une race si haute, » le vieux Ruy Gomez de Silva n'écoute guère la voix de ses ancêtres lorsqu'il déclare :

Tout homme qui m'outrage est assez gentilhomme.

Quant à Hernani, il oublie le loyalisme qu'il devrait avoir sucé avec le lait lorsqu'il ne fait pas en faveur de son prince l'exception nécessaire. Si haut qu'aille sa colère, elle ne monterait pas à la taille du roi qui l'insulte, s'il était vraiment le fils de ces gentilhommes qui sont prêts à venger toutes les injures contre toutes les têtes, sauf contre celle qui, par une sorte de droit divin, leur demeure sacrée. Le Cid d' Andalousie respectait mieux une tradition qu'avait magnifiquement illustrée le drame de Rojas : Del rey abajo ninguno. Comment enfin un public espagnol ne se serait-il pas révolté contre les suicides qu'accumule le dénouement? Certes la théologie sanglante de l'honneur, telle que l'enseigne un Calderon, ne recule point devant le meurtre et l'assassinat. Elle explique, si elle ne le justifie pas, l'assouvissement perfide de la haine par les ruses les plus sauvages. Elle est souvent antichrétienne, elle n'est jamais anticatholique. Elle n'a jamais accepté un péché qui entraîne l'inévitable damnation.

Que reste-t-il donc dans Hernani qui se rattache directement ou qui demeure conforme à la tradition de la comedia? M. Ch. Habeneck fait dériver le drame de Victor Hugo de celui qu'il traduit de Francisco de Rojas '. M. Groussac en voit le point de départ dans El galân fantasma de Calderon -. M. Rosières affirme ^ que la première idée en vient de la seconde partie de El iejedor de Segovia. La pièce d'Alarcon était, en effet, bien connue de nos romantiques. C'est à elle que Théophile Gauthier emprunte la comparaison qui fait du maître de la jeunesse fanatisée par la Préface de Cromwell « l'épervier de la montagne ^. » Je ne crois pas, pour ma part, qu'il faille chercher dans l'une ou l'autre de ces comedias la véritable origine d'Hernani. Je serais plus volontiers tenté de supposer que l'idée d'un bandit dont l'ânje est d'un grand seigneur apparaissait plus nettement dans une pièce de Calderon

1. Del rey ahajo ninguno. Cf. Ch. Habeneck ; Chcft-d' œuvre du théâtre espagnol, Paris, 1862.

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