‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 61 sur 124 · Cf. Morel-Fatio, op. cit., p · texte numérisé non relu

Cf. Morel-Fatio, op. cit., p

3. Dans une note reproduite par M. Gustave Simon dans le journal Le Temps du 28 août 1918, Victor Hugo donne la liste suivante des ouvrages qu'il aurait consultés avant d'écrire Ruy Blas :

Via je del reij D. Carlos II al reino de Aragon, entrada en Zaragoza, juramento solemne de los fiteros y principio de las Cories générales el arïo 1677, por D. Francisco Fabro Bremundan, Madrid, 1680. — Tralado de Nobleza y de los Tilulos y Ditados que hoy dia iienen los Varones claros y grandes de Espaiiv, por F. Juan Benito Guardiola, monge de San Benito. Madrid, 1591. ■ — Relaciôn historica del auto gênerai de fé que se célébra en Madrid, el ano 1680, por José del Olmo, Madrid, 1680. — Histoire du ministère du comte-duc [Oli^'arez]. Cologne. Van Egmondt, 1673. — Relation du VQijage d'Espagne, lettres écrites en 1678 el 1680, par la dame d'Aulnoy, Paris, 1691. 3 volumes in-12. — Recherches historiques et générales des grands d'Espagne, par J.-G. Ymliof. Amsterdam, 1707, in-12. — Mémoires de la cour d'Espagne depuis 1679 jusqu'en 1681. Paris, Josse, 1733, in-12. — Mémoires touchant le mariage de Charles II avec Marie-Louise d'Orléans. Paris, Barbin, 1681, in-12. — Histoire de V avènement de la maison de Bourbon au trône d'Espagne, par M. Tuejo. Paris, Saillant, 1772. • — Journal du voyage d'Espagne fait en 1659, contenant une description de ses royaumes et principales villes avec l'état des gouvernements, et plusieurs traités touchant la régence, les Etats, l'ordre de la noblesse, les conseils, etc., par le sieur Bcrtaut, conseiller au parlement de Rouen. Paris, 1669, in-4. — Journal du voyage de la Reyne d'Espagne (Marie-Anne Palatine de Neubourg), depuis Neubourg jusqu'à Madrid, 1689 et 1690, écrit par J. Léonard, libraire, à Bruxelles, 1691, in-8. — Mémoires curieux envoyés de Madrid, etc. Paris, Léonard, 1670, in-12.

Il est jH'u probable que Victor Hugo ait mis à profit pour Ruy Blas toutes ces publications. D'autre part, on ne voit pas figurer sur celte liste les trois volumes de l'nlibé de Vayrac dont il a certainement lu au moins le dernier. Est-il nécessaire enfin de redire que le z qui termine, dans la parentlièse du quatrième ouvrage cité, le nom du comteduc est une fantaisie de la pseudo-érudition romantique?

mains La Prudencia en la mujer de Tirso de Molina? Il ne l'a probablement connue qu'après Hernani, et il n'en a pas tire un parti médiocre. D'autre part, il a assez souvent parlé du Lazarille de Tormes et du Diable boiteux pour qu'on puisse y rattacher sans effort des scènes et des détails où l'on retrouve leur saveur. Je crois enfm que Victor Hugo ne s'est pas contenté de parcourir le chef-d'œuvre de Cervantes, et que le don Quichotte l'a entraîné à lire au moins deux ou trois des Nouvelles exemplaires. Que, malgré tout, ses sources, plutôt littéraires pour Hernani, aient été plutôt historiques pour Ruy Blas, j'en demeure d'accord; mais, pour mieux comprendre le travail de son génie et surtout pour ne pas risquer de le juger d'un point de vue un peu trop étroit, il faut, comme il le recommande lui-même, l'envisager de beaucoup de manières et ne négliger aucun des éléments qu'il a mis en œuvre. S'il est permis de reprendre son ambitieuse comparaison, « le mont Blanc, vu de la croix de Fléchères, ne ressemble pas au mont Blanc vu de Sallenches. Pourtant c'est toujours le mont Blanc. »

Voyons donc d'abord Ruy Blas du haut de la critique historique. M. Morel-Fatio se montre sévère pour les inexactitudes, parfois plaisantes, qu'il relève. A qui lui reprocherait la minutie de son enquête, il répond par avance que Victor Hugo lui-même semble l'avoir sollicitée en écrivant dans sa Note : « Du reste, et cela va sans dire, il n'y a pas dans Ruy Blas un détail de vie privée ou publique, d'intérieur, d'ameublement, de blason, d'étiquette, de biographie, de chiffre ou de topographie, qui ne soit scrupuleusement exact.,.. Il (l'auteur) l'a déjà dit ailleurs, et il espère qu'on s'en souvient peut-être, à défaut de talent, il a la conscience. » On sait assez tout ce qu'il y avait de talent dans son génie. Jusqu'à quel degré a-t-il poussé la conscience?

Ses scrupules ne l'ont point empêché de commettre des erreurs grossières sur de petites choses. Il confond les deux Jerez, celui des Chevaliers et celui de la Frontière. Si tous les deux reçoivent la visite du soleil, ce n'est pas en Extremadure que « ce fameux poète » fait mûrir la plus vermeille de ses œuvres. Victor Hugo ne s'aperçoit pas qu'en parlant de la maison des comtes de Teve, l'abbé de Vayrac francise le nom espagnol de Teba, et il recommande gravement de prononcer Tévé qui n'a de place dans aucune langue. Cette sottise est piquante de la part d'un auteur qui prend la peine de nous enseigner que « dans les noms espagnols et italiens, les e doivent se prononcer é. » Elle en entraîne d'autres qui

ne choquent, il est vrai, que des hispanisants. Mettre, par exemple, Onate à l'hémistiche ou à la rime (i, 3 et ii, 1), et recommander de lire Ognaté, c'est ne faire preuve que de la plus fâcheuse des demisciences. Onate avec un e muet aurait eu au moins le mérite de ne pas déplacer l'accent '. Il est arrivé aussi à Victor Hugo de reproduire sans s'en douter le moins du monde deux coquilles de l'Etat présent de l'Espagne qui donne Finlas au lieu de Fonelas et Garofa au lieu de Gorafe -. Laissons-lui au moins le droit de placer l'une de ces seigneuries en Castille et l'autre dans la province de Cordoue puisque, sous leur forme barbare, nous ne risquons pas de les rencontrer dans le royaume de Grenade. C'est peut-être pousser trop loin le souci d'éplucher que de s'en prendre à une expression comme « croix-maries » (iv, 3) et à une orthographe comme « Caramanchel » (i, 3)^ Il est possible qu'on n'ait jamais parlé en Espagne de Croix-maries, mais on disait des Marias, et, au revers de ces pièces d'argent, il y avait bien une croix au-dessus du monogramme de la Vierge. Est-il, d'autre part, vraiment nécessaire de remplacer Caramanchel par Carabanchel dans la confidence que Ruy Blas fait à don César (i, 3)? Si depuis le xviie siècle au moins, « le peuple de Madrid aime à prononcer Caramanchel, » pourquoi le laquais, qui le représente*, renoncerait-il à cette forme, si vulgaire soit-elle?

On ne saurait montrer la même indulgence pour des erreurs qui offensent des usages espagnols. Pour ne rien dire de Guritan, des prénoms comme Salluste et César ne conviennent guère à ceux qui les portent. Et comment accepter qu'un comte de Camporeal et un marquis de Priego se voient infliger la charge assez humble de « conseillers de cape et d'épée de la contaduria mayor? » Plus étrange encore est « l'amende des bourgeois qu'on punit du bâton. » On ne ferait pas de moins étonnantes découvertes dans la Note explicative où Victor Hugo enregistre « en passant » la distinction, qu'on n'avait jamais soupçonnée avant Ruy Blas, entre « les nobles du royaume, c'est-à-dire tous les gentilshommes, et les nobles du roi, c'est-à-dire les grands d'Espagne. »

1. Ce personnage a été sans doute tiré par Victor Hugo d'un romance du Cid (le 11° 818 de la collection Duran) où l'on voit passer à la fin " el conde de Onate, Que llevaba la su duena.iCe romance figure à la page 110 du second volume de la traduction (le Damas-Hinard.

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