Id., p. 233 et p
4. Cf. la Préface de Ruy Blas : « Le peuple, ce serait Ruy Blas. »
A ces observations de l'histoire que répondre maintenant du point de vue de la littérature? Il ne serait peut-être pas inutile de remarquer d'abord que plus d'un détail résiste à l'examen le plus attentif. Il n'y a rien à redire aux termes de blason qui ont été très exactement copiés dans L'Etat présent de l'Espagne. On pourrait même féliciter Victor Hugo de n'avoir eu recours, dans l'ouvrage de l'abbé de Vayrac, qu'à ce troisième volume qui ne fait guère que reproduire le Solo Madrid es corte d'Alonso Nunez de Castro, et dont la documentation est par suite parfaitement valable pour l'époque de Charles II. Mais n'est-ce point lui faire tort que de ne pas « maintenir rigoureusement chaque chose dans sa proportion? » L'auteur de Ruy Blas n'a jamais voulu sacrifier la poésie à l'histoire. Dans la Note même où il affiche ses prétentions à l'exactitude, il proclame avec énergie que tout doit être subordonné à « cette vie générale et puissante au milieu de laquelle les personnages sont plus vrais et les catastrophes, par conséquent, plus poignantes. «Qu'est-ce à dire, si ce n'est que la recherche des petits détails ne doit jamais nuire à l'idéalisation de l'ensemble, et que le poète n'est pas l'esclave de son érudition quand il reconstitue un décor qui doit avant tout mettre « l'homme sur le premier plan? » C'est pourquoi Victor Hugo ne s'est fait aucun scrupule d'inventer des charges qui lui paraissaient caractéristiques de l'Espagne et de l'étendue de son empire. Ce n'est pas l'abbé de Vayrac qui pouvait lui fournir un « bailli de l'Ebre » ou un « secrétaire suprême des îles. » Parmi les titres qu'il avait fait revendiquer par Hernani prétendant « qu'on le compte, » il avait inséré une vicomte de Gor. La sonorité de ce monosyllabe dut lui plaire, car il fait intervenir dans Riii] Blas une Marianne de Gor. Quant à l'ancêtre des Bazan, il ne crut pas lui faire tort en lui donnant le nom d'une des Baléares. Iniguez d'Iviza sonnait trop bien à l'oreille pour ne pas être la souche « d'assez francs gentilshommes. »
Faut-il d'ailleurs prendre au pied de la lettre des paroles qui, dans la bouche d'un poète dramatique, seraient une impertinence si elles ne s'éclairaient pas d'un sourire? Quand il déclare que «toutes ses pièces pourraient être escortées d'un volume de notes, » qui ne devine qu'il a commencé par s'en dispenser avant d'en dispenser le lecteur? Ne suffisait-il pas qu'il eût consulté L'Etat présent de l'Espagne sans remonter au Livre des monnaies ou au Registre de la grandesse'^. A-t-il voulu étonner les bourgeois de son temps? Ce n'est qu'à nous, en tout cas, qu'il faut nous en prendre si nous ne sentons pas l'ironie qui se cache sous des observations où
l'érudition a moins de place que la malice. Comment, à propos d'une expression que l'auteur n'a pas osé introduire dans le texte, prendre au sérieux la note où il s'excuse d'avoir cédé à ces « deux ou trois personnes qui ne comprennent pas au théâtre et qui se croient parfois le droit de troubler deux mille personnes qui comprennent? » Assurément, aucune émeute n'eût été à redouter le 8 novembre 1838, si Ruy Blas avait traité M. de Priego de noble du roi et non pas de sujet du roi. Et qu'importe qu'en consultant Solo Madrid es corte on y trouve pour le coût de la maison de la reine cinq cent soixante-quatorze mille huit cent soixante-dix ducats au lieu des six cent soixante-quatre mille soixante-six proclamés par le comte de Camporeal? La malveillance de M. Biré exulte à découvrir cette erreur dans l'étude de M. Morel-Fatio. Avec une volupté rageuse il fait imprimer en petites capitales le chiffre inexact, et il se livre à une soustraction d'où il résulte mathématiquement que Victor Hugo s'est trompé de quatre-vingt-neuf mille deux cents ducats. L'auteur de Ruy Blas a-t-il simplement raté son tour de force, comme le croit M. Morel-Fatio? Mais alors pourquoi affirme-t-il qu'on « trouvera cette somme pour le règne de Charles 1 1, sans un maravédis de plus ou de moins? » M. Biré en donne une explication fort simple. C'est que Victor Hugo manquait de cette conscience qu'il prétendait « porter en tout. » Quel dommage que Prosper Mérimée n'ait pas vécu assez longtemps pour lire M. Biré! Il aurait retrouvé à cette lecture la joie que lui procurèrent les commentaires contemporains du Théâtre de Clara Gazul.
Il est assurément permis à des érudits de nç pas sentir le sel d'une ironie qui mêle le vrai et le faux dans des proportions qu'il n'est pas toujours facile de déterminer. Peut-être ce mélange estil nécessaire à cette convention sans laquelle aucun théâtre ne pourrait exister. Ce n'est pas, en tout cas, sur des détails de ce genre que peut uniquement se fonder un jugement sur la valeur historique d'un drame et sur la vérité de sa couleur locale. Jusqu'à quel point des personnnages représentatifs d'une époque sontils engagés dans une action assez vraisemblable pour justifier les passions qui les animent, et assez spéciale pour qu'il soit impossible de la situer en un autre lieu et en un autre temps, c'est la question qui domine toutes les autres et qui pourrait presque en dispenser.
M. Morel-Fatio a fort bien montré qu'on peut trouver dans les Mémoires de Mme d'Aulnoy le point de départ de lin-
trigue de Ruy Blas. Victor Hugo ne leur doit pas seulement des jeux de scène comme le geste de Casilda expliquant la mort de ces « oiseaux d'Allemagne » qui ont subi le sort des perroquets étranglés par la camarera « parce qu'ils ne sçavoient parler que françois. » Le « billet doux » par lequel Charles II mande à sa femme qu'il fait grand vent et qu'il a tué six loups fut peut-être " réellement envoyé sous cette forme ou sous une autre. Le vers de Victor Hugo vient, en tout cas, tout droit de Mme d'Aulnoy qui n'avait fait que mettre en style direct une phrase des Mémoires attribués à Villars '. Il est vrai que la lettre apportée par Ruy Blas n'est point présentée « dans un petit coffre de filigrane d'or » par lequel le roi répond à une galanterie de sa femme. Mais n'étaitce pas le droit du poète de transformer un insignifiant fait divers en un trait de caractère qui justifiât le titre auquel il avait d'abord songé: La reine s'ennuie'! C'est encore un billet, moins authentique celui-là, qu'il a emprunté à Mme d'Aulnoy. Le chant d'amour de Ruy Blas n'est qu'une adorable transposition d'une déclaration que la romanesque comtesse a probablement écrite elle-même. L'incident de ce billet cacheté que, le jour de l'Annonciation, un pauvre glisse dans la poche de la reine a-t-il été inventé de toutes pièces? Il suffisait, en tout cas, de supposer que l'adorateur téméraire « qui apparemment devoit être de grande qualité » fût, au contraire, d'humble origine pour que l'homme qui se sentait « les inclinations du plus grand Roy du monde » devînt le « ver de terre amoureux d'une étoile. »
La lecture des Mémoires de Mme d'Aulnoy a-t-elle seule suggéré à Victor Hugo la situation essentielle de son drame? Quoi qu'il en dise, le sujet dramatique n'est pas « un laquais qui aime une reine, » c'est plutôt un laquais qui s'élève assez haut pour faire accepter l'expression de ce sentiment. La pièce ne se noue qu'au moment où don Salluste jette sur les épaules de Ruy Blas le manteau qui le transforme en don César. D'où vient donc l'idée de faire entrer un valet dans la peau d'un gentilhomme? C'est une substitution fréquente dans la comedia. C'est sur elle, par exemple, que reposent El Alcaide de si mismo de Calderon, et Donde hay agravios no hay celos de Francisco de Rojas, pour ne citer que des pièces plus d'une fois mises à profit dans notre XVII ^ siècle ^. Molière lui-même ne dédaigne pas de reprendre,