Ruy Blas, III
DANS LE THÉÂTRE ROMANTIQUE. l'iîi
nous a souvent présenté des gentilshommes qui prennent les voies les plus tortueuses pour laver leur injure dans le sang de celui qui les insulta. Le père Mariana nous conte au onzième livre de ses AnnaLs d'Espagne l'histoire d'un aventurier qui, pendant la régence de la reine Petronila d'Aragon, se fit passer pour le roi Alphonse le Fort, tué vingt-huit ans auparavant à la bataille de Fraga. Comment expliquer l'impudence de ce cherche-^ ortunel Alarcôn, dans La Cruauté pour l'honneur \ imagme qu'il n'était pas seulement poussé par l'ambition. Il suppose qu'il s'était enfui par impuissance de se venger sur le favori du roi. Il revient enfin, quand le temps écoulé rend plus facile sa supercherie, et s'il aspire à la puissance suprême, c'est afin de frapper en secret celui pour lequel il a gardé sa haine toujours jeune. Sans doute le malheur de Nufio Aulaga n'a rien de commun avec la disgrâce du marquis de Finlas, mais le héros d'Alarcon n'apporte pas à sa vengeance une patience moins opiniâtre que 1' « homme effrayant » devant lequel tremblent les genoux de Ruy Blas. Ils ne reculent pas plus l'un que l'autre devant la cruauté que leur impose ce qu'ils considèrent comme leur honneur.
L'autre Bazan, don César, ne peut avoir appris qu'en Espagne à draper « sa gueuserie avec son arrogance ». M. Menéndez y Pelayo admirait dans son fameux monologue le développement lyrique de motifs empruntés aux romans picaresques. Est-ce à dire cependant que don César soit de la même famille que le troisième maître de Lazarille, cet hidalgo sans le sou qui montait la rue avec tant d'allure qu'on « aurait pu le prendre pour un très proche parent du comte de Arcos? » Il montre devant la « bibliothèque » ou l'on peut « lire » les meilleures œuvres du soleil, une admiration qui rappelle celle des picaros devant une table chargée de mets. Il a trop de scrupules cependant et trop de hautaine insouciance pour qu'on puisse en faire le cousin de ces éternels affamés. Il rappelle plutôt ces héros des nouvelles de Cervantes qui abandonnent le toit paternel sans autre raison que le caprice de leur jeunesse et qui s'encanaillent par amour de la hberté. Carriazo et Avendano -
1. Alarcon nous indique lui-même, à la fin do sa comedia, la source de son inspiralion. Cf. les derniers vers de La Crueldad por el lionor qui se réclament :
Desta verdadera historia Que el docto padre Mariana Apunta en el Ubro onceno De les Anales de Espana.