‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 69 sur 124 · Ruy Blas, IV · texte numérisé non relu

Ruy Blas, IV

de l'amant de Dulcinée. Mais comment la justifier chez un vieillard que n'a point égaré la lecture des romans de chevalerie? Peut-être Victor Hugo s'est-il souvenu des récits de ces voyageurs de notre xvii^ siècle qui rapportaient d'Espagne d'étonnantes anecdotes sur les formes dévotieuses qu'il prétendaient y avoir vu prendre à l'amour'. Bertaut écrit dans son Journalà la date du 16 octobre : « Ce que je remarquai de plus extraordinaire fut qu'il y avoit auprès des Dames du Palais quantité d'hommes couverts quin'ostèrentpas mesme leurs chapeaux quand M. le Mareschal entra. Je croyois d'abord qu'ils fussent tous Grands d'Espagne; mais on me dit que chaque Dame pouvoit dans ces jours-là solemnels donner place à deux galants, qui pouvoient se couvrir devant la Reine mesme. Et la raison qu'ils m'en donnèrent fut qu'on les jugeoit estre tan Embevecidos, comme qui diroit si enyvrez de la veue de leurs Dames qu'ils n'ont point d'yeux que pour elles et ne voyent rien de ce qui se fait devant eux. » C'est dans l'attitude de ces amoureux extatiques que nous est présenté don Guritan « debout et silencieux au fond de la chambre » et fixant sur la reine « un œil plein d'adoration muette. » La « pure et lumineuse créature » qui est l'objet de ce culte ne pouvait pas être prise en dehors de l'histoire. Si grande que soit la liberté du poète, elle ne va pas jusqu'à créer des reines d'Espagne. La date qu'il donnait à son drame imposait à Victor Hugo Marie- Anne de Neubourg; mais le caractère qu'il lui prête semble lui convenir beaucoup moins qu'à là première femme de Charles II, à Marie-Louise d'Orléans. M. Morel-Fatio n'a pas de peine à montrer qu'on ne saurait confondre une Allemande « autoritaire, rancunière et passionnée » avec une Française « gracieuse et enjouée ^. » Et il regrette que Victor Hugo n'ait pas reculé son drame d'une dizaine d'années. La faute est-elle si grave qu'il le dit? Peut-être pourrait-on remarquer d'abord que la fille d'Henriette d'Angleterre poussait l'enjouement jusqu'à donner « deux soufflets à tour de bras » à sa camarera mayor, pour venger la mort de ses deux perroquets. Mais est-ce bien elle qui a servi de modèle à la reine de Ruy Blas? Assurément ce n'est pas Marie-Anne de Neubourg qui n'aurait jamais oublié

1. Cf. E. Martinenche, La Comedia espagnole en France, p. 82 et 83.

2. Journal du voyage d'Espagne fait en l'an mil six cent cinquante-neuf, à l'occasion du Traité de la Paix. Paris, 1664.

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