‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 70 sur 124 · Op. cit., p · texte numérisé non relu

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« la gravité espagnole K » Si Victor Hugo ne l'a pas peinte telle qu'elle fut en réalité, il ne s'est pas contenté non plus de lui substituer celle qui l'avait précédée sur le trône d'Espagne. Il ne pouvait pas renoncer à la date qu'il avait choisie, puisqu'il voulait peindre une décadence. Comment, d'autre part, aurait-il consenti à affaiblir la signification philosophique et humaine de son drame? Le public de Ruy Blas n'avait pas sur Marie-Anne de Neubourg les renseignements que les érudits ont trouvés dans les lettres de Blécourt à Louis XIV. Son nom suffisait à lui rappeler son origine, et, la sachant Allemande, il ne s'étonnait pas de lui voir sortir de sa poitrine « une lettre froissée, un bouquet desséché de petites fleurs bleues et un morceau de dentelle taché de sang. » Victor Hugo n'a pas fait, en somme, de la fille de l'électeur de Neubourg, une réplique, trait pour trait, de Marie-Louise d'Orléans. On ne la voit guère « gracieuse et enjouée. » Elle est la princesse sentimentale qui regrette sa « bonne Allemagne » et ses « bons parents. » C'est parce qu'elle se plaisait avec sa sœur, « douce compagne, » à parler aux paysans de ses domaines qu'elle peut en Espagne regarder « en bas pendant que Ruy Blas, le peuple, regarde en haut. »

La camarera mayor qui lui impose la stricte observation d'une étiquette morose ne montre point les sentiments que Mme d' Aulnoy attribue à la duchesse d'Albuquerque. M. Morel-Fatio suppose que Victor Hugo lui a prêté le caractère hautain et soupçonneux de celle qui l'avait précédée dans sa charge, de la duchesse de Terranova, et il s'étonne de cette façon de faire « de la vérité historique à faux -. » Il est certain que la duchesse d'Albuquerque avait de l'aménité, et que, sans rien perdre de sa fierté, elle

1. Cf. la lettre du fi mars 1680 dans laquelle Mme de Villars raconte à MmedeCouIanges comment la reine Marie-Louise d'Orléans néglige, dans son envie de la voir, les règles de l'étiquette (édition Alfred de Courtois, Paris, 18G8).

2. Op. cit., p. 226. M. Morel-Fatio ajoute que le nom supposé exact par Victor Hugo ne l'était même pas, puisque la duchesse de Prias succéda à la duchesse d'Albuquerque conimc camarera mayor en 1696, et que l'action de Ruy Blas se passe en 1699. On peut discuter cette dernière affirmation. Elle est fondée sur la date de la mort du prince électoral de Bavière qui eut lieu le 6 février 1699. Victor Hugo pouvait ignorer ou avoir oublié cette date. 11 se contente d'ailleurs de faire dire à Ruy Blas (III, 2) que n l'infant bavarois se meurt. » La date qu'il désigne par 169. au bas de la liste des personnages n'est pas du tout celle de 1699, mais celle qu'il a imprimée dans sa préface du 25 novembre 1838. C'est « vers 1695 » qu'il place le croquis qu'il esquisse de la noblesse castillane. Or, en 1695, c'est bien la duchesse d'Albuquerque qui remplissait les fonctions de camarera mayor.

s'appliqua à se faire aimer par sa facilité libérale. L'histoire, qui donnait ce nom, ne permettait-elle aucune modification à ce caractère? N'est-il pas vrai que la cour d'Espagne avait des exigences méticuleuses et blessantes, et que celle que Mme de Villars appelle la garde mayor ^ était responsable de la maison de la reine? Comment concevoir cette grande maîtresse du palais sans raideur et sans morgue? Victor Hugo n'a pas peint la duchesse de Terranova sous le nom de la duchesse d'Albuquerque. Il a voulu seulement que sa camarera mayor jouât le rôle et gardât l'allure qui convenait à sa charge. S'il a donné une entorse à la vérité historique, c'est qu'il avait des raisons de lui préférer la vraisemblance morale. Il n'ignorait du reste point qu'il est des cas où la poésie est plus vraie que l'histoire. Il n'écrivait pas une biographie érudite. Il mettait en scène des personnages qui devaient représenter une époque avec ses traits essentiels. Quelle est donc la valeur du tableau que nous offre Ruy Blas'>

En somme, les éléments mis à profit par Victor Hugo pouvaient s'appliquer sans disparate à l'œuvre qu'il avait conçue. Ne viennent-ils pas tous de la littérature classique espagnole, quand ils ne sont pas empruntés à Mme d'Aulnoy et à l'abbé de Vayrac qui se complètent assez heureusement"? L'Espagne de Ruy Blas est-elle si différente de celle que nous peignent les historiens? Ne montre-t-elle pas derrière un décor d'apparat la même corruption et la même misère? Parcourez les récits des annalistes ou des voyageurs. Dès les premières années du xviie siècle, ils signalent l'épuisement, qui va sans cesse grandissant, de la nation, qui passe pour la première du monde. Cabrera de Côrdoba, qui appartenait comme scribe à la maison de la reine Marguerite d'Autriche, se plaint que le roi manque d'argent pour payer les gages de ses serviteurs. Les revenus des Indes sont engagés pour des sommes supérieures à celles

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