‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 71 sur 124 · Lettre du 21 mars 1680 à Mme de Cnu!aii<iPs · texte numérisé non relu

Lettre du 21 mars 1680 à Mme de Cnu!aii<iPs

2. M. Biré a bien imaginé que Riiy Blas devait beaucoup à un drame où les vers se mêlent à la prose et qui fut joué à Londres, sous le litre <Ie La Dame de Li/ori, le 14 février 1838, mais il n'est aucun des rapprochements qu'il indique qui ne puisse s'expliquer par une autre inspiration. Comment d'ailleurs ^'ictor Hugo aurait-il connu une œuvre assez obscure et qu'aucune étude antérieure ne lui signalait? Ruy Blas a certainement été conçu avant que La Dame de Lyon vit le jour, je veux dire les feux «le la rampe. Il est possible que, comme le note l'édition définitive, Victor Hugo n'ait commencé à écrire sa pièce que le 8 juillet 1838, mais c'est qu'alors il n'avait plus, en effet, qu'à l'écrire. Le Témoin de sa vie n'assure pas sans fondement que « le sujet le préoccupait depuis longtemps. » Cf. Biré : Victor Hugo après 1830, p. 242.

qu'apportent les flottes, et il faut acheter à crédit pour fournir la table royale. On juge par la cour de ce que doit être le reste du pays. Bertaut, qui le traverse en 1659, ne parle que « du mauvais ordre d'Espagne et du peu de prévoyance des Espagnols. » Il ne voit que terres en friche sur lesquelles un peuple paresseux ne songe qu'à vivre « au jour la journée » et manque souvent de pain. A Madrid même, il s'explique le soin des ses habitants « d'avoir du parfum » dans ces rues si larges d'où jamais on n'enlève la boue, et « si infectes à cause des ordures que l'on y jette. » Le mal ne fait qu'empirer sous le successeur de Philippe IV. La correspondance des diplomates étrangers fait plus d'une fois allusion à la « fatigue » du Trésor. Elle ne donne pas des détails moins significatifs sur la corruption qu'aurait engendrée cette misère si elle n'était pas depuis longtemps entrée dans les mœurs publiques. Il est question dans La Gitanilla de Madrid d'un magistrat municipal qui ne se laisse point acheter. Aussi, lorsque des bohémiennes lui demandent une pièce d'argent pour dire la bonn^ aventure, il est impossible de la dénicher dans sa maison. Preciosa, qui a de l'esprit, conseille à ce vertueux personnage de renoncer à un usage aussi singulier que déplorable, s'il n'est pas résolu à mourir de faim. L'ironie de Cervantes pouvait être justifiée par d'illustres exemples. De temps en temps le roi faisait bien quelques exécutions comme celle dont furent victimes le comte de Villalonga et Pedro Alvarez Pereira qui s'étaient enrichis « plus vite qu'il n'était légitime'; » mais des favoris comme le duc de Lerma donnaient de haut des leçons de pillage que les petits officiers de justice ou de finances s'empressaient de suivre, dès qu'ils n'avaient plus à redouter de rares et vaines tentatives d'épuration. Le gaspillage atteignit sous Phihppe IV des proportions qu'il n'avait point connues sous son prédécesseur, et l'on peut dire qu'autour de Charles II moribond, c'est le royaume tout entier qui sent le cadavre. Les ambassadeurs de l'Europe vont à la cour d'Espagne comme à la curée, et les grands personnages qu'ils circonviennent sont prêts à se vendre au plus offrant. Lisez les rapports que reçoivent les divers prétendants à la couronne de celui qui « n'est pas une figure, » mais « une ombre. » Et puis relisez l'apostrophe aux « ministres intègres. » Quelles que soient les réserves qu'il appelle, ce discours véhément dans lequel Victor Hugo résume son tableau d'une monarchie

1. Cf. les Relar.iones... de Cahiera de C'ordoha h la date du 14 avril 1607.

qui s'écroule n'a pas seulement une valeur poétique et dramatique. Il demeure une page d'histoire.

Est-ce à dire qu'il n'y ait rien à reprendre à la couleur espagnole de Ruy Blasl Pour ne pas revenir sur des erreurs de détail, il est difficile de ne pas regretter ce qu'elle offre encore d'outré et de conventionnel. On ne retrouve pas sans agacement cette m que nos romantiques croyaient devoir imposer à la formule don quand elle désigne un religieux. On est fatigué d'entendre rappeler une fois de plus qu'un grand d'Espagne doit rester couvert, et l'on ne serait pas fâché que, sans cesser d'être « charmante », l'amante de don César renonçât à danser le fandango. Aucun des personnages ne perdrait rien de sa nationalité s'il ne s'abandonnait pas à un lyrisme d'une violence effrénée. La vengeance de don Salluste ne serait pas moins effrayante s'il ne disait pas tant qu'elle doit l'être. L'amour de Ruy Blas resterait aussi insensé sans se proclamer « plus sourd que la folie et plus noir que le crime. » Don César enfin ne serait point déshonoré s'il refusait la bourse de son cousin sans préférer « qu'un cliien rongeât (son) crâne au pied du pilori. »

Ce qui nous éloigne peut-être davantage de l'Espagne, c'est la prétention de Victor Hugo à gonfler ses héros de symbolisme et d'abstraction. Si l'on en croit sa préface, don Salluste serait « l'égoïsme absolu; » don César « le désintéressement et l'insouciance. * Dans Ruy Blas on verrait «le génie et la passion comprimés par la Société.... La reine enfin, ce serait la vertu minée par l'ennui. » Heureusement, cet élargissement du sujet historique en un sujet philosophique, Victor Hugo ne l'a imaginé qu'après coup. L'Espagne de Ruy Blas est une Espagne qui parle la langue romantique et que le génie du poète déforme parfois pour la faire entrer dans le cadre épique de son cerveau. Malgré tout, malgré les sottises qu'y a relevées l'érudition, malgré les entorses que la convention théâtrale ou la vraisemblance morale y donnent çà et là à la vérité historique, c'est de l'Espagne tout de même qui apparaît dans cette peinture savoureuse d'une corruption lamentable où sourit une bravoure picaresque, et qu'illumine un héroïsme généreux. Essayez donc de vous représenter Ruy Blas autrement qu'en Espagne, et dans l'Espagne de la décadence de la maison d'Autriche. Vous n'y réussirez certainement pas. Que demander de plus à un poète dramatique? Si l'on apportait à la critique des drames historiques de Shakespeare les mêmes procédés et les mêmes exigences, est-on bien sûr qu'ils y résisteraient aussi

bien? Victor Hugo n'a pas eu, en tout cas, à se repentir d'avoir cédé à l'élan naturel de son imagination et aux sympathies réfléchies qui le poussaient vers l'Espagne. Il n'est guère dans son théâtre que deux drames qui vivent vraiment d'une vie ardente et toujours jeune. Et sur l'un comme sur l'autre flotte le panache espagnol.

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