‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 74 sur 124 · Ce sont les termes ilont se sert M. P. Poitevin · texte numérisé non relu

Ce sont les termes ilont se sert M. P. Poitevin

qui, malgré son abdication, interviendra au dernier acte dans l'Alcazar de Tolède pour imposer à ses deux fils la réconciliation nécessaire. Les péripéties qui nous mènent aux accolades finales ne laissent pas d'être parfois assez naïvement romantiques. Les travestissements et les échelles de corde n'y jouent pas un rôle médiocre, et les coups de théâtre, quand ils ne sont pas provoqués par l'apparition d'un deus ex machina, ne donnent guère le frisso.i qu'à la manière du mélodrame. Voilà comment Casimir Delavigne corrige l'histoire pour unir l'intérêt et l'amusement et, comme dit M. Poitevin, se montre « si audacieux avec tant de sagesse. »

Que deviennent, dans cette « vaste et gigantesque comédie » les personnages les plus illustres? L'Examen critique n'a pas assez d'éloges pour l'art avec lequel ils nous sont présentés. « Qui ne reconnaît, s'écrie M. Poitevin, dans ce pétulant et fougueux jeune homme le bâtard de Charles-Quint; dans ce monarque dévot et cruel l'astucieux PhiUppe II? Y a-t-il un seul trait de leur physionomie qui ait échappé à leur auteur? « Quant à Chai'les-Quint, comment « ce génie autrefois si fécond et si actif » ne se serait-il pas réveillé pour délivrer son fils?

Rien de plus étrange, en réalité, que les traits donnés par Casimir Delavigne à des figures qu'on ne dépouille pas sans ridicule de l'aspect sous lequel elles sont entrées dans l'immortalité. On aura beau faire, on ne pourra s'empêcher de sourire en voyant Philippe II protester contre son frère qui vante sa maîtresse, et réclamer pour la sienne '. Et que dire de ces transports de jalousie qui ne s'arrêtent qu'à la minute où celle qui en est l'objet se révèle Juive au monarque épouvanté? La cruauté et la dévotion de cet étonnant amoureux ne sont pas peintes sous un jour moins extraordinaire. On lui signale dans une des vallées du Piémont plusieurs de ses sujets qu'on soupçonne d'hérésie. Il dicte en trois mots sa réponse : « Tous au gibet. » Sa politique à l'égard des Juifs ne s'explique pas avec moins de simplicité : «Dussé-je faire un désert de l'Espagne, s'écrie-t-il, ils disparaîtront en laissant leurs trésors pour enrichir nos églises, et leur sang pour raviver la foi qui s'éteint. Je le veux, et par piété! » Le Philippe II vieilli et débauché de Schiller n'était pas un portrait plus ressemblant. Encore s'exprimait-il avec une moins naïve perversité. Un autre Philippe II nous apparaîtra dans La Rose de l'Infante. Ce ne sera pas exactement celui que l'histoire nous

fait connaître, mais, loin de mêler la galanterie à la dévotion, il ne prêtera plus à aucun sourire dans la sombre beauté de son épique transfiguration.

Il n'y a pas plus de vraisemblance morale que de vérité historique dans la peinture que Casimir Delavigne nous fait de son héros. Don Juan d'Autriche est jeune et amoureux; cependant est-ilpossible qu'il oublie devant cette Florhide qui s'appelle Sara son «orgueil d'hidalgo et de vieux chrétien? » Que sous l'empire de la passion il foule aux pieds « le respect humain, » passe encore. Mais, s'il souffre avec les hérétiques persécutés, et s'il accorde à tous les hommes le droit de prier Dieu à leur manière, c'est qu'il a suivi un cours de philosophie qui ne s'est ouvert qu'au xviii^ siècle. Et comment expliquer autrement que par une flatterie de l'auteur pour son public le culte que professe pour François I^"" le bâtard de Charles-Quint? Il est vrai qu'il ignore le nom de son père; n'est-il pas certain pourtant d'être de souche espagnole? Comme le Carlos de Corneille, il se sent « plutôt né pour commander que pour obéir. » Malheureusement, pour manifester l'ardeur de sa vocation, celui qui va devenir don Juan d'Autriche n'hésite pas à partir de ce principe qu' « il n'y a que trois choses dans la vie : la guerre, les femmes et la chasse. » Voilà un langage que ne lui a point appris don Sanche d'Aragon.

Celui que tient Charles-Quint ne surprend pas moins dans sa bouche. Casimir Delavigne a cru jouer au plus fin en ne lui prêtant pas de profondes considérations. La critique classique s'empressa de lui adresser sur la délicatesse de son goût des félicitations qui dissimulaient mal une satire d'un monologue fameux. « Quelles grandes pensées, écrivait un de ses représentants, un homme de talent vulgaire se serait cru obligé d'avoir à propos de Charles- Quint sous l'habit d'un moine!... Heureusement M. Casimir Delavigne, en écrivain prudent et sage, sait trop bien que rien n'est plus facile que d'avoir de grandes pensées, et que rien ne vaut l'action dans un drame, pas même l'admirable récit de Théramène '. » Le Charles-Quint de M. Delavigne ne se livre, en effet, à aucune déclamation. Lorsque, pour rendre la liberté à son fils, il sent l'intelligence se rallumer dans sa « vieille majesté découronnée, » il n'a recours qu'à des ruses d'une assez médiocre politique et à la plus banale corruption. « Chose bizarre, dit-il : le choix de quelques moines dans le chapitre d'un petit couvent

1. Cf. L'Examen critifjue, p. 350 dans rédition de Paris, 1854.

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d'Estramadure ne m'aura pas moins agité, je crois, que celui de mes électeurs couronnés à la grande diète de Francfort '. » La chose est bizarre assurément, et plus qu'il ne le dit. La situation dans laquelle il se trouve est du plus pur romantisme, et il ne la dénoue qu'avec des gestes et des mots de comédie bourgeoise. On regrette les « grandes pensées » qui n'auraient pas manqué de se présenter à son esprit, si l'auteur d'Hernani avait eu la fantaisie de faire parler au moine de Saint- Just la langue du roi d'Espagne devant le tombeau de Charlemagne.

On devine ce que devient la couleur locale entre les mains du « prudent et sage » Casimir Delavigne. Elle n'inspire aucun tableau, elle se réduit à quelques touches assez maladroitement jetées au cours du dialogue. Ici, c'est une allusion à l'inévitable chocolat du déjeuner; là, c'est une comparaison qui emprunte sa fraîcheur aux citronniers d'Andalousie. Au quatrième acte, dans la rue déserte où de grosses gouttes commencent à tomber, pas une guitare ne vient égayer la tristesse de la nuit. Et Dorothée soupire : « Se croirait-on à Tolède? » Ne faut-il pas aussi, pour qu'on se croie en Espagne, que l'Inquisition dresse à nos yeux son terrible tribunal? Ce spectacle nous est cependant refusé, mais doiïa Florinde ne manque pas de nous en faire une effrayante description. Elle se représente la salle où elle va comparaître avec ces torches « qui n'éclairent que pour rendre l'obscurité plus affreuse, » et ces juges dont les yeux seuls apparaissent derrière leur voile et regardent fixement avec une immobilité glaciale. La moindre parole imprudente peut mener droit au bûcher. Une lettre même risque de vous perdre. Le « grand maître des postes » a vite fait de renseigner son souverain sur les secrets de son peuple. Il est vrai qu'il porte le nom prédestiné de don Raymond de Taxis.

Les scènes qui cherchent à nous reposer de ces fortes émotions ne font point appel à ce qu'on pourrait appeler un comique espagnol. Elles ne demandent pas le sourire à ces contrastes savoureux où triomphait l'art de Lope et de ses disciples. Elles se contentent d'insister un peu lourdement sur les embarras dans lesquels l'étourderie de don Juan jette le vieux gentilhomme qui lui a servi de père, ou sur les malices d'un novice qui, malgré ses origines, n'a pas plus la vocation religieuse que le bâtard de Charles-Quint. L'esprit que cherche Casimir Delavigne, c'est

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