‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 75 sur 124 · III · texte numérisé non relu

III

une sorte d'esprit gaulois qu'il ne renouvelle guère et qui est loin de se montrer toujours à sa place. Est-ce bien au couvent de Saint-Just qu'il fallait rappeler que « le cheval du frère quêteur, c'est celui qui va le plus vile et qui porte le plus? » Et Charles-Quint n'a-t-il abdiqué que pour reprendre, sous la robe de frère Arsène, les railleries de nos fabliaux sur les moines qui « n'ont jamais que des neveux? » Il n'y a guère dans toute la pièce qu'un mot qui sonne à l'espagnole; c'est la réplique de don Juan à don Quexada : « Puisque je l'ai dit, c'est vrai. » (IV, 6.)

En somme, la mixture sage et terne c[ue représente Don Juan d'Autriche et que M. Poitevin Prosper vantait comme la plus heureuse fusion du plaisant et du dramatique, cette comédie qui cherchait à rapetisser l'histoire pour élargir la formule classique ne pouvait que déformer et affadir l'Espagne. Casimir Delavigne ne l'a pas beaucoup mieux traitée lorsque, quelques années plus tard, il a voulu l'accommoder à la tragédie, à une tragédie qui ne prît avec les règles que de sages libertés.

La Fille du Cid, qui fut représentée sur le théâtre de la Renaissance le 15 décembre 1839, se contente de trois actes, mais conserve l'alexandrin. Est-ce pour répondre à Ruy Blas qu'elle fut écrite? Les théories de Delavigne lui interdisaient de recourir à cette documentation minutieuse que venait d'étaler Victor Hugo. A-t-il voulu prouver que la tragédie demeurait une forme assez souple pour faire place à l'histoire sans tomber dans l'érudition, et assez vivante pour renouveler toujours sa nécessaire idéalisation? La Fille du Cid, dans son audace mesurée, ne fait quelques pas vers l'auteur û'Hernani que pour revenir vite s'abriter sous l'aile de Corneille.

Les deux pièces que Casimir Delavigne a tirées de l'Espagne pourraient porter le même sous-titre. Comme sa comédie, sa tragédie est l'histoire d'une vocation manquée. Le véritable héros de La Fille du Cid, c'est Rodrigue qu'on a voulu faire entrer en religion comme don Juan d'Autriche, et qui n'y reste pas beaucoup plus longtemps. Ce Rodrigue n'est pas celui qu'on pourrait croire. C'est le second fils d'Alvar Fanés de Minaya, le fidèle compagnon du Campéador. Il a puisé au couvent des idées et des sentiments humanitaires; mais il ne tarde pas à puiser de l'héroïsme dans les yeux d'Elvire qui en sont tout chargés. La fille du Cid ne saurait souffrir qu'on fasse un prêtre de qui peut être un soldat. Malheureusement Rodrigue, qu'elle aime, est tenu par un serment dont

la mort seule de son frère peut le dégager. Ce trépas inévitable se produit au moment où Alvar Fanés, qui n'a pu obtenir des secours du roi Alphonse de Castille, vient rejoindre le Cid assiégé dans Valence par les Maures de Ben-Saïd. Rodrigue revendique la place du frère qui vient de tomber. Le premier sang qu'il verse l'émeut, et son père s'indigne d'un recul où il ne voit qu'une criminelle lâcheté. Le Cid comprend mieux la délicatesse de son âme et lui enseigne qu'il est aussi beau de frapper que de mourir pour sa patrie. Fort de cette leçon et surexcité par les mépris d'Elvire, Rodrigue arrache à Ben-Saïd le cadavre de son frère et, sans s'arrêter à ce duel, court chercher dans les rangs ennemis l'épée glorieuse qu'a laissé échapper le Cid mourant, mais vainqueur.

D'où vientcette intrigue? Et quels scntimentspermet-elledemanifester? Si le succès de Ruy Blas a peut-être été l'occasion littéraire de La Fille du Cid, la dédicace qui suit la liste des personnages ne nous laisse aucun doute sur ce qu'on pourrait appeler son occasion historique. C'est, en effet, à « la veuve du Cid, » à « la sœur de la France » que le poète offre la fleur qu'il a « cueillie au jardin de Valence. «La première guerre carliste vient de prendre fin. Le frère de Ferdinand VII a été expulsé, et Marie-Christine demeure régente au nom de la future Isabelle IL Avec elle triomphent les libéraux qui ont inspiré la Constitution promulguée en 1837. Voilà pourquoi Casimir Delavigne, après avoir chanté le soleil qui fait pousser les fruits et les fleurs de l'Espagne, célèbre un autre soleil, celui qui « mûrit les moissons de la pensée humaine, » le soleil de la liberté. Les idées qui l'inspirent sont assurément plus généreuses que celles qui en 1823 firent franchir les Pyrénées aux « cent mille fils de Saint Louis; « mais comment les mêler sans ridicule à la peinture de l'Espagne du moyen âge? C'est vraiment oublier trop vite que « la scène se passe à Valence en 1094 » que de faire, par exemple, du Cid un champion des droits du pouvoir civil (I, 2). Quelque médiocre que soit l'estime qu'on professe pour la vérité historique au théâtre, encore convient-il de garder avec elle ce minimum de respect sans lequel il n'y a plus de place pour la vraisemblance morale.

Il est aussi une autre sorte de respect dont on ne se dégage pa§ sans péril. L'admiration qu'on éprouve pour un chef-d'œuvre n'autorise point à le recommencer sous une autre forme. Lorsque le fils d' Alvar Fanés provoque en duel Ben-Saïd, on se souvient de l'entretien qui coûta la vie à don Gormas, et l'on sourit. Les deux

Rodrigues exigent également une réponse « en deux mots ^ ; » mais c'est à ses dépens que le second reprend le geste du premier. Ben-Saïd n'est pas plus heureux quand il vient raconter à Elvire sa défaite et la générosité de son vainqueur. Nous savions déjà par don Sanche comment triomphait un autre Rodrigue, le seul qui compte. Casimir Delavigne avait été sage, et plus qu'il ne le pensait, en ne cherchant point dans Don Juan d'Autriche à refaire le monologue du don Carlos de Victor Hugo. Sa prudence n'eût pas été éveillée moins à propos si elle lui avait suggéré les mêmes scrupules à l'égard de Corneille. Comment serions-nous émus des sanglots de Fanés qui croit son second 01s en fuite?

Et j'ai perdu Fernand, et je n'ai pas pleuré! Mais lui n'était que mort; l'autre est déshonoré, (ii, 3.)

Hélas! ces vers en rappellent d'autres; mais ceux-ci ne sont que dans la bouche de Fanés, et les autres avaient été déjà dits par le vieil Horace -. Ils ne sont pas plus à leur place dans La Fille du Cid que les reproches par lesquels Elvire essaie d'éveiller dans l'âme « attendrie » de Rodrigue le farouche sentiment de l'honneur :

Et le Maure a vu fuir devant son cimeterre

Un avenir si grand, l'orgueil héréditaire

De tant d'exploits passés, quand cinq siècles d'aïeux

Du haut de leurs tombeaux avaient sur vous les yeux, (ii, 6.)

Quelque héroïque que se montre la fille du Cid, et si exaltée que soit son imagination, elle ne saurait découvrir des mots qui ne seront trouvés que devant les Pyramides.

Casimir Delavigne avait cependant cherché à puiser son inspiration à ce qu'il considérait comme la meilleure source. Il aurait mieux fait de lire le vieux poème du Cid, mais on ne saurait lui reprocher d'avoir suivi la mode et partagé les préjugés de son temps. Pour reprendre le mot de Victor Hugo, s'il est une œuvre dont on puisse dire que le Romancero en est « la véritable clef, »

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